‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE TU · texte numérisé non relu

CHAPITRE TU

Le véritable sujet de l'Iliade c'est la guerre. Le poète l'a décrite dans toutes ses phases, avec tous ses incidents, et ses contre-coup, ses conséquences, il en a montré toute la beauté, toute la grandeur, toute l'horreur aussi. Il importe, pour le bien sentir, de réunir ici des traits, épars comme toujours, en suivant l'ordre naturel d'un combat.

Préparatifs de Quand les chefs ont décidé la bataille, ils envoient des hérauts la bataille. ^^^^ ^^^^ ^^ ^^^^p p^^^ annoncer leur résolution. On est au

point du jour : car le combat, à moins de se terminer par une victoire définitive, doit durer jusqu'à la nuit. Comptant sur une chaude journée sans repos ni trêve, les peuples prennent leur repas. Ce détail n'est pas insignifiant ; le repas est un acte religieux ; il est accompagné de sacrifices et de prières ; il est destiné aussi bien à soutenir les forces physiques des combattants qu'à leur inspirer confiance dans la protection divine. Les dieux seuls peuvent donner la victoire ; les Achéens les invoquent. « Celui-ci, en sacrifiant, s'adresse à un dieu, celui-là à un autre ; tous font des vœux pour échapper à la mort, au dur labeur d'Ares *. » Agamemnon entouré de ses principaux chefs immole un bœuf à Zeus ; il demande la victoire ; puis on dépèce la victime ; on la fait rôtir ; le repas est prêt ; chacun y prend part. Toute différence gardée entre la religion des anciens et la religion chrétienne, entre le sentiment de rési-

LA B.VTAILLE 7I

gnation que suppose chez nous toute prière, et la prière antique, qui n'est que l'expression d'un ardent désir, ce repas solennel des chefs, ces repas des soldats tiennent lieu en quelque sorte de la bénédiction, que dans la chanson de Roland, l'archevêque Turpin appelle sur le neveu de Charleinagne et sur l'armée agenouillée à ses pieds. Avant la quatrième bataille, la dernière de l'Iliade, le poète, habile à tirer parti des moindres circonstances, prendra occasion de ce repas, nécessaire à l'armée, pour mieux peindre son principal personnage ; Achille, dans sa douleur et son impatience de venger Patrocle, veut conduire les Achéens à jeun sur le champ de bataille ; Ulysse est forcé de rappeler au héros les conditions toutes physiques de la vaillance et de l'héroïsme; il lui dira même un peu durement: « ce n'est pasavec leur estomac que les Achéens doivent pleurer un mort*. » Achille, plutôt vaincu que convaincu, laisse les généraux grecs donner leurs ordres comme ils l'entendent; pour lui, il ne touchera aucune nourriture. Forcé de subir un retard, sa douleur lui défend encore de faire comme tous les Achéens. D'ailleurs, selon une observation des mieux fondées, la pensée du repas réveille cette douleur ; en effet, c'était Patrocle, aujourd'hui couché sans vie, qui autrefois avant la bataille, « préparait vite et avec zèle le repas appétissant du matin 2. » Cependant Achille, malgré sa vaillance, n'est qu'un homme sujet comme un autre à la loi dont Ulysse a démontré l'impérieuse tyrannie ; par bonheur, les dieux sont là pour laisser à Achille, sans dommage pour ses forces et sa vengeance, le bénéfice de sa volonté indomptable, de son deuil exigeant, de ses projets pieusement funestes : sur l'ordre de Zeus, Athènè verse dans la poitrine du héros le nectar et la divine ambroisie ^. Tout est maintenant dans l'ordre ; Achille lui-

3) XIX, 353. — Bergk {Gr. lit., i,p.6l5) trouve tout cet épisode ridicule; c'est se placer à un point de vue tout moderne ; l'imporlauce de ce pre-

72 l'invention

même, à son insu, a fait le repas du matin avant la bataille. Après le repas, les guerriers revêtent leurs armes. Le mouvementée bruit de l'airain contre l'airain, l'éclat du cuivre poli, frappe vivement l'imagination du poète. Avant la quatrième bataille, quand le retour d'Achille a rendu la confiance aux Achéens, les armes elles-mêmes semblent participer à l'impatience et à la joie de l'armée. « Aussi dru que s'abattent du haut du ciel les flocons d'une neige glaciale, sous le souffle de Borée, fils de l'éther, aussi serrés sortaient des navires les casques à l'éclat resplendissant, et les boucliers aux rondes saillies, et les cuirasses au corselet bombé, et les lances de frêne. La lueur éclairait le ciel et la terre ; tout autour riait sous l'éclair du cuivre ; partout retentissait le pas des hommes *.» Ces peintures d'ensemble ne sont d'ailleurs pas fréquentes chez Homère ; le goût du temps, la loi de l'épopée, l'importance de la valeur individuelle dans les combats de l'âge héroïque, concentrent toute son attention sur le héros. Agamemnon se prépare-t-il à donner l'exemple du courage, le poète nous le montre attachant ses cnémides aux agrafes d'or, endossant sa cuirasse, une merveille venue de loin, un chef-d'œuvre de l'art métallurgique avec ses bandes diversement colorées, un chef-d'œuvre de ciselure, peut-être de ciselure émaillée 2, avec ses trois dragons de chaque côté du col ; ceignant son glaive enrichi de clous d'or ; levant son bouclier aux cercles concentriques d'airain, aux vingt bosseltes d'étain blanc, à bossette centrale d'un bleu sombre 3, à gorgoneion hérissé et menaçant, ceignant le baudrier d'argent sur lequel court un serpent à trois têtes ; plaçant sur sa tête un casque à deux

mier repas, aux yeux d'Homère et des anciens, justifie la scène et même les longs discours d'Ulysse.

1) XIX, 357 etsv.

2) Helbig. Das homerische Epos, p. 282.

3) Helbig. D. h. E., p. 226.

cimiers, à quatre bosselles, à crinière haute et flottante ' ; enfin prenant en main deux vaillantes lances, à la pointe aiguë et resplendissante. Voilà bien le roi grec dans sa tenue héroïque ; il est superbe à voir; il a le luxe et la beauté ; il porte aveclui, sur lui, des images gracieusement terribles qui réjouissent les yeux et n'amollissent point sa férocité native. Le poète aussi regarde son œuvre avec contentement, et; dans l'excès de son enthousiasme, il demande aux dieux un signe de satisfaction : «c Athènè et Hère font retentir le tonnerre, honorant le roi de Mycènes riche en or ^. »

Les traits rapides par lesquels Homère nous peint les différentes pièces de l'armure d'Agamemnon ne retardent pas l'action. Ce que le poète nous montre, nous aurions le temps de le voir, si le héros s'armait sous nos yeux. Fidèle à cette méthode ou plutôt préservé de toute erreur par la puissance et la naïveté de son inspiration, le poète fera de même en décrivant l'armure d'Achille. Les scènes qui ornent le bouclier seront longuement racontées, mais avant la bataille. Nous serons alors dans l'atelier de l'artiste ; l'ouvrage sera exécuté sous nos yeux ; il sera exposé partie par partie à l'admiration du connaisseur avant d'être emporté pour sa terrible besogne ; nous serons de loisir ; le sentiment belliqueux, un moment suspendu, laissera toute prise à l'œuvre d'art sur notre imagination. Mais si Achille se pare de ses armes, la description reprise par le poète changera de caractère. Ce qui plaît à Achille dans ses armes vengeresses, c'est l'espoir de la vengeance ; aussi quand il les revêt, ce sentiment domine ou écarte tous les autres ; « sa colère redouble; un éclair terrible s'allume sous ses paupières 8, » « ses dents frémissent, » c une douleur intolérable pénètre dans son cœur ''. » Ce qui frappe le poète, c'est tout ce qui

1) Cf. Helbig. D. h. Epos, pp. 211, il4.

2) XI, 15 et 8v.

3) xix, 17.

4) XIX, 365-6. Le goût beaucoup trop délicat des Alexandrins s'était

74 l'invention

peut épouvanter l'ennemi et servir la passion du héros ; aussi nous parle-t-il surtout du fracas des armes divines, qui fait trembler les Myrmidons*; de leur éclat qui met le héros en pleine lumière et l'isole pour ainsi dire, « comme un feu solitaire sur la montagne *; » enfin et surtout de leur facilité à s'adapter au corps du héros. « Elles étaient comme des ailes ; elles portaient le chef des guerriers ^. » Cependant Achille, en tant que grec, aime aussi ses armes parce qu'elles sont belles. c( Il se réjouissait, prenant dans ses mains les dons brillants du dieu : » « il ne parla à sa mère qu'après avoir contemplé la beauté du travail *. »Mais c'est là, dans le cœur d'Achille, oppressé par la douleur et avide de vengeance, un sentiment fugitif ; encore n'y cède-t-il que dans un moment de répit, quand les armes lui sont apportées, alors que la pensée de la guerre ne l'a pas repris tout entier. Sur le point de s'élancer contre l'ennemi, de tels soins sont hors de raison ; Achille ne voit plus dans ses armes qu'un appareil de terreur, qu'un instrument de massacre.

Toutes les armes d'ailleurs sont superbes dans l'Iliade ; c'est le luxe et l'orgueil des héros. Nestor a un bouclier tout d'or ainsi que les poignées et dont la gloire est montée jusqu'au ciel ; Diomède est revêtu d'une admirable cuirasse qui sort des forges d'Hèphaîstos, comme celle d'Achille^. Le bouclier de Sarpédon,

choqué de ces traits; nous ne voyons pas pourquoi les modernes partagent ce scrupule. La colère d'Achille, son impatience s'accroissent de moment en moment ; rieu de plus naturel. D'ailleurs Aristarque, en dernier lieu, maintenait les quatre vers (365-8). Cf. Ludwich, Aristarks homerische Textkritik, l, 447.

3) Id., 386.

6) VIII, 192 et sv. On fait remarquer qu'il n'est point question ailleurs de ce bouclier de Nestor ; mais pourquoi en serait-il question? C'est un de ces traits que le poète invente au fur et à mesure et qu'il oublie ensuite; c'est un awa^ cipïijutÉvov de pensée.

bien arrondi de toutes parts, était formé d'une lame de bronze repoussée au marteau ; en dedans, il était formé de peaux de bœufs cousues ; en dehors, des baguettes d'or rayonnaient sur la surface circulaire'. Elles étaient d'or les armes que Diomède reçut de Glaucos en échange d'armes de bronze ^; d'or aussi celles du Thrace Rhésos ^. A ce prix qui vient de la matière ou de l'art s'ajoute quelquefois la noblesse des souvenirs ; telle arme a été prise sur l'ennemi ; telle autre est le présent d'un hôte ou d'un père. L'armure d'Achille, revêtue par Patrocle, avait été donnée à Pelée par les dieux eux-mêmes •*. Mégès a une cuirasse que son père Phyleus, quittant Ephyrè et les bords du Selléis avait emportée avec lui jusqu'à Dulichion et que Phileus avait reçue d'un roi, son hôte, Euphétis^. Ereuthalion, tué par Nestor, rompait les phalanges avec Une massue qu'il tenaitdeLycurgue qui lui-même en avait dépouillé Aréïlhoos. La massue était une arme abandonnée au temps d'Homère, et Nestor ne portait point celle d'Ereuthalion sur le champ de bataille; mais il n'en était pas de même de^ cuirasses et des épées et quand ces armes avaient une histoire, elles avaient une vertu de plus ; en rappelant des victoires, elles enseignaient à vaincre ; elles redoublaient chez l'homme la crainte d'être inférieur à lui-même ou aux héros de l'âge précédent. A ce titre elles méritaient bien dans un poème héroïque la place et le rôle qu'Homère leur a donnés.

Au milieu de tous ces apprêts le poète n'oublie pas les chars. Les écuyers attellent les chevaux, mettent dans la bouche le frein superbe, tendent les rênes : détails peu importants mais qui contribuent avec beaucoup d'autres à mettre sous les yeux

1) xii, 294 et sv Celte traduction n'est pas très certaine. (Voir Helbig, Dus homerische Epos, p. 280) . Mais la magnificence des boucliers est hors de doute.

4) xvn, 195.

76 l'invention

le mouvement d'un camp au matin de la bataille ; d'ailleurs la vive imagination du poète leur communique parfois un intérêt imprévu, comme lorsque les chevaux d'Achille, au moment où il met le pied sur son char, prennent la parole pour lui révéler la destinée. On devine que de noirs pressentiments assiègent l'âme d'Achille ; ce char qu'il monte si fièrement, ces chevaux qu'Automédon va frapper du fouet, le ramèneront-ils sain et sauf dans le camp ? Ils ont bien abandonné Patrocle. Achille fait la demande ; il croit entendre la réponse de Xanthos ; oui, ils ramèneront leur maître : Hector est promis aujourd'hui aux coups d'Achille ; m£iis le jour fatal du héros est proche. Xanthos n'apprend rien à son maître : le héros connaît depuis longtemps les arrêts du destin ; mais comme il est naturel qu'en ce moment la mort lui apparaisse dans une espèce de vision! Comme cet oracle, déjà proféré parThétis, est répété à propos par le serviteur fidèle, qui le conduira aujourd'hui à la victoire, mais qui un jour ne ramènera qu'un cadavre? C'est ains^i que par une ingénieuse transition le poète est passé de la peinture des préparatifs matériels à celle des dispositions morales de son héros. Il nous avait transportés d'abord au milieu des vaisseaux et près des tentes ; c'est au fond d'une âme qu'il nous fait maintenant pénétrer*.

Quand les troupes sont armées, les chefs les convoquent par le ministère des hérauts. Guerriers montés sur des chars et fantassins, ceux-ci, plus tôt que les premiers, sans doute parce que leurs préparatifs ont été moins longs, sortent en foule des tentes. C'est alors que les chefs les placent, les disposent, séparent avec soin les lignes et parcourent les rangs. La passion de la guerre s'est déjà éveillée dans tous les cœurs, au milieu même des préparatifs, à la vue des armes et par une espèce

1) XIX, 400 et sv. Ces considérations suffisent selon nous pour répondre aux objections faites contre l'épisode, et résumées dans l'appendice d'Anieis-Hentze.

d'entraînement mutuel ; déjà en effet Eris est descendue sur la terre ; debout sur un vaisseau, la déesse a poussé un cri terrible, un cri aigu ; elle a raffermi tous les cœurs; les Achéens demandent le combat sans fin ni trêve ^ « Les chefs, par leur présence et leurs exhortations, achèvent d'enflammer les courages. Comme tout vient des dieux, c'està l'intervention divine qu'est attribuée l'excitation belliqueuse. Athènè armée de son égide parcourra les rangs ; elle éveillera dans le cœur de chacun le sentiment de sa force. » î Soudain il sera plus doux aux peuples de faire la guerre que de retourner sur les noirs vaisseaux dans la patrie 2. »

Parfois ce ne sont pas seulement les troupes, mais les chefs eux-mêmes que l'un d'entre eux anime au combat. Si braves en effet qu'ils soient tous, on sait déjà en Grèce ce que vaut la parole pour augmenter la bravoure, pour faire souvenir chacun de sa vertu, selon l'expression du poète. Ainsi naîtra dans l'esprit d'Homère l'idée de cette scène si vivante dans laquelle Agamemnon, parcourant les lignes, interpelle les principaux chefs les uns après les autres. Ce n'est plus un simple spectacle, une revue de troupes que nous avons sousles yeux : exhortations et réponses, tout nous fait connaître les sentiments que chacun apporte sur le champ de bataille. Le héros ne nous apparaît pas comme un de ces guerriers des épopées du Nord, uniquement altéré de sang et de carnage ; c'est le Grec avec ses nobles et généreuses passions, avec sa fougue martiale, mais aussi avec son sang-froid et son vif sentiment du devoir. Ils se battent vaillamment parce que ce serait une honte de céder à des ennemis peu nombreux, parce qu'ils descendent d'une famille de héros et qu'ils ont à soutenir la gloire de leur maison et la leur propre ; parce qu'ils doivent l'exemple ; parce que le danger est la rançon des honneurs et des distinctions sociales ; parce que

1) XI, 10 et sv.

78 l'invention

mangeant les viandes rôties et buvant autant qu'il leur plaît dans les festins du roi, ils ne sauraient être avares de leur sang dans les combats où ils l'ont suivi Et comme ils sentent que le roi des rois, en leur adressant des paroles parfois sévères et mordantes, est dans son rôle ! Avec quel mélange de déférence et d'irritation ils répondent à son courroux simulé ! Le sentiment de discipline est déjà né, comme aussi l'éloquence militaire * .

Chaque chef place ses hommes. Ici encore l'intelligence et l'art interviennent, nous le voyons du moins par un exemple, celui de Nestor. Le roi de Pylos a fait avancer les chars : c'est sa première ligne ; il forme la dernière ligne avec les fantassins éprouvés ; entre les deux se tiennent les lâches qui seront ainsi forcés de combattre par leur position^. La précaution a son prix ; inspirée par l'expérience, elle est un de ces traits d'après lesquels on a pu dire, non sans exagération d'ailleurs, que le poète avait fait la guerre '. Ailleurs il recommandera la prudence à ses cavaliers : « Que personne, par excès de confiance dans son habileté et sa vigueur, ne s'écarte de ses voisins ni ne recule ; vous seriez ainsi plus aisés à vaincre. Mais que chacun, avançant en ligne, attende qu'il ait rejoint les chars ennemis pour combattre avec la lance ; c'est le parti de beaucoup le plus sûr'*. » Utile conseil, bien conforme aux conditions de la guerre héroïque ; car plus le courage individuel est en honneur, et plus il y a à craindre l'incohérence des mouvements et l'oubli des précautions. Les fantassins une fois rangés for-

1) La place de cet épisode a été critiquée, non sans raison. Voir plus loin, %■ partie. Mais ce n'esst pas un motif pour en tenir l'authenticité suspecte.

2) IV, 297 et sv.

3) D'ailleurs, le poète oubliera cet ordre, quand il en viendra à la peinture de la bataille ; il ne songe plus alors qu'à montrer des hommes luttant entre eux avec adresse et acharnement.

4) IV, 303 et sv. Nous désignons par le mot cavaliers les guerriers montés sur des chars.

ment parfois une masse serrée et compacte ; les boucliers, les casques, les.hommes se touchent; au-dessus des cimiers étin- j celants flotte la dense forêt des panaches ^ Mais, en général du moins, l'armée, marchant contre l'ennemi, laisse entre ses files et ses lignes des intervalles « les ponts de la guerre » qui doivent servir de refuge aux héros.

Le bruit des troupes en marche, l'éclat des armes, la solen- Les arméea ei nité du moment frappent vivement l'imagination du poète ; maintes fois il a repris sa description, toujours avec la même complaisance, souvent avec des couleurs différentes. Tantôt le tourbillon de poussière, soulevé par le pas des hommes, est comme un de ces brouillards, haï des bergers et favorable au voleur, que le Notos répand sur la cime des montagnes, laissant tout juste voira la distance où l'on jetterait une pierre 2. Tantôt, à voir reluire tant de casques et tant de cuirasses sous la lumière du soleil, « on dirait un incendie qui dévore la terre ; » à ouïr le son des pas, on croirait entendre gémir la terre « comme lorsque Zeus irrité fouette le sol de la foudre, non en Grèce, mais dans cette contrée d'Arima, en Cilicie, « où se trouve, dit-on, la couche de Typhôeus, » de Typhon, cet ennemi de Zeus '. Tantôt les Achéens, se précipitant dans la plaine du Scamandre lui rappellent les nuées d'oies, de grues et de cygnes au long cou, qui s'abattent avec des cris et de sonores battements d'ailes dans la prairie d'Asios, sur les bords du Caïstros ; il les voit sur les rives fleuries du fleuve, il est surpris de leur nombre ; le printemps n'a ni autant de feuilles ni autant de fleurs*. Dans cet âge héroïque, les mœurs pastorales s'allient avec les mœurs guerrières ; que les Grecs, pour lesquels chante le poète, se représentent

1) XVI, 214 et sv.

2) UT, 11 et sv.

3) 11, 780 et sv.

4) II, 459 et sv.

80 • l'invention

donc un essaim de mouches tourbillonnant autour de vases pleins de lait, dans l'étable ; aussi nombreux se tiennent dans la plaine les Achéens prêts à porter la destruction parmi les Troyens ' . Tantôt le poète compare les phalanges qui s'avancent en files serrées, toutes hérissées d'armes, à un nuage noir, chargé de tempêtes et poussé par le vent qu'un pâtre, debout sur un rocher, aperçoit venir de loin, et qu'il fuit avec épouvante, chassant devant lui ses bêtes pour les mettre à l'abri dans quelque caverne ^. Tantôt il croit voir une vague s'enfler dans la haute mer, puis s'approcher du rivage, s'y briser avec fracas, rebondir en se gonflant le long des falaises et lancer l'écume blanchissante^. Si les chefs suspendent un moment le combat et arrêtent les phalanges, le poète attentif à ce nouveau spectacle, comme ses dieux, Apollon et Athènè qu'il place en observation sur un hêtre élevé, voit la plaine disparaître sous l'ondulation des boucliers, des cuirasses et des lances ; ainsi, à l'approche des tempêtes un frémissement court sur la surface assombrie de la mer. De pareilles images rendent admirablement la beauté et la grandeur qui sont propres à cette première phase de la journée. Le poète belliqueux contemple avec enthousiasme ce déploiement de forces en présence, cet élan des armées qui vont se heurter, ce frémissement universel des hommes et des choses, cette excitation des âmes, et comme il le dit, l'éveil d'Ares. Les pensées sombres, les tristes réflexions que les approches du combat inspirent, n'entrent guère dans son esprit : âme virile, uni de sentiment avec ses héros, sa voix d'airain ne faiblit pas ; il ne connaît, en ce moment du moins, ni la pitié, ni l'eff'roi ; cependant son imagination entrevoit déjà les calamités delà guerre; sur ces champs hérissés de lances, couverts d'hommes debout et pleins d'ardeur, il aperçoit déjà les cadavres ensanglantés ; la beauté du

1) n, 469 etsv,

LA BATAILLE 81 f

spectacle présent ne lui dérobe pas tout à fait l'horreur du spectacle qui suivra. « Le fils de Cronos, dit-il, au moment où les Achéens s'ébranlent, déchaîna le tumulte funeste et du haut des airs fit tomber une rosée sanglante en signe qu'il allait précipiter chez Hadès un grand nombre de têtes vaillantes ' . » Une différence entre les Grecs et les Troyens mérite ici d'être signalée. Les Troyens s'avancent avec des cris inarticulés, avec des éclats de voix, comme des oiseaux, comme les grues quand elles portent aux Pygmées la guerre et la mort ; ailleurs leur cri de guerre répété et se propageant de proche eii proche lui rappelle le bêlement continuel, uniforme des brebis qui entendent la voix des agneaux ^. Au contraire les Achéens marchent en silence, par respect pour leurs chefs ; tant d'hommes paraissent n'avoir pas de voix en leur poitrine. Ce n'est pas que les Achéens n'aient aussi leur cri de guerre ; ils le font entendre plus d'une fois soit au début, soit dans le cours de la bataille pour s'animer les uns les autres et aussi parce que les accidents terribles de la mêlée amènent l'explosion des sentiments les plus violents ; mais quand les chefs donnent des ordres ils se taisent '. L'ordre et la discipline sont déjà des vertus grecques ; déjà la Grèce avec Homère s'admire elle-même et devine avec joie sa supériorité sur les barbares. Bien plus tard Demosthène, comparant l'athlète barbare et l'athlète grec, montrera que si la force est d'un côté, l'art est de l'autre, et que l'art triomphe de la force; Homère s'inspire d'un sentiment semblable quand il signale un contraste entre les Achéens et les Troyens. Le courage est le

']) XI, 53 et sv.

2) III, 2 et sv. ; iv, 428 et sv.

3) Celte remarque avait été déjà faite dans rantiquité. par Plufarque (De aud. p. x). De nos jours on eu a contesté la justesse (Bucbholz, Die hom. Real, ii, p. 318). Nous croyons que Plutarque a raison; qu'il ne confond pas un fait particulier avec la coutume des Grecs; des cas contraires, par exemple celui qui eôt mentionué xvi, 2tiG, seraient plutôt des exceptions.

choc.

même des deux côtés ; mais il y a chez les Achéens une qualité maîtresse de laquelle dépend en partie le sort des combats ; ils savent se dominer ; ils savent écouter et obéir ; ils comprennent la' nécessité de combiner leurs efforts ; ils ont foi dans l'unité de pensée qui règle les mouvements d'une multitude ; un tumulte inutile leur semble déraisonnable et même funeste. De plus, à la différence des armées troyennes, qui parlent et crient dans plusieurs langues différentes, tous les Grecs, lorsqu'ils poussent le cri de guerre, n'en ont qu'un ; c'est le signe et la preuve de cette unité qui s'est surtout, et peut-être pour la première fois, révélée dans la guerre de Troie et dont l'épopée homérique est le chant de triomphe.

Le premier Cependant les deux armées en viennent aux mains ; elles se heurtent avec violence, avec fracas, sans rompre les rangs l'une de l'autre. Ce n'est pas encore la mêlée générale ; c'est la lutte sur place, corps à corps. « Ce ne sont partout que gémissements et vanteries bruyantes, ceux-ci mourant, ceux-là massacrant. » Le tumulte est semblable à celui de deux torrents, « grossis par les pluies d'hiver, alimentés par des sources abondantes qui se précipitent du haut des montagnes et entrechoquent leurs eaux furieuses à la jonction de deux ravins, au fond d'un gouffre profond '. » Ailleurs une comparaison gracieuse, empruntée aux travaux des champs, peint avec une suffisante exactitude, tout en reposant l'imagination, ces rencontres terribles de deux armées. « Telles deux troupes de moissonneurs, au service d'un homme riche, dans un champ de blé ou d'orge, suivent les sillons en allant au-devant l'une de l'autre; les javelles tombent dru et serré ; ainsi les Troyens et les Achéens, se ruant les uns contre les autres, s'entre-tuaient.

1) IV, 450 et sv. Cf. Faesi, dont nous préférons l'interprétation à celle de Ameis-Hentze.

ne songeant ni les uns ni les autres à la fuite funeste ^ » Pendant cette première phase du combat, les dieux sont déjà présents ; mais c'est surtout Eris, « la sœur et la compagne de l'homicide Ares, » qui marche à travers les rangs et qui accroît les souffrances des hommes. Bientôt cette Eris grandira : « Petite d'abord, elle s'élève; elle frappe le ciel de sa tète, ayant les pieds sur la terre ^. » Image sublime par elle-même, suivant la remarque de Longin, et qui peint à merveille les progrès de l'acharnement. Plus tard, quand le poète voudra donner l'idée d'un effort plus grand, d'un choc plus épouvantable ; quand son héros principal entrera sur le champ de bataille et que les Achéens se sentiront invincibles, il lui faudra, pour conserver cet équilibre des forces à la première heure, pour trouver un contre-poids à l'irrésistible confiance de l'un des deux partis, faire intervenir, non plus seulement Eris, mais les principaux dieux de l'Olympe, Athènè, qui va du rivage au fossé on poussant des cris, et Ares, semblable à un noir tourbillon, et Zeus qui frappe la terre de la foudre, et Poséidon qui, ébranlant l'Ida sur sa base, fait craindre à Iladès la rupture de la terre, l'ouverture soudaine des abîmes destinés à rester impénétrables'.» C'est bien là encore, comme dans les passages cités plus haut, la peinture de la bataille qui commence ; seulement le poète, par une progression naturelle, élève le ton afin de rester à la hauteur de son sujet ; le moment est plus critique ; l'événement capital du poème va s'accomplir ; tout alors prend des proportions plus vastes ; aux forces des hommes s'ajoutent des forces surhumaines ; le fracas redouble ; la nature se bou-

1) XI, 67 et 3v. Nous croyons avec Ameis-Hentze que les mots tvavTcoi àXXr/Xoisiv renferment la pensée principale; mais nous pensons aussi, contrairement à Ameis-Heutze, que le poète veut moins peindre la marche en avant des troupes, que leur intention de ne pas reculer, leur solidité au moment du choc.

3) XX, 41 et âv.

84 l'invention

1 e verse ; les mystères les plus insondables risquent d'être dévoilés. L'efïroi et l'horreur sont portés au comble.

La mêlée. Après ce premier choc des deux armées, Homère détourne son attention des soldats pour la porter tout entière sur les chefs. De temps en temps toutefois, comme s'il craignait de présenter un tableau trop morcelé, ou plutôt parce que sa vaste imagination, en considérant les détails, ne saurait oublier l'ensemble, il remet sous nos yeux les labeurs de la multitude. On croirait voir une de ces peintures qui montrent au premier plan les exploits des principaux personnages et, dans le lointain des groupes, au milieu desquels on meurt et on tue obscurément. Ainsi quand les Troyens se jettent sur les Achéens commandés par Idoméneus et Mèrionès, « on combat, dit le poète, à armes égales sur les poupes des navires. De même que les souffles sonores des tempêtes déchaînées, dans la saison où les chemins poudroient, rassemblent la poussière qui s'élève en nuages épais ; de même le combat se ramasse sur lui-même ; tous en leur cœur, au milieu de la mêlée, désirent furieusement se percer de l'airain aigu... certes il aurait eu un cœur hardi celui qui, à la vue d'un tel labeur, se serait réjoui et non désolé * . » Ces paroles de commisération sont rares chez Homère ; il les réserve, ce semble, pour la multitude ; les chefs, les héros trouvent dans la gloire une compensation ; il les chante, il les nomme, et par cela même, ils ont leur récompense; les vraies victimes de la guerre sont ceux que la postérité ne connaîtra pas. Un peu plus loin, revenant sur ce combat corps à corps et armes égales, le poète croit voir Zeus et Poséidon envelopper les Troyens et les Achéens, du câble de la guerre, un cable noué aux extrémités, ou plutôt sans bouts, impossible à rompre, impossible à délier' ; image saisissante de la situation de deux

1) xni, 384 et sv.

2) xni, 358-60. Nous croyons donner le véritable sens du vers, 359 ; ÈTraXXâaao) indique un engrenage, un entrecroisement ; les deux bouts du

armées qui ne sauraient ni avancer ni reculer. Ailleurs quand Troyens et Grecs luttent sur les débris de la muraille qui protégeaient les vaisseaux, le poète, fortement captivé par ce moment unique, par cette crise de la bataille, accumule les traits et prolonge l'attente de l'auditeur, comme pour mieux peindre cet état d'équilibre qui s'établit entre l'attaque et la résistance. « Si deux hommes ne sont pas d'accord sur les limites de leur propriété, ils sont là, la mesure en main, dans lejchamp jusque là cultivé en commun dans l'étroite bande en litige et font valoir leurs droits. Aussi proches étaient les combattants, n'ayant entre eux que les créneaux *... Partout le sang des Achéens et des Troyens inondait les tours et les parapets et se répandait des deux côtés. Toutefois les Achéens, bien loin de fuir, tenaient bon : de même qu'une ouvrière attentive, ayant à gagner pour ses enfants un modeste salaire, tient une balance, met le poids dans un plateau, la laine dans l'autre jusqu'à ce qu'elle obtienne l'équilibre ; ainsi la fortune ne penchait ni d'un côté ni de l'autre -. »

La bataille entre les masses n'a pas toujours le même acharnement. On ne comprendrait pas en effet qu'une mêlée aussi furieuse pût durer depuis le lever de l'aurore jusqu'au coucher du soleil ; il y a donc des moments de relâche ; il y a aussi des diflérences suivant les points de la bataille. Ainsi quand, pareils pour la violence à un incendie et enveloppés dans un noir brouillard, Troyens et Achéens luttent autour du corps de Patrocle, le poète, pour mieux faire saisir le contraste et aussi pour compléter son tableau de la réalité, telle qu'il la conçoit, telle qu'il l'a vue, ajoute : « Ailleurs Troyens et Achéens com-

câble sonttressés ensemble. On conteste aussi l'authenticité de cesvers;naais les raisons alléguées valent plus contre leur place que contre leur authenticité. En tout cas, il y a bien là une image homérique et qui est relative au combat sur place.

1) xir, 421 et sv.

2) XII, 433 et sv. (sur le sens de à^YiO-Âç^ voir l'édit. de Walter Leaf

86 l'invention

battaient à l'aise sous le ciel pur; au-dessus de leur tête se déployait la lumineuse splendeur du soleil ; pas un nuage ne pesait sur la terre ni sur les montagnes ; ils cessaient et reprenaient le combat, évitant de part et d'autre les traits douloureux, séparés par un grand espace. Mais au centre sévissaient tous les maux qu'apportent la guerre et le brouillard dans les combats ; les plus braves avaient le corps déchiré par l'airain impitoyable •. » Homère, comme on le voit, promène son regard surtout le champ de bataille; et cette vue d'ensemble lui donne les moyens, en peignant le sort déjà peu enviable des uns, de montrer dans toute son horreur la destinée des autres ; c'est la guerre qu'il compare à la guerre pour rendre le spectacle plus terrible.

La déroule. De tous les épisodes que présente la bataille générale après cette lutte sur place et à armes égales, le plus émouvant est la déroute; la Déroute, Phobos, qui est une divinité associée à la Crainte et à la Discorde, qui est née d'Ares, et qui, inaccessible elle-même à la terreur, la répand dans le cœur des plus braves. Bien des fois Homère l'a dépeinte : ici la multitude se répand dans la plaine comme un troupeau de génisses attaqué par un lion 2 ; là c'est Apollon qui secoue l'égide en poussant des cris terribles et les Achéens se dispersent comme des bœufs ou des brebis assaillis par des bêtes fauves ^ ; ailleurs la fuite est lente, plus semblable à une retraite qu'à une déroute; des héros, les Ajax, par exemple, comme une digue élevée à travers champs pour contenir des fleuves débordés, soutiennent, en marchant à reculons, le choc de l'ennemi ; le combat s'étend derrière les fuyards comme un incendie qui éclate soudain dans une ville et consume tout de proche en proche ; quant aux fuyards, ils

1) ivii, 370 et sv.

Page 1