CHANGEMENT DU POINT DE VUE
celle qu'il a exprimée. La transition est d'ailleurs facilitée par le trait final du premier membre, le soufle sonore du vent sur la flamme. C'est en partie pour ce motif que les comparaisons d'Homère laissent souvent le lecteur indécis sur le point destiné à être mis en relief par la comparaison, et que les commentateurs ne sont point d'accord entre eux sur cette même question : en réalité les comparaisons homériques sont quelquefois à double fin ; le poète, d'abord frappé par un rapport, en rencontre un second, chemin faisant, et lui accorde la même valeur qu'au premier, ce De même qu'un lion se réjouit, s'il rencontre une belle proie ; s'il vient à trouver, ayant faim, un cerf haut encorné ou une chèvre sauvage ; il dévore avidement sa proie, même s'il est assailli par les chiens rapides, par les jeunes et hardis chasseurs ; ainsi se réjouit Ménélas, ayant vu de ses yeux Alexandre semblable à une divinité*. Le rapport principal est ici clairement exprimé, c'est la joie éprouvée par Ménélas à la vue de Paris ; mais il en est un autre également indiqué : c'est l'ardeur, c'est l'emportement de la passion qui de part et d'autre ne tient pas compte du danger. — « De même que les moissonneurs, allant audevant les uns des autres, laissent derrière eux, dans le champ d'un homme fort riche, une longue file de gerbes, orge ou blé; les poignées en grand nombre tombent sous la faucille ; ainsi les Troyens et les Achéens, fondant les uns contre les autres, se massacraient... 2 » Si l'on croit tel commentateur', le poète veut surtout dire que Troyens et Achéens tombent aussi nombreux que des épis fauchés par les mcissouneurs ; si l'on consulte tel autre\ le poète veut avant tout peindre la marche ininterrompue de deux armées qui viennent de deux côtés différents à la rencontre l'une de l'autre. Qui a raison ? Il est
1) m, 22 et sv.
2) XI, 67 et sv.
3) Edit. Faesi-Franke.
4) Edit. Ameis-Hentze ; édit. Walter Leaf.
difficile de décider. Il semble bien que chacune des deux idées est successivement la principale pour le poète ; ce qu'il a vu d'abord, c'est l'imminence du choc; ce qu'il a vu ensuite, c'est le choc, c'est le résultat lamentable de la rencontre.
Au xx" chant, Enée dit à Achille qui l'a provoqué et injurié : « Chacun de nous deux connaît la noblesse de l'autre, connaît ses parents pour avoir écouté les récits fameux que publient les hommes '. » Il rappelle alors qu'il est fils d'Anchise et d'Aphrodite, et qu'Achille est fils de Pelée et Thétis. « Aujourd'hui les uns ou les autres pleureront la mort d'un fils; car Achille et Enée vont se mesurer, » Il ajoute : « Si tu veux connaître aussi ma famille, que beaucoup d'hommes connaissent, écoute encore ceci : Zeus engendra Dardanos..., etc. » Quoi donc, n'a-t-il pas dit plus haut qu'Achille était bien informé? Sans doute, mais ce n'est là qu'une contradiction apparente. La généalogie d'Enée est composée de deux parties ; Enée amène la première, en disant : tu sais ce que je vais te dire ; il amène la seconde en disant : si tu ne sais pas, je vais parler. Au fond, dans les deux cas, il suppose Achille parfaitement instruit. Que si les deux parties du discours sont ainsi séparées, c'est toujours un effet de ce défaut de coordination préalable que nous observons chez le poète.
Dans Homère une idée appelle l'autre ; mais entre elles les idées se rattachent beaucoup plus par un détail, une nuance, une face, si l'on peut dire que par le fond même. Un mot suffit pour faire dévier le poète, un mot suffit pour le ramener. Tout s'enchaîne, tout se lie, mais non sans retour ni digression. C'est une gerbe qui se fait comme brin à brin ; ce n'est pas une plante ou un arbre avec des branches et des fleurs régulièrement disposées. Un ordre, un ordre même assez rigoureux, existe toujours; mais cet ordre semble par instant se dérober. La voie est toute tracée, et cependant le
1) XX, 203 etsv.
LA LOI d'affinité 537
poète a l'air de la quitter. Les preuves sont nombreuses ; nous n'avons que l'embarras du choix. Prenons par exemple l'entrevue d'Hector et d'Andromaque : « Malheureux, ton courage te perdra » Les conséquences de cette mort plus que cette mort elle-même se présentent à la pensée d'Andromaque. « Et tu n'as pas pitié de ton fils en bas âge et de moi malheureuse qui bientôt serai veuve : car les Achéens te tueront sans doute, s'étant jetés tous sur toi. î La première idée, celle de la mort d'Hector, revient ici à propos de la conséquence, à propos du prochain veuvage d'Andromaque, non sans un trait nouveau, l'attaque en masse des Achéens. Ce n'est d'ailleurs qu'une parenthèse ; Andromaque continue à se plaindre elle-même : « Il me serait préférable, si je dois être privée de toi, de descendre sous la terre ; car il n'y aura plus pour moi de consolation ailleurs, quand tu auras subi ton destin ; je n'aurai plus que des chagrins ; mon père et ma mère ne sont plus... » Suit l'histoire du père d'Andromaque tué par Achille, non sans quelques détails oiseux au fond, mais gracieux et touchants sur la sépulture d'Eétion ; puis c'est l'histoire des frères, également tués par Achille ; elle n'était pas annoncée ; elle prend sa place ici parce qu'après le père ce sont les frères qui protègent le plus une femme; enfin vient l'histoire de la mère, prise par Achille, renvoyée contre rançon, tuée par Artémis. Les vers suivants résument tout ce qu' Andromaque a dit : Hector est le seul protecteur d'Andromaque. Elle en tire la conséquence : ce Reste ici sur la tour ; range l'armée près du figuier sauvage. » Ces mots rappellent au poète le souvenir, ou lui inspirent l'invention de trois attaques tentées par les Grecs de ce côté, attaques dont l'Iliade ne fait pas mention ailleurs. Certes, c'est là un discours bien composé et complet en lui-même; une idée, une idée unique, y domine; et cependant on pourrait imaginer un ordre plus exact, quelque chose de plus bref et de plus régulier. L'allure du poète n'est pas capricieuse, mais comme on-
duleuse ; il se dirige vers le but, mais non avec impatience ni tout à fait par le plus court chemin.
Ce caractère, loin de s'affaiblir, ne fait que s'affirmer davantage dans les derniers chants de l'Iliade. On dirait que le poète, comme il arrive à tant d'artistes, se complaît dans sa manière et la pousse même à l'excès. De là tant de passages qui ont paru suspects à la critique. La conversation entre Achille et Patrocle au xvic chant est tout à fait dans ce cas, principalement la réponse d'Achille à son ami ^ : ce Qu'as-tu dit là, divin Patrocle? Je ne me soucie pas d'un oracle, si j'en sais un, et ma mère vénérable ne m'a rien dit de la part de Zeus ; mais une douleur terrible pénètre en mon esprit et en mon cœur, quand je pense qu'un homme a voulu m'enlever, à moi son égal, ma récompense, parce qu'il l'emporte par la puissance. Oui, j'éprouve
une douleur terrible » Et Achille raconte de nouveau
l'outrage qu'il a subi. Il met fin à cette digression en disant : a Mais laissons le passé ; aussi bien n'était-il pas possible de persister dans ma colère ; oui, j'ai dit que je renoncerais à mon ressentiment le jour où le bruit et la guerre pénétreraient jusqu'à mes navires. » On voit ici le retour en arrière que fait Achille, ce qui rend la transition un peu lente. Il donne donc à Patrocle l'ordre de s'armer ; et aussitôt il passe à la peinture de la situation des Grecs que l'auditeur connaît parfaitement. La défaite des Achéens lui rappelle, par contraste, les temps où il combattait ; s'il était là, si Agamemnon ne l'avait pas outragé, les Argiens n'en seraient pas réduits à combattre pour le salut du camp et des vaisseaux. Il reprend le tableau de la situation afin de bien marquer que les Achéens sont privés de leurs chefs, de Diomède, d'Agamemnon. La liaison semble alors manquer, car Achille continue : « Même ainsi Patrocle, c'est-à-dire quoi qu'il en soit, fonds sur l'ennemi avec impé-
1) Voirpa^e 207 où dous avons analysé déjà ce passage, mais à uu autre point de vue.
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tuosité. Mais Achille a fait une pause selon tout vraisemblance, et pendant cette pause, il est revenu à son idée dominante, à celle qui s'est montrée deux fois dans le discours, au souvenir de son outrage. Vient ensuite le conseil de revenir, après avoir dégagé les navires, conseil répété deux fois : « Laisse les Troyens et les Achéens combattre dans la plaine » et s'épuiser mutuellement. Cette dernière pensée, non exprimée, mais conséquence du conseil donné à Patrocle, amène alors le vœu d'Achille qui a paru si étrange : « Puissions-nous rester seuls et à nous deux prendre la ville de Troie! » Au fond c^est une contradiction, puisque Achille ne pourra plus être honoré par tous les Achéens, comme il le souhaite, si tous les Achéens succombent, et une impossibilité, puisque Achille, même aidé de Patrocle, ne pourrait prendre la ville de Troie : Achille le sait bien ; s'il parle ainsi, c'est pour s'excuser à ses propres yeux d'envoyer Patrocle au secours des Achéens, et s'il parle ainsi en cet endroit, c'est qu'il vient de recommander à Patrocle d'abandonner les Achéens à leur destinée, après leur avoir apporté une lueur de salut et d'espérance. Il fait à peu près comme Zeus ; il est l'intendant de la guerre ; il ne veut pas laisser écraser les Achéens ; il ne veut pas non plus, du moins à ce moment, être leur sauveur.
Le chef-d'œuvre d'Homère, en cette manière de présenter les idées, c'est peut-être le discours de Priam à Achille, les plaintes d'Andromaque et d'Hécube au xxiv^ chant. Dans ces trois morceaux les nuances succèdent les unes aux autres, obéissant à la loi d'affinité ; mais Tidée principale et fondamentale se perd si peu qu'après s'être montrée dès le début, elle reparaît à la fin sans efforts ni brusquerie. C'est une modulation qui s'écarte insensiblement de la note primitive et qui y revient insensiblement. « Hector, dit Andomaque, tu es sorti de la vie et tu me laisses veuve... ton fils est encore tout jeune ; il n'arrivera pas à l'âge d'homme (ce trait est comme lié au précédent], car la ville sera auparavant ravagée .. en effet (autre
trait tout proche, à portée de mainj, tu es mort, toi qui la protégeais, — qui protégeais les femmes troyennes, et moi avec elles, et ton fils ; quant à toi, mon fils (sa pensée est ainsi ramenée à AstyanaxJ , tu subiras un sort indigne, — quelqu'un des Grecs te tuera... irrité contre Hector (nous revenons ai^isi vers Hector), car il n'était pas doux, ton père... et c'est pour cela que les peuples gémissent sur lui ; la mort d'Hector est un deuil pour Troie, — pour moi surtout.... » Et c'est bien la veuve qui termine, comme elle a commencé : « Tu n'as pas tendu tes bras vers moi en mourant ; tu ne m'as pas dit une sage parole dont je puisse me souvenir à tout jamais... i> 11^ serait fastidieux sans doute d'insister davantage ; mais il est aisé au lecteur, en prenant presque au hasard un passage de l'Iliade, de se convaincre que l'exécution revêt presque partout le même caractère. Sans doute on pourrait citer d'autres poètes grecs, notamment Euripide, qui ressemblent sur ce point à Homère ; mais outre que l'imitation est peut-être pour quelque chose dans la ressemblance, cette manière de présenter et d'enchaîner les idées ne s'y offre pas avec la même fréquence ni toujours avec la même naïveté.
Il est rare, en temps ordinaire, dans les récits et dans les discours, que cette facilité à se laisser conduire par le dernier mot ou la dernière nuance d'idée aboutisse à une véritable digression ; mais le cas n'est pas rare dans les comparaisons. Le poète alors nous présente de petits tableaux isolés, qui, très riches en traits, n'en ont qu'un seul de commun avec la situation. Les Myrmidons se réunissent autour de Patrocle; ils sont impatients de combattre ; ils ressemblent à des loups mangeurs de chair crue, animés d'un courage indomptable. Jusqu'ici la comparaison resté en ses limites naturelles ; elle les dépasse bientôt. Le poète se représente ces loups tenant et dévorant un cerf dans les montagnes ; tous ils ont les joues rouges de sang ; en troupe ils vont boire à la mare profonde ; de leur langue mince, ils lappent la surface de l'eau ; ils vomissent le
sang de la victime ; leur cœur en leur poitrine reste inaccessible à la crainte bien que leur ventre soit tendu et appesanti. Toute cette dernière partie de la comparaison ne concerne point les Myrmidons qui n'ont pas encore combattu, que la vue du sang n'a pas encore excités ; mais le poète a suivi ces loups depuis le moment où ils se sont élancés sur leur proie jusqu'à celui où ils se désaltèrent et s'apprêtent sans doute à dormir d'un pesant sommeil.'
Un autre caractère de l'exécution homérique, c'est qu'elle distingue bien nettement les diverses phases d'une action, même là où il semble que cette distinction n'est pas absolument exigée par le sujet, même là où elle est comme de pur ornement.
Voyez, par exemple, la fameuse comparaison d'Ajax avec un âne : « De même qu'un âne va dans un champ ensemencé, plus fort que les enfants, un âne têtu sur lequel se sont déjà rompus beaucoup de bâtons. » Voilà la première scène, pour ainsi dire, du petit drame entre l'âne et les enfants. Voici la seconde : « L'âne broute à l'aise, étant entré dans l'épaisse moisson. » Suit une troisième : les enfants, qui sont entrés avec lui (l'idée n'est pas exprimée, mais elle s'entend d'ellemême), le frappent à coups de bâtons ; leur force est impuissante. Ici se place sans doute une pause : les enfants épuisés renoncent à leur projet. Enfin le dénouement n'est pas oublié : « Les enfants le ramènent à grand'peine, après qu'il s'est rassasié. » N'avons-nous, pas passé par tous les degrés de l'action? D'ailleurs, suivant son habitude, comme l'idée d'une violence inutile est ici la plus importante, c'est par la mention anticipée des coups de bâton que le poète a débuté ; il reprend le trait, "quand le vrai moment en est venu. La comparaison d'Ulysse avec un sanglier, au xi* chant, nous offre un exemple aussi frappant à cet égard *. « Ainsi qu'autour d'un sanglier
1) XVI, 150 etsv.
2} XI, 414 etsv.
chiens et hardis chasseurs se précipitent. » C'est l'idée principale ; comme toujours, elle fournit le début. Le poète mentionne alors toutes les phases, celles qui sont passées comme la présente ou la prochaine : le sanglier sort d'un fourré épais, aiguisant ses dents blanches les unes contre les autres, entre ses mâchoires qui se retirent ; les chiens et les chasseurs s'élancent autour de lui (nous revenons au premier trait, au moment principal} ; le bruit des dents se fait entendre (c'est le moment critique) : les jeunes gens l'attendent cependant, si terrible qu'il soit (c'est une nouvelle attitude, différente du premier élan) . D'ailleurs, venant à Ulysse, le poète, au lieu de lui appliquer tous les traits de cette comparaison, se borne à dire : « Ainsi les Troyens s'élançaient autour d'Ulysse cher à Zeus. »
Non seulement les comparaisons et les petits tableaux homériques se divisent ainsi nettement en scènes ; mais les comparaisons elles-mêmes peuvent servir à marquer et à caractériser les différentes phases d'une action. C'est même le plus souvent l'objet des comparaisons accumulées ; comme la plupart des commentateurs le montrent très bien, ce n'est pas le même rapport que des comparaisons successives mettent en lumière ; ce sont plusieurs ; elles ont chacune leur fonction propre ; elles répondent à une nuance, à un degré, à un pas en avant, si petit qu'il soit. Considérez, par exemple, ces cinq comparaisons du ii^" chant ' ; elles sont toutes inspirées au poète par la grandeur du spectacle qu'offre l'armée achéenne rangée en bataille et commandée par un chef unique, Agamemnon. Mais le poète ne la contemple pas seulement au moment où elle déploie dans la plaine ses lignes toutes prêtes à la lutte ; il la suit dans tous ses mouvements, et chaque mouvement évoque en lui une image. Elle ressemble d'abord au feu étincelant qui apparaît de loin sur le sommet d'une montagne :
1) II, 456 et sv.
comprenez que les Achéens revêtent leurs armes sous un ciel éclatant qui les fait reluire. Elle ressemble à des bandes d'oies, de cygnes ou de grues qui voltigent çà et là autour des rives du Caystre et jettent des cris perçants avant de se poser : comprenez que l'armée sort de ses tentes, s'éloigne de ses vaisseaux ; qu'elle est toute pleine de cris et d'agitation ; c'est le désordre inévitable des préparatifs ; c'est l'acheminement à un ordre magnifique et redoutable. L'armée est aussi nombreuse que les mouches au printemps, dans une étable, autour des vases de lait ; c'est le moment où l'armée, rangée en bataille, permet au spectateur de l'embrasser d'un seul coup d'œil, où le regard la compte ou bien encore désespère de la compter. Elle ressemble à un troupeau de chèvres, alors que les pasteurs, revenant du pâturage, reconnaissent chacun les siennes ; c'est l'heure où les chefs placent leurs hommes. Agamemnon apparaît comme un taureau au milieu du troupeau : c'est que tout le monde est à son poste, c'est que le chef se distingue nettement, dans tout l'éclat du commandement suprême.
La fin du xvii* chant est remarquable au même point de vue. Homère veut décrire la déroute des Achéens qui; forcés de reculer, emportent néanmoins le cadavre de Patrocle. Les comparaisons sont multipliées : on a cru pour cette raison qu'elles étaient dues à plusieurs poètes cherchant à renchérir l'un sur l'autre. Mais il est facile de reconnaître l'intention qui a suggéré au poète des comparaisons si nombreuses. D'abord le récit est plus long, et par là même l'auditeur a une idée plus juste et plus forte de la résistance qu'opposent les Achéens en se retirant. En second lieu, chacune de ces comparaisons a son but particulier ; chacune d'elles répond à un aspect et à une phase du combat. Celle-ci caractérise la poursuite des Troyens ; ils s'élancent derrière les Achéens comme le feu qui se propage dans une ville ; celle-là nous met sous les yeux le dur labeur de Mèrionès et de Ménélas portant le
cadavre ; ils avancent lentement comme une mule qui, par un sentier escarpé, amène de la montagne une poutre énorme ou un tronc d'arbre pour navire. Cette troisième peint l'effort des Ajax qui protègent la retraite ; ils ressemblent à un contrefort boisé de montagne, qui arrête les eaux de grands fleuves et les force à prendre la direction de la plaine. Cette quatrième, enfin, détournant notre vue des acteurs principaux, la reporte comme celle du début sur le groupe entier, sur toute l'armée achéenne ; elle nous montre que le désordre et l'effroi se sont accrus. En effet, poursuivis par Hector et Enée, les Achéens fuient comme une bande de moineaux ou de geais aux cris aigus devant un épervier. Retranchez l'une quelconque de ces comparaisons, et la peinture manquera d'un élément, sinon essentiel, du moins fort important ; ce sera encore la déroute, ce sera l'enlèvement de Patrocle ; mais il n'y aura plus ni degrés dans l'action, ni faces différentes de la situation ; la vie ou l'illusion de la vie disparaîtra du même coup ; ce sera un tableau ; ce ne sera plus une scène complexe et progressive '.
Par la nature même de son sujet, Homère est amené à raconter les événements à mesure qu'ils se produisent, à décrire chaque scène ou tableau à mesure que se déroule la série des
1) On peut ne pas tenir compte des objections faites contre tout ce passage. On a dit par exemple que les mots : « et ils emportaient avec ardeur le cadavre » se trouvent exprimés deux fois, et il semble avec plus de raison, ladeuxième fois que la première. Mais c'est là une illusion qui ne peut être suggérée que par un goût sévère et dédaigneux. La première fois, ces mots ne sont qu'une simple transition qui permet au poète de nous donner le tableau général de la déroute. Il revient ensuite aux deux chefs qui portent le cadavre, parce que ce sont les acteurs principaux de cette scène épique. Sans doute un moderne éviterait un pareil retour sur lui-même; mais ce retour, nous l'avons vu, est tout à fait homérique. — On ne peut pas dire sérieusement non plus qu'il y ait une contradiction entre l'effroi des Achéens et l'attitude héroïque d'Ajdx; il est évident que cette attitude, tout en préservant l'armée d'un désastre, n'écarte point la mort des Achéens et ne dissipe point la panique générale.