‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 31 sur 35 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Par exécution, nous entendons la manière de présenter les idées, l'ordre dans les détails, l'art de choisir et de grouper les mots, et quand il s'agit d'un poète, la différence entre son langage et celui de la prose, puis l'usage qu'il a fait du rythme. Il y a donc dans l'exécution deux parties, l'une qui répond à la composition, l'autre à l'invention. Nous ne saurions nous proposer ici de faire une étude complète de l'exécution homérique; d'abord nous serions obligé de descendre à des détails tout techniques que les livres spéciaux peuvent seuls admettre ; en outre, c'est une tâche toujours un peu puérile et présomptueuse à la fois que de vouloir appeler l'attention du lecteur sur des moyens ou des effets qui se sentent d'eux-mêmes, pourvu qu'on ait quelque connaissance de la langue ; c'est pour ainsi dire la partie par laquelle le poète s'empare de nous tout d'abord et nous force à l'écouter ; c'est la partie peut-être la plus essentielle de l'art, mais aussi la moins secrète; enfin il suffit à notre but de relever les caractères propres à l'Iliade, c'est-à-dire ceux qui chez les autres poètes se rencontrent ou rarement ou avec moins de relief.

Un premier caractère, très sensible un peu partout, c'est ce que nous appellerons le défaut ou, pour écarter tout sens dé-

favorable, l'absence de coordination préalable. Homère, avant de composer un morceau, une période, une phrase, nerombine pas ses traits de manière à éviter toute répétition, tout embarras dans le développement. En général il commence par exprimer l'idée essentielle, l'idée qui frappe le plus son imagination, puis il continue comme il peut, pour ainsi dire, s'abandonnant au fil de sa pensée, confiant dans son art, certain de trouver une issue. Considérez par exemple cette prière de Thélis à Zeus : « Zeus père, si jamais je t'ai rendu service entre les immortels, en paroles ou en action, accomplis pour moi ce vœu : honore mon fils [c'est l'idée principale] dont la fin est si proche ; voilà en effet que le roi des hommes Agamemnon l'a traité indignement [V explication est comme entre parenthèse) ; il détient sa récompense ; c'est lui qui l'a fait enlever. Mais toi, prudent Zeus Olympien, honore-le... ' » Thétis revient ainsi à la pensée principale afin de pouvoir ajouter : « Donne aux Troyens la victoire jusqu'au moment où les Achéens honoreront mon fils et le grandiront en l'honorant. »

C'est surtout dans les comparaisons que ce procédé se montre bien distinctement. En voici une que nous choisissons comme au hasard. Le poète veut comparer les phalanges achéennes marchant contre Troie aux vagues de la mer : «De même que sur le rivage retentissant le flot de la mer s'élève, poussé par le flot qui le suit de près... » L'idée essentielle est déjà exprimée, et le poète n'aurait plus qu'à introduire le second membre de sa comparaison. Il n'en fait rien ; il se reporte au moment qui a précédé ce choc de la vague contre le rivage : « D'abord en pleine mer le flot se dresse. » Revenant alors à sa première image, il la complète, il la rend plus pittoresque par de nouveaux traits : « Mais ensuite elle se brise contre la terre ferme avec fracas; elle se dresse, arron-

1) I, 503etsv.

ORDRE DES IDÉES 53i

dissant sa crête, autour des promontoires et leur jette l'écume de la mer' . »

La comparaison suivante entre Ménélas et un lion donne lieu à des observations analogues. « Le brave Ménélas obéit; il se retira comme un lion d'une étable. » Voilà le fait principal qui reparaîtra plus bas. « Ce lion a fatigué les chiens et les hommes par des attaques continuelles ; ces hommes et ces chiens, veillant toute la nuit, ne. lui permettent pas [on voit comme l'imagination se reporte à un temps antérieur] de dévorer la graisse des bœufs ; celui-ci affamé va droit à son but; mille javelots s'élancent contre lui, lancés par des mains hardies, et aussi des torches enflammées qui l'effraient malgré son courage. Le matin, il s'est retiré, l'âme découragée. » Dernier trait qui nous ramène au point de départ.

Dans cette comparaison, tous les traits, même ceux qui sont étrangers à l'objet immédiat de la comparaison, ont du rapport avec Ménélas, tendent à exalter son courage. Ménélas est brave comme un lion ; il l'a toujours été. Ailleurs le poète perdra de vue le fait principal lui-même, au moins pour un moment: la comparaison cessera d'en être une; ce ne sera plus qu'un tableau presque indépendant. Par exemple Achille revêt les armes fabriquées par Hèphaîstos ; son bouclier jette un éclat comparable à la flamme qui sert de signal aux matelots : (( Le feu brûle sur la haute montagne, dans une métairie isolée ; mais eux les matelots sont emportés par la tempête loin de leurs am,is sur la mer poissonneuse. C'est ainsi, ajoute le poète, qui retrouve toujours sa pensée première, c'est ainsi que l'éclair échappé du beau, du riche bouclier s'élançait jusqu'au ciel-. » Bien nombreux seraient les exemples de cette sorte ; ils sont trop connus pour qu'il soit besoin ici d'en indiquer plus d'un.

Les -discours sont souvent composés d'une manière sem-

1) IV, 44a et sv.

2) XIX, 375 et sv.

blable ; ils s'entr'ouvrent, en quelque sorte, pour recevoir des idées secondaires et se referment ensuite comme d'eux-mêmes, parle retour aux idées du débuta « Puissé-je mourir sur-le-champ, dit Achille à sa mère, puisque je ne devais pas venger la mort de mon cher compagnon ; il est mort tout à fait loin de sa patrie et je n'étais pas là pour écarter le malheur. Maintenant donc, puisque je ne dois plus retourner dans ma chère patrie, que je n'ai point sauvé Patrocle, ni tant d'autres de mes compagnons qui sont tombés sous les coups d'Hector... car au lieu de les secourir, je reste près des vaisseaux, inutile fardeau de la terre — et pourtant je n'ai pas mon pareil dans l'armée des Achéens, revêtus de bronze, pour la guerre du moins ; d'autres sans doute valent mieux que moi dans l'agora. — Puisse Eris disparaître du milieu des dieux et des hommes et la colère qui pousse même l'homme prudent à la discorde; la colère qui, plus douce que le miel, se répand dans la poitrine des hommes, et s'y étend comme une fumée ! — C'est ainsi que le roi des hommes, Agamemnon a excité mon courroux. — Mais laissons ce qui est fait, tout affligé que nous sommes et sachons plier notre cœur à la nécessité. Maintenant j'irai afin de rencontrer le meurtrier d'une tête si chère. » On voit la route brisée et comme circulaire que suit pour ainsi dire la pensée d'Achille; rien n'est plus propre sans doute à montrer son trouble et sa douleur ; mais on se demande si un poète d'un âge classique aurait osé être aussi irrégulier dans sa marche, aussi prompt à laisser sa voie, aussi prompt à y revenir, en un mot aussi naturel.

Un des caractères les plus fréquents du style homérique consiste à reprendre une idée à peine quittée, mais quittée cependant, pour la compléter. Le poète revient en arrière comme pour prendre un nouvel élan. « Pendant toute la journée les fils des Achéens fêtèrent le dieu pour l'apaiser ; ils

1) XVlll, 98 et sv.

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