‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 6 sur 35 · B) XV · texte numérisé non relu

B) XV

ressemblent à des éfourneaux et des geais criards poursuivis par un vautour; ailleurs, enfin, il n'y a pas seulement déroute après un combat inégal ; il y a subite volte-face des vaincus et fuite des vainqueurs ; alors les navires sauvés du feu (car il s'agit d'un combat près des navires) , apparaissant en pleine lumière comme les cimes élevées et les promontoires escarpés, quand Zeus dissipe les nuées épaisses. Alors et seulement commence la vraie déroute, tumultueuse, effarée, meurtrière, « de même que du sommet de l'Olympe, perdu dans l'éther, un nuage, gros de tempête, se répand dans le ciel, de môme se précipitaient hors des vaisseaux la clameur et la fuite ^ ; » les timons se brisent et nombre de chars culbutent dans le fossé ; ou bien les hommes blessés tombent sous l'essieu, et les chars privés de leurs conducteurs versent avec fracas. Le flot des vaincus, emportés au grand galop de leurs cavales, ressemble à ces torrents qui, dans les jours d'automne, en punition d'arrêts iniques, se gonflent et débordent, ravinent et emportent les pentes des montagnes, et détruisent sur leur passage les travaux des hommes 2. Aucune comparaison n'est peut-être plus forte dans Homère ; ce n'est pas là une simple inondation ; c'est un cataclysme comme ceux que parfois, après avoir longtemps patienté, la colère des dieux off'ensés déchaîne sur la terre.

En général, dans Homère, c'est le héros qui est au premier ^^? combats plan ; tantôt il est engagé dans un combat singulier ; tantôt c'est un chef luttant de sa personne à la tête des soldats qu'il commande et qui le soutiennent. Ces deux situations méritent chacune une attention particulière; mais auparavant il n'est pas inutile d'examiner quelles sont les qualités qui distinguent le héros de la foule.

1) XYl, 364 et sv.

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Et d'abord il est doué d'une grande force qui s'accroît dans la fièvre de la bataille. A l'attaque du camp achéen, Hector saisira une énorme pierre que deux hommes du peuple, du moins deux hommes semblables aux contemporains du poète, n'auraient pas soulevée du sol et placée sur un chariot ; elle lui pèsera aussi peu qu'à un pâtre une toison d'agneau ; il la lancera avec une telle force contre les portes qu'il brisera pivots, battants et barres intérieures ' . Achille jettera sa pique avec une telle vigueur qu'elle s'enfoncera presque tout entière dans la terre et que lui seul pourra l'arracher '^. Ses armes écraseraient tout autre guerrier que Patrocle ou Hector. D'un orme arraché aux berges du Scamandre, il se fera un pont'.

A cette énergie, à cette solidité des membres, répond une impétuosité extraordinaire. Diomèdese précipite dans la plaine à la poursuite des Troyens comme un fleuve furieux et débordé qui emporte ses ponts, renverse les digues etles mursd'enclos. Blessé, il se rue avec une telle violence que personne n'ose lui résister, il est comme un lion qu'on laisse égorger les brebis quand on n'a pu le tuer du premier coup. Hector poursuit les Troyens comme un chien qui, lâché sur un sanglier ou un lion, ne cesse de mordre la bête aux cuisses et aux fesses. Ailleurs c'est un sanglier qui se retourne contre les chiens et fond sur les lignes de chasseurs serrés les uns contre les autres. Il a la violence de l'incendie qui dévore les fourrés épais ; de la vague que le vent soulève et qui retombe sur le navire en le couvrant d'écume. Patrocle et Sarpédon se précipitent l'un sur l'autre

1) xii, 445 et sv.

3) Les chansons de Gestes exaltent aussi la force de leurs héros, mais au delà de toute mesure, ce qui met une grande différence entre ces poèmes et l'Iliade. Il convient, dit M. L. Gautier. (Les épopées françaises, 11, p. 60, à propos des Enfances Roland) que le héros brise le fer aussi facilement que le bois ; il est bon qu'il fasse tomber les murs sous la seule pression de son poing. La légende n'a pas manqué de douer Roland de cette puissance matérielle et cela dès son enfance.

comme des vautours aux serres aiguës, au bec crochu ; pareil est leur cri ; pareil leur élan. Achille se rue sur les Troyens comme un démon ; on dirait la flamme qui s'engoufîre avec le vent dans les gorges profondes des montagnes et dévore les forets déjà desséchées par les ardeurs du soleiP. Poursuivi lui-même par le Scamandre, il bondit à la portée d'une lance ', il a l'élan de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus vigoureux et le plus rapide des oiseaux de proie. Le choc contre Hector et Achille est formidable : Hector se précipite sur son adversaire comme l'aigle qui du haut des airs fond sur une brebis ou sur un lièvre ; Achille est emporté par une rage féroce ; à ce moment le poète ne semble voir de son héros que le casque qui étincelle, les crinières dorées qui s'agitent et la lance qui brille comme Hespéros, la plus belle des étoiles ^.

Naturellement cette impétuosité est l'indice et la conséquence de la passion, guerrière qui emplit les âmes. Aussi est-elle accompagnée de tous les autres signes de la colère et de la fureur ; les yeux flamboient sous les sombres paupières ; parfois l'écume vient même à la bouche des héros ^.

Cette fièvre martiale n'exclut pas le sang-froid ni l'habileté. Il y a un art de conduire le char de guerre, nous l'avons vu , il y a aussi un art de lancer les armes et déparer les coups. « Je sais les combats et les tueries d'hommes, dit Hector à Ajax ; je sais porter à droite, porter à gauche mon lourd bouclier, sans rival dans ce maniement; je sais m'élancer dans la mêlée des cavales rapides ; je sais aussi dans le combat sur place exécuter la danse de l'homicide Ares ^. » Le combat lui-même nous donne la preuve de cette habileté que revendique le fils de

2) XXII, 314 et sv.

4) vil, 239, TÔ fxoî iari raXaûpivov izolv/i^.tiv . Voir les différents sens dans AmeisHeutze, appendice. La comparaison avec l'expression raXaûpivoç TToXcuiar-Âç, qui s'applique à Ares, montre bien, selon nous, qu'il s'agit de la perfection dans l'art de mtmier le bouclier.

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Priam ; par un mouvement de côté, il évite la mort ; la lance d'Ajax, qui a traversé son bouclier, ne déchire que sa tunique, à la hauteur du flanc. Ailleurs Ajax épie le moment de lancer un trait contre Hector ; mais celui-ci, sachant la guerre, dit le poète, se couvrait de son bouclier et prêtait l'oreille au sifflement des flèches, au bruit des traits, sans doute pour parer les coups avec à-propos ^ Mèrionèsnepare pas la lance d'Enée avec le bouclier, mais il l'évite en se courbant; Enée, pour ce motif, l'appelle c( un danseur* ; » selon toute vraisemblance, c'est un éloge ; la même agilité est requise à la danse et dans le combat : la danse armée était d'ailleurs déjà en usage ; ce devait être la gymnastique héroïque 'par excellence. Un bon danseur aussi du même genre, c'était Ajax que le poète nous montre sautant d'un pont de navire sur l'autre, comme ces habiles cavaliers qui, menant quatre chevaux de front, s'élancent de l'un sur l'autre aux applaudissements des hommes et des femmes*. Quelques héros, moins robustes que les autres, ont surtout l'habileté en partage ; c'est le cas d'Euphorbe qui l'emporte, dit le poète, sur tous les compagnons de son âge dans l'art de lancer la pique, de conduire un char et aussi par la vitesse de ses pieds"*. Achille joint l'adresse à la force ; les dieux, dit E^née, écartent de lui les traits, mais ceux qu'il lance ne s'arrêtent qu'après s'être enfoncés dans le corps de l'homme. « C'est le moment, dit Achille joignant Hector, de te souvenir de tes mérites divers, de ton habileté à manier la pique comme de ton audace dans le combat ^ » Voilà bien, en effet, en deux vers, le portrait du héros homérique ; sa première qualité, c'est la vigueur physique ; la seconde, c'est l'emploi intelligent de cette vigueur ; et telles sont les conditions

i) XVI, 358 et 8v.

a) XVI, 617.

3) XVI, 656 et sv.

4) XVl, 808.

6) XXII, 2e8, TravTo'iYîÇ àftzîii.

de la guerre héroïque, que l'intelligence, si vive qu'elle soit, ne peut guère être mise, sur le champ de bataille, qu'au service de la force individuelle.

Les combats d'homme à homme sont fréquents dans l'Iliade ; on peut les diviser en ti'ois classes ; ceux auxquels les deux peuples assistent en spectateurs sans venir en aide ni à l'un ni à l'autre des adversaires ; ceux qui ont lieu pendant la bataille, entre des héros sortis de leur rang, que le hasard place l'un devant l'autre ; ceux enfin où les héros poursuivant ou poursuivis sont entourés d'autres héros et soutenus par leurs propres troupes.

Au point de vue poétique, chacune de ces variétés de combat singulier présente certains avantages. Les deux premières, la première surtout, concentrent fortement l'attention sur les deux héros ; elles mettent en plein jour leur vaillance et même leur noblesse.; elles montrent combien ils sont chers à la divinité, et c'est là, chez les héros homériques, une gloire estimée au moins à l'égal d'une vertu : pour mieux dire, c'est une vertu ; car la protection divine suit la piété ou s'attache à la noblesse, inséparable elle-même de la valeur.

Parmi les combats de la première classe, il y a lieu de mentionner le duel entre Paris et Ménélas, celui d'Ajax et d'Hector, celui d'Hector et d'Achille. Paris et Ménélas, ce sont les deux héros les plus intéressés dans la querelle qui arme les Achéens contre les Troyens ; il est naturel qu'ils se cherchent sur le champ de bataille ; il est naturel aussi que, se sentant responsables de tous les maux de la guerre, ils tentent les chances d'un combat qui, mettant fin à la vie de l'un d'entre eux et laissant à l'autre la libre possession d'Hélène, supprimera entre les deux peuples toute cause de conflit. On voit aussi combien l'épisode prête par lui-même à l'expression de sentiments divers : ce duel qui peut en un jour, en un instant, changer la face des choses, intéresse à la fois les Troyens et les Achéens, et parmi les Troyens tout particulièrement Priam, Hector et

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Hélène; Priam, dont le peuple est décimé, dont les richesses sont épuisées, dont les enfants, en grande partie, sont déjà tombés sur le champ de bataille et qui craint justement pour les autres ; Hector, qui est voué au coups d'Achille et qui a le pressentiment de sa mort prochaine ; Hélène enfin qui, séduite par la beauté, la grâce et les talents de Paris « tous ces dons d'Aphrodite, ))mais au fond pleine d'admiration, comme toutes les femmes de ce temps et peut-être de tous les temps, pour les qualités héroïques, trouve déjà Paris indigne d'elle, regrette la Grèce et fait des vœux pour le succès de Ménélas dont l'acharnement même à la reconquérir lui est un sûr garant de pardon. D'un autre côté, ce combat qui doit se terminer par le départ des Achéens avec ou sans Hélène est solennel ; il sera donc précédé de serments et de sacrifices ; le roi Priam descendra des tours de Pergame, viendra lui-même immoler des victimes et proférer des imprécations contre le parti qui violerait sa parole. Les intérêts en jeu, l'âge et la noblesse des personnages en présence, les cérémonies de la religion, tout donne à cette scène un caractère de grandeur et de majesté ^ Enfin comme Ménélas ne peut être vaincu ni Paris vainqueur, puisqu'un tel événement, en rendant la colère d'Achille impuissante et inoffensive, supprimerait l'Iliade, il faudra qu'une divinité intervienne pour sauver Paris, comme pour ranimer un reste d'amour chez Hélène, plus surprise que charmée de revoir son ravisseur. Quant au combat lui-même, il ressemble à peu près à tous les combats que décrit Homère; il en diffère par un trait assez important : Ménélas, dont l'épée s'est rompue et qui ne veut point lâcher son ennemi, le saisit par la jugulaire du casque et l'entraîne vers les Achéens ; si l'on réfléchit

1) C'est là une preuve d'authenticité qui en vaut bien une autre et qui ne saurait prévaloir contre des objections de détail: char de Priam comme oublié ; Agamemnon maniant seul le couteau du sacrificateur, impossibilité de savoir si les agneaux emportés par Priam sont vivants ou morts, etc.

que cette mésaventure n'arrive à aucun autre dans tout le cours du poème ; que Paris est ainsi contraint à une attitude peu digne d'un héros ; que les deux adversaires privés de leurs armes se montrent l'un plein de force et de présence d'esprit, l'autre sans presque une autre défense que l'inertie et la résistance, on ne peut s'empêcher de penser qu'Homère a voulu, non seulement jeter de la variété dans son récit, mais encore donner un rôle presque ridicule au Troyen.La mentonnière du casque blessait le cou délicat dé Paris; enfin elle se rompit, ou plutôt pour parler comme le poète, elle fut rompue par Aphrodite ; et Ménélas faisant tournoyer le casque vide le jeta au milieu de ses compagnons. Il y a là un moment où Ménélas, occupé à lancer le casque et aussi sans doute à reprendre sa lance (car il veut s'en servir après), perd de vue son adversaire ; c'est le moment que la déesse choisit aussi pour envelopper Pari s d'une nuée épaisse et l'emporter loin du champ de bataille jusque dans la chambre nuptiale. Tout est ingénieusement inventé : Paris reste tel que le poète l'a conçu, alternativement lâche et brave, plus lâche que brave, bien inférieur au héros qu'il a outragé ; le duel se distingue des autres par un détail piquant ; enfin le merveilleux est comme accommodé aux circonstances, ce qui ne le rend pas sans doute plus vraisemblable en lui-même, mais aide cependant l'imagination à l'accepter et à le concevoir.

Le combat entre Hector et Ajax, fils de Télamon au vii<^ chant n'a rien non plus en lui-même de bien particulier ; les piques sont lancées de part et d'autre ; Hector, atteint légèrement à la gorge, recule et saisit une pierre dont il frappe le bouclier d'Ajax, sans ébranler le héros : Ajax soulève une pierre énorme qui brise le bouclier de son adversaire et le fait tomber lui-même à la renverse ; Hector se relève et les deux héros se serrent l'un contre l'autre Tépée à la main. Comme on le voit, Ajax est doué d'une plus grande force qu'Hector ; c'est presque le seul intérêt du combat considéré isolément. Mais ce

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qui en fait un épisode remarquable de l'Iliade, c'est d'abord le choix des combattants : si la victoire reste indécise entre Hector et Ajax, quelle gloire, suivant l'expression du poète, le héros troyen ne donnera-t-il pas à celui qui le tuera? ce sont surtout les scènes accessoires qui préparent le combat ou qui le suivent; scènes qui d'ailleurs ont toutes pour effet de mettre en pleine lumière le mérite d'Hector. Hector a défié les Achéens; une certaine hésitation règne parmi eux; Ménélas, plus brave que robuste, peut-être même moins brave que sensible à l'affront, se croyant tenu de donner l'exemple de la valeur dans une guerre entreprise en son nom, se propose comme champion. Agamemnon le dissuade; Nestor reproche leur lâcheté aux chefs Achéens, parle de l'honneur de la Grèce, regrette le temps de sajeunesse et raconte ses propres exploits : cette voix d'un vieillard qui est comme celle de la patrie et du devoir, qui fait sortir du passé une leçon pour le présent, est entendue ; neuf guerriers se présentent, dont Ajax. Il faut tirer les noms au sort , et l'armée fait des vœux pour Ajax, le seul qui, à ses yeux, soit capable d'engager avantageusement la lutte avec Hector. Le nom d'Ajax sort du casque ; le héros s'en réjouit ; cependant il n'est pas sans inquiétude ; il recommande à l'armée de prier Zeus, tout bas, dit-il d'abord ; car si les Troyens prient de leur côté et si la protection de Zeus se partage, il doute encore du succès ; puis, se ravisant et prenant confiance en lui-même, il ajoute ^ : ce Priez-le tout haut, car nous ne craignons personne. » Voilà le héros prêt moralement ; il n'a plus qu'à s'armer. Il s'avance avec un regard terrible, mais en souriant ; car il est calme et résolu ^. Ajax se

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