VII
2) Cette froide intrépidité était très admirée par les philosophes stoïciens (voir Gicéron, Tuscul., iv, 22). Elle contribue certainement à la beauté du passage ; mais il faut savoir gré aussi à Homère d'avoir donné ailleurs à ses héros un courage plus fougueux et des haines plus vives, que les stoïciens auraient sans doute condamnées. En raison de sa
présente seul, mais tous les héros grecs, sans compter Achille, sont capables de combattre Hector. Nous le savions, mais nous savions aussi que les chefs achéens ont eu besoin d'être encouragés ; ce mélange d'intrépidité et d'hésitation chez les Grecs honore à la fois les Grecs et les Troyens. Le combat a lieu ; mais ici, conme dans le combat de Ménélas et de Paris, il ne faut pas que l'un des deux adversaires succombe ; ce ne sera pas un dieu qui interviendra ; un tel dénouement ne laisserait pas la balance assez égale entre les deux héros, tous deux réservés à un rôle important et pour ce motif devant conserver leur gloire intacte ; mais la nuit tombe, et suivant les usages héroïques, le combat cesse avec le jour. Talthybios et Idéos, le héraut grec et le héraut troyen, tous deux sages, dit le poète, lèvent leur sceptre pour séparer les deux guerriers. Vient alors une scène d'un caractère presque moderne où se font jour des sentiments d'une courtoisie pour ainsi dire chevaleresque. Ajax s'en remet à la décision d'Hector qui a provoqué les Troyens. Hector félicite Ajax et consent à suspendre le combat ; pleins d'admiration l'un pour l'autre les deux adversaires qui, tout à l'heure s'étaient élancés l'un contre l'autre, comme des lions mangeurs de chair ou comme des sangliers d'une force irrésistible, échangent des présents : Ajax emporte l'épée aux clous d'argent qui avait été levée contre lui, avec le fourreau et le riche baudi'ier ; et détache, pour le donner à Hector, le ceinturon couleur de pourpre qu'il portait sur sa cuirasse ^ .
Le combat entre Hector et Achille n'est point le résultat d'un défi ; néanmoins il doit être regardé comme un véritable duel d'homme à homme, car l'armée des Troyens est entrée dans Troie et l'armée grecque, répandue dans la plaine sous les murs de la ville, reste inactive, les yeux fixés sur les deux
variété, Homère offre toujours un exemple à l'appui d'une doctrine ou d'une manière de voir ; il n'est pas plus moraliste pour cela; c'est même pour cela qu'il n'est pas moraliste.
1) VII, 305. Sur le sens du ^«ar'np, voir Helbig, d. h. Epos, p. 199.
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héros ; Achille lui-même n'a qu'une crainte, c'est qu'un irait ne parte contre Hector de la main des Grecs et ne lui ravisse ainsi une partie de sa gloire et de sa vengeance ; tout en poursuivant Hector, par un signe de tête il défend toute intervention aux Achéens. Le combat lui-même n'est pas non plus ici la partie intéressante du récit ; les deux héros se conduisent bravement ; mais Hector est voué à une mort certaine ; sa lance, son unique lance, a frappé sans l'entamer le bouclier divin d'Achille ; il est atteint par la lance d'Achille qui pénètre, sans trancher le gosier, au défaut de la cuirasse entre le cou et l'épaule. Mais comme ce duel est encadré entre des scènes savamment choisies et combinées pour le rendre à la fois plus émouvant et plus solennel ! Si l'Iliade peut être considérée comme une peinture de la guerre, avec ses exploits éclatants, avec ses horreurs présentes et ses formidables contre-coups au sein des villes et des peuples, le xxii" chant, qui raconte la lutte d'Hector et d'Achille, est, à ce point de vue, comme un abrégé éloquent de l'Iliade, comme une Iliade en raccourci et plus saisissante. Toutes les émotions et les passions, éparses dans le poème, prennent ici une intensité extraordinaire ; tous les tableaux y ont une ampleur, un à-propos, un éclat et une grandeur qui frappent vivement l'imagination. Priam et Hécube sont sur les murs de la ville ; ils aperçoivent Achille qui poursuit Hector ; c'est un spectacle terrible pour eux ; Achille, tout resplendissant de l'éclat de ses armes divines, leur apparaît comme un de ces astres sinistres qui présagent la maladie et la mort aux misérables mortels. Ils se répandent en supplications pressantes ; il en est temps encore : Hector peut rentrer dans la ville; qu'il se hâte, qu'il ne s'offre pas à un combat inégal. Hector les entend ; mais Hector a déjà trop reculé, à son gré ; il s'accuse de lâcheté ; il craint le blâme des Troyens et des Troyennes, Achille approche : Hector, au moment d'en venir aux mains, est saisi de terreur ; il sent bien qu'il est perdu ; les forces d'Achille sont doublées par le désir de la vengeance ;
Hector, par cela même qu'il a pu délibérer avec lui-même, a perdu une moitié de son courage. Il fuit donc : alors commence entre les deux héros une lutte de vitesse, une course prodigieusement rapide, plus saisissante et plus dramatique qu'un combat. Hector serait vite atteint par le héros aux pieds légers ; mais un dieu et la peur lui ont donné des ailes. Le poète redouble les comparaisons ; avec chacune notre illusion s'accroît ; on croit voir la scène ; l'œil suit l'élan des corps ; le cœur éprouve les sentiments de l'armée grecque : l'imagination se complaît en ce spectacle extraordinaire qui a ses analogues dans la réalité, mais qui la dépasse : les deux héros tournent autour de la ville comme des chevaux de course autour de la borne dans les jeux funèbres; Achille presse Hector comme un chien poursuit un faon à travers les taillis et les vallées, perdant la trace, mais la retrouvant ; efforts inutiles ; c'est ainsi qu'en songe un homme en poursuit un autre ; il ne peut l'atteindre et cependant il l'a toujours sous les yeux. Cette course, renouvelée trois fois autour des murs, cette course ardente et sans résultat, tient en effet du rêve ; et cependant ce n'est pas un rêve. Le moment fatal est venu ; déjà Zeus et les dieux délibèrent ; déjà Zeus a déployé ses balances d'or et le plateau où se trouvait le destin du héros troyen s'est abaissé vers le séjour d'Hadès ; dès lors plus de protection divine pour Hector ; il est abandonné par les dieux amis et livré aux dieux ennemis. Il se prépare au combat ; il fait bonne contenance. Comme lors de son duel avec Ajax, il veut stipuler pour son cadavre, échanger des promesses avec Achille; mais le héros grec ne doute pas de la victoire et entend pousser sa vengeance jusqu'à la dernière limite. Hector terrassé, conservant tout juste assez de voix pour prononcer quelques paroles avant de mourir, supplie encore, non pour sa vie, mais pour la rançon de son corps ; il meurt sachant qu'il ne sera pas enseveli. Mais Achille quitte le champ de bataille averti une fois de plus et par son adversaire mourant
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qu'il mourra lui aussi dans la plaine de Troie. Ainsi s'agrandit subitement le champ de la vision ouvert par l'Iliade ; par delà les limites naturelles du poème, nous apercevons les lointaines conséquences du duel qui vient d'avoir lieu. Le poète n'oublie pas pour cela de nous en montrer les suites immédiates ; Priam et Hécube se répandant en plaintes lamentables ; Andromaque pleurant sur Hector, sur elle-même et sur son fils Astyanax qu'elle se représente comme voué à tous les maux et à toutes les humiliations, 11 n'est guère possible, ce semble, de réunir autour d'un combat singulier autant de circonstances aussi fortes, aussi touchantes ; toutes cependant sont nées du sujet ', mais d'une part, s'il faut en croire le scoliaste ^ , Homère a dû modifier la légende, car les autres poêles faisaient mourir Hector dans une embuscade, ce qui supprimait du même coup toutes les belles scènes accessoires que nous avons analysées ; d'autre part, ce qui s'appelle fécondité chez le poète, c'est précisément cette puissance et cette finesse de vue qui découvre, à portée de main et par conséquent sans effort, des sources vives d'intérêt et d'émotion. La peinture est complète, complète en ellemême comme peinture d'un combat singulier, complète aussi en ses plans divers, parles scènes qui accompagnent naturellement le sujet principal.
Dans la plupart des cas, les combats d'homme à homme, très fréquents dans l'Iliade, n'ont pas cette importance ; ils entrent dans la description de la bataille comme un élément principal mais non isolé ; ils font groupe en se succédant, en se massant pour ainsi dire ; de cet ensemble, de cette accumulation beaucoup plus que de chaque exploit particulier résulte l'impression générale ; c'est le fourmillement, sur le champ de bataille, de la vie luttant pour la vie, tentant d'échapper à la destruction par la destruction ; c'est le jeu sans trêve m relâche, avec ses accidents innombrables, du hasard
1) Sch. au vers 188 du xxn« ch.
et de la mort. En général voici la marche du combat : un guerrier sort des rangs sur son char ou à pied ; s'il est à pied, son char, conduit par un habile écuyer, le suit de près ; il s'attaque à un adversaire également sorti des rangs à pied ou monté sur un char. Le duel se termine ou par la fuite ou par la mort de l'un des combattants ; dans ce dernier cas, le combat devient une mêlée, Troyens et Achéens se ruent les uns contre les autres pour se disputer le cadavre. S'il y a déroute des uns ou des autres, les chefs sont à la tète de ceux qui poursuivent ; ils massacrent à peu près à coup sûr les adversaires qu'ils atteignent ; c'est un carnage épouvantable ; les hommes tombent comme des épis fauchés. Sans doute tous prennent part au massacre ; mais à un moment donné, le poète ne semble plus voir que son héros ; c'est lui qui refoule et culbute l'ennemi ; c'est lui qui répand partout l'effroi ; on dirait qu'un seul homme accomplit la besogne de toute une armée. Les chefs de ceux qui sont poursuivis ou sont comme saisis d'effroi et abandonnent précipitamment le champ de bataille ou reculent lentement en protégeant la retraite des leurs. Là encore il y a matière à exploits. Tel est le dessin général de la bataille, mais s'il est à peu près toujours le même comme il se renouvelle par le détail ! Quelle fécondité dans l'invention des épisodes et des mille circonstances qui peuvent nous intéresser à un héros, à sa mort ou à sa victoire ! La bataille héroïque n'a point de secret pour le poète; il sait tout ce qui s'y passe, tout ce qui peut s'y passer. On dirait qu'il a pris à tâche d'épuiser la matière; si le tableau, pour les scènes principales et comme placées en vedette, est toujours complet, la peinture de la bataille dans son ensemble est également complète ou paraît telle. Les poètes qui viendront après Homère n'auront guère qu'une ressource, c'est de le copier ; quand ils veulent inventer après lui, on sent l'effort ; ce premier occupant a tout occupé ; pour être neufs, ils devront faire remonter jusqu'à la guerre de Troie les usages d'un temps postérieur;
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l'anachronisme, procédé souvent inconscient même quand il n'est pas nécessaire, s'imposera à titre de variété; la poésie homérique et l'âge héroïque c'est tout un ; et le dernier est tout dans la première.
Essayons de pénétrer les secrets de cette inépuisable fécondité, de montrer au moins une partie des sources que le poète fait jaillir du rocher.
Et d'abord, cela va de soi, les personnages qui en viennent ainsi aux mains ne sont pas toujours les mêmes; les principaux chefs ne quittent jamais le cbamp de bataille ou ne le quittent que par nécessité ; mais ils n'ont pas toujours à y jouer un rôle prépondérant. Chacun a sa journée ou, pour mieux dire, puisqu'il n'y a que quatre journées dans l'Iliade, son moment et son heure de gloire. C'est ainsi que paraissent tour à tour au premier plan : Ménélas, Diomède, Agamemnon, Ulysse, Ajax, Idoméneus, Patrocle et Achille parmi les Grecs ; Hector, Enée, Sarpedon et Glaucos parmi les Troyens. Tous sont hardis, vaillants, insatiables de guerre, suivant l'expression du poète; toutefois et sans parler ici des autres différences de caractère, quelques-uns montrent dans l'action même un genre de valeur qui les distingue des autres. Ménélas joint à l'intrépidité une certaine impatience ; il peut difficilement se contenir ; on sent qu'il a une injure particulière à venger. Agamemnon accomplit presque froidement son rôle de chef suprême ; point d'injure dans sa bouche à l'adresse des fuyards ou des vaincus ; point d'exploit surhumain ; il ne se ménage pourtant pas, mais il conserve, jusque dans l'exaltation de tous les sentiments belliqueux, sa dignité de souverain. Diomède et Ajax représentent, mais à deux degrés différents, le courage impétueux et indomptable ; l'union de la force physique que rien n'abat à la vigueur de l'âme que rien ne surprend ni n'effraie. Ulysse, aussi robuste et aussi brave que tous les autres chefs, se distingue d'eux au moins en certaines circonstances par le sang-froid et Tesprit de décision.
Patrocle, l'ami d'Achille, est un Achille secondaire; comme le chef des Myrmidons, il a la jeunesse, l'éclat, le courage bouillant, il ne lui manque pour l'égaler que cette agilité extraordinaire ; cette force plus qu'humaine, cette force irrésistible qui font d'Achille un héros incomparable, le modèle du guerrier dans les temps héroïques. Bien des héros chez les Troyens combattent autour d'Hector ; Hector seul, comme guerrier, a un aspect distinct; par la vigueur, par l'élan, par l'éclat radieux de la jeunesse, il ressemble à Achille ; il en diffère par une intrépidité plus réfléchie que sa situation explique d'ailleurs ; épris de gloire, désireux de mériter l'approbation des Troyens et des Troyennes, comme il le dit, il ne recule devant aucun danger; d'un autre côté sentant qu'il est le seul rempart de la patrie, qu'après lui Troie ne tardera pas à succomber, il porte jusque sur le champ de bataille, sauf le jour où se jetant sur les vaisseaux achéens il croit tenir la victoire, un certain tempérament, une fougue maîtresse d'elle-même, et même, au dernier moment^ des hésitations qui l'auraient perdu s'il n'avait été déjà condamné par le destin. Les autres héros troyens ajoutent à la peinture des combats un élément de variété, mais moins par la diversité de leur courage que par celle de leur origine et de leur condition. Enée, fils d'Anchise, est honoré comme un dieu parmi les Troyens, sans doute pendant cette guerre et parce qu'on a besoin à Troie de ses services, mais en réalité Priam ne lui est pas favorable ; Priam déteste en lui un successeur, déjà marqué par les destins, et qui ne peut lui succéder que par la ruine de sa maison. Sarpédon est un fils de Zeus, le roi brillant des Lyciens ; il représente surtout, avec Glaucos son ami et parent, la part d'héroïsme qui revient aux alliés de Troie dans cette guerre contre les Achéens. D'ailleurs les héros qui diffèrent entre eux ne diffèrent comme on l'a vu que par des nuances ; Homère en général n'oppose pas les uns aux autres des caractères tranchés ; il ne cherche pas les contrastes vio-
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lents; semblable en cela à la vie même qui admet toutes les différences, toutes les variétés, mais qui place rarement en regard les uns des autres des types absolument contraires. L'art homérique échappe, par la naïveté, à ce défaut, ou si l'on veut, à ce raffinement de l'art moderne.
Divers sont les personnages mis aux prises, divers aussi et bien divers sont les incidents du combat. Le duel ne s'engage pas toujours de la même manière ; tantôt les deux héros sont à pied ; tantôt l'un des deux est monté sur un char. Le char du héros à pied ne peut pas toujours se maintenir à une distance convenable, Des discours sont échangés ; de même que les combattants cherchent à s'effrayer par l'éclat de l'armure et le feu sombre qui brille dans leurs yeux ; de même ils essaient l'un sur l'autre l'effet des menaces. Quelquefois ils se demandent mutuellement leur nom, et vantent chacun l'illustration de leur famille. Ailleurs ils se connaissent ; ils opposent leur noblesse à celle de l'adversaire. « Sarpédon, chef des Lyciens, ditTlépolème, on dit que tu es fils de Zeus, mais c'est un mensonge, car tu es bien inférieur aux hommes d'autrefois nés de Zeus; bien autre était le robuste Héraclès, mon père, âme indomptable, cœur de lion, » et Tlépolème raconte comment Héraclès a déjà renversé Ilios. Sarpédon ne conteste point la noblesse de son adversaire, reconnaît les mérites d'Héraclès, et' menace de venger son injure en tuant Tlépolème, ce qui a lieu en effet*. Le discours d'Achille à Enée a un caractère particulier ; Achille reproche à Enée son attachement à un roi, à une maison qui ne le méritent pas ; on sent combien une telle pensée, jetée dans l'esprit au héros troyen, était de nature à le décourager ; des services appréciés n'ont rien qui pèse ; ils deviennent lourds et on s'en acquitte de mauvaise grâce, s'ils sont payés d'ingratitude ou de défiance. D'ailleurs Achille ne laisse pas de rappeler à Enée qu'il vaut mieux que
1) V, 635 et sv.
lui et que déjà il l'a mis en fuite. Ces discours quelquefois un peu longs entre héros prêts à combattre ont souvent étonné chez nous la critique. Homère lui-même semble avoir prévu le reproche. « Pourquoi tant parler, étant brave ? dit Patrocle à Mèrionès qui a défié Enée ; ami, avant de céder à des paroles injurieuses et d'abandonner le cadavre, les Troyens tueront plus d'un d'entre nous. Tout se fait à la guerre par les mains, par les paroles dans le conseil. Trêve donc aux longs discours et combattons ^ » Mais ces réflexions sont mises dans la bouche de Patrocle pour peindre son ardeur ; ailleurs pour faire connaître ses héros, pour renouveler aussi l'intérêt de ces duels innombrables, il usera, abusera même, si l'on veut, des discours avant l'action. C'est une convention et comme une nécessité du genre.
Cette première variété qui tient aux personnes est accompagnée de mille autres qui tiennent à la nature des faits et des choses. Les armes et les choses ont leurs accidents ; la corde d'un arc se rompt subitement, l'arc lui-même tombe des mains de Teucer, et la flèche s'égare au lieu d'atteindre Hector*. D'un coup de son épée, Hector brise en deux la lance d'Ajax qui ne brandit plus dans sa main qu'un morceau de bois inofl'ensif. Si un cheval tombe dans la poussière, ses compagnons d'attelage tirent chacun de leur côté ; le joug crie en se rompant et les rênes s'entremêlent; il faut avec l'épée trancher les traits^. Sur le champ de bataille les héros paraissent et disparaissent ; la fuite et la retraite sont parmi les manœuvres du combat, comme la volte-face et le retour offensif''. Diomède, au moment où il va enfermer les Troyens dans
1) XVI, 627 et sv.
4) Voir Montaigne, i, xii. « Socrates en Platon se mocque de Lâchés qui avoil définy la forlilude : se tenir ferme en son rang contre les ennemis. Quoy,feit-il,seroit-ce donc laschelé que de les battre en leur faisant
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Ilios comme des agneaux, voit la foudre tomber devant son char ; les chevaux s'abattent ; Nestor lâche les rênes et conseille la fuite. Trois fois, Diomède veut se retourner et combattre face à face ; trois fois la foudre retentit pour l'efïrayer. Il a rejoint les vaisseaux ; mais arrivé là les reproches d'Agamemnon et un nouveau présage, favorable cette fois, lui rendent sa hardiesse ; il repasse le fossé et recommence la lutte. Ulysse et Diomède, après avoir fui comme les autres Achéens.se retournent subitement et se jettent dans la mêlée comme deux sangliers audacieux sur les chiens des chasseurs *. Hector étourdi et terrassé, mais non blessé, par un coup de lance, se relève, remonte sur son char et se perd dans la foule. Il va combattre à la gauche près des rives du Scamandre. Il reviendra plus tard vers la droite, écrasant les cadavres sous son char dont les roues, jantes et moyeux, sont aspergés de sang*. Antiloque, Glaucos, Ménélas, chacun à leur tour, fuient aussi pour revenir. Le plus remarquable, en pareille circonstance, est peut-être Ajax ; il fuit après avoir rejeté sur son dos son bouclier, mais il se retourne sans cesse et met lentement un pied devant l'autre ; il est semblable à un lion qui pendant toute la nuit a tenté de forcer une étable, et qui ne se retire que le matin, accablé sous les traits et les torches ardentes. Les coups pleuvent sur son bouclier sans l'émouvoir ; il a la résistance et la solidité d'un âne sur lequel s'épuisent les forces d'enfants armés de bâtons. De temps en temps il fait face tout à fait et arrête le mouvement des ennemis ; son bouclier et la terre autour de lui sont hérissés de javelots '.
place ? el luy allègue Homère qui loue en Eneas la science de fuir. » Toutefois les héros d'Homère prennent la fuite, non pour mieux vaincre, mais pour échapper à la mort, dans le cas d'un combat inégal; quant à la fuite d'Eaée, c'est Achille qui en fait mention et en termes plus injurieux que flatteurs.
3) XI, 544 et ST.
Quelquefois les héros, en danger de mort, sont enlevés par les dieux ; ainsi Idéos par Hèphestos, ainsi Paris par Aphrodite. Apollon rend le même service à Enée ; mais le poète en se répétant se renouvelle : Apollon est dans la mêlée ; il protège Enée, assailli par Diomède qui ne cède qu'aux menaces du dieu ; Enée est transporté dans la sainte Pergame, et Apollon suscite une image vaine, toute semblable au héros pour le visage et les armes, autour de laquelle le combat continue ; Enée reparaîtra quelque temps après, plein d'une vigueur nouvelle ; ses compagnons se rejouiront de le voir sain et sauf, plus ardent que jamais, mais ils n'auront pas le loisir de l'interroger et le secret de sa disparition sera connu du poète seul qui le communiquera à ses auditeurs pour satisfaire leur curiosité et amuser leur imagination ^ Ailleurs Poséidon, pris d'une soudaine compassion pour un héros troyen, enlèvera ce même Enée aux prises avec Achille et le transportera pardessus les épais bataillons et les rangs des chars jusqu'aux dernières lignes de la bataille ; le promachos, le héros toujours au premier rang, se trouvera ainsi subitement au dernier, parmi les Caucones qui s'armaient encore pour la bataille 2. Une autre disparition non moins remarquable est celle d'Hector, enlevé par Apollon au moment où le héros troyen se trouve pour la première fois en face d'Achille sur le champ de bataille. L'incident a été inventé bien évidemment dans l'intention de reculer le dénouement fatal et de tenir comme en suspens l'attention de l'auditeur; mais outre ce mérite, qui tient à l'économie même du poème, cette première rencontre entre Achille et Hector a sa beauté propre; elle peint à merveille l'impatience d'Achille qui s'écrie à la vue de son ennemi : « Voici l'homme qui m'a blessé au plus profond de mon cœur^ le meurtrier de mon compagnon bien-aimé ; désormais plus de fuite
pour i'un ni pour l'autre entre les rangs de la multitude » Vaine espérance, mais cri éloquent, et d'autant plus expressif qu'il n'est pas suivi immédiatement du combat.
Parfois, si les héros quittent le champ de bataille, ce n'est pas qu'ils craignent eux-mêmes ou que les dieux craignent pour leur vie; mais blessés, ils sont incapables de continuer la lutte. Plusieurs fois le poète a tiré parti de cette circonstance pour expliquer les vicissitudes de la victoire. Hector, terrassé d'un coup de pierre dans la poitrine, tombe au milieu des navires achéens ; ses compagnons l'emportent, le déposent sur un char. C'est pour les Troyens le signal de la retraite; mais voilà que par ordre de Zeus, Apollon se rend auprès du héros troyen, assis auprès du Scamandre, déjà rafraîchi et ranimé par l'eau du fleuve dans lequel ses compagnons l'ont baigné, déjà ouvrant les yeux. Il lui parle, il l'encourage, il lui rend ses forces et tout d'un coup « comme un étalon longtemps au repos, nourri d'orge à la crèche, qui, rompant ses liens, court dans la plaine, avec grand bruit de pas, descend vers le fleuve rapide où il a coutume de se baigner, et qui, tout fier, la tète haute, la crinière flottant sur les épaules, superbe à voir et le comprenant, se porte avec rapidité là où paissent les autres cavaliers ; de même Hector précipitait sa course, excitant les cavaliers, dès qu'il eut entendu la voix d'un dieu '.» Cette résurrection, ce retour du héros, plus ardent et plus florissant de jeunesse, plus fier de sa force que jamais, est d'un effet puissant sur l'imagination. Il manquait au tableau de la bataille, et c'est une satisfaction comme une surprise de le revoir. Il a grandi pendant l'absence et par suite de l'absence même ; c'est bien l'indomptable, l'inévitable, l'invincible Hec-
1) xv, 263. Homère avait déjà appliqué la même comparaison à Paris (vi, 506), ramené au combat par les reproches d'Hector. Cette reprise de la même image montre bien que le retour d'un héros sur le champ de bataille, après une absence plus ou moins longue, est une ressource poétique, un lieu commun de l'épopée, que le poète connaît pour tel.
tor qu'Achille seul pourra faire trembler et écartera jamais du champ de bataille. Aussi l'elïroi est grand parmi les Achéens ; ils sont comme des chiens et des chasseurs qui, poursuivant un cerf ou une chèvre sauvage, rencontrent un lion ; ils se troublent ; «leur âme tombe à leurs pieds ^ » La disparition momentanée d'Hector n'est pas, comme on le voit, un simple incident destiné à varier le récit; elle prépare des beautés de premier ordre ; elle amène un coup de théâtre véritable ; elle a pour conséquence une lutte acharnée où d'un côté l'héroïsme d'un chef, de l'autre le désespoir de se voir arracher la victoire des mains, donnent aux combattants une énergie féroce. D'un incident semblable, Homère tirera des effets tout autres. Agamemnon, Ulysse, Diomède, Nestor ont dû retourner vers les navires, les trois premiers parce qu'ils sont blessés, Nestor pour ramener un blessé. Machaon. Ils ne reparaîtront pas sur le champ de bataille pour y accomplir de nouveaux exploits ; ils ne laisseront pas cependant d'avoir un rôle important. Affranchis de la nécessité de combattre ou pour mieux dire contraints d'être spectateurs, ils ressentiront plus vivement les angoisses que la victoire des Troyens est fai'e pour leur inspirer. Cette bataille, de laquelle ils se sont retirés, ils la verront, avec quelle inquiétude, on le devine, se rapprocher de leurs tentes, et comme venir les retrouver eux-mêmes pour les remporter dans son reflux. Nestor le premier, quittant Machaon, gravit une hauteur et contemple la plaine ; il voit les Achéens en déroute. « Comme la mer assombrie, pressentant la tempête, s'agite encore sans direction et gronde sourdement, pour ensuite céder tout entière à l'effort du vent, ainsi s'agite et se partage le cœur du vieillard ^, ne sachant s'il doit se jeter dans la mêlée ou rejoindre Agamemnon. » Voilà bien les hésitations d'un héros, brave par nature et prudent par l'effet de
1) XV, 280. Noua empruntons ici la traduction particulièrement heureuse de M. Leconte de Lisle.
3) XIV, 9 et sv.
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l'âge. La prudence toutefois l'emporte ; il revient auprès des rois. L'indécision règne un moment dans le conseil ; mais bientôt l'héroïsme, qui n'a jamais sommeillé dans l'âme d'un Diomède ou d'un Ulysse, se réveillera même dans celle d'Agamemnon. ce Allons voir le champ de bataille, s'écrie Diomède ; allons-y, bien que blessés, tenons-nous à l'écart des traits, afin de ne pas recevoir blessuresur blessure, maisanimonsetlançons au combat les Achéens qui déjà faiblissent et abandonnent la mêlée. » Alors les trois héros, Diomède, Ulysse et Agamemnon font plus que jamais leur métier de chefs ; ils le font mieux en quelque sorte que lorsqu'ils combattaient eux-mêmes; car ils rangent l'armée, ils parcourent les lignes j ils échangent les armes, « donnent les meilleures aux plus robustes, les moins bonnes aux moins braves *. » Quant à Machaon son retour dans le camp attire l'attention d'Achille ; la pitié, l'inquiétude entreront alors pour la première fois dans l'âme du héros ; il envoie Patrocle vers Nestor ; Patrocle de retour, après avoir vu Nestor, Machaon, Eurypyle blessé aussi et qui désespère du sort des Achéens, apportera et communiquera aisément à Achille tous les sentiments d'anxiété et de douleur dont il a été témoin et qu'il éprouve vivement luimême ; on le voit donc, à cette retraite des blessés hors de la bataille se rattachent des scènes qui achèvent la peinture de la guerre, et qui de plus (mais c'est là une considération à réserver) servent de lien entre les deux parties du poème.
S'emparer d'un char, après avoir tué l'écuyer qui le garde et le héros qui combat à pied, c'est là un des plus beaux exploits de la guerre. Cet incident, très fréquent dans les batailles, mentionné parfois comme en passant, prend en tel endroit l'importance d'un épisode. Enée a des chevaux de no-
1) XIV, 382. Etait-ce possible en la circonstance? peut-être pas. Mais cet échange des armes avait sans doute lieu en certains cas, dans la guerre héroïque^ et le poète l'a placé au moins mal, ce qui lui arrive souvent.
ble origine ; ils descendent par fraude des cavales que Zeus donna à Tros, en échange de Ganymède ravi au ciel. Enée, dans son duel avec Diomède, ne meurt pas, mais disparaît enlevé par Apollon ; Sthénelos, l'écuyer de Diomède, court aux chevaux d'Enée qu'il remet à Deipylos pour les conduire vers le rivage *. Plus tard ils reparaîtront attelés au char de Diomède, qui les mènera à la poursuite des Troyens. Au contraire, après la mort de Patrocle, les chevaux d'Achille échapperont aux mains de l'ennemi ; avec quel art et quel bonheur d'imagination, le poète a entouré cet événement des circonstances les plus propres à le rendre touchant et comme unique, quoique commun en lui-même ! Les chevaux ont fui d'abord ; puis ils s'arrêtent ; ils restent immobiles comn^e une stèle sur une tombe ; la tête penchée, les crinières flottantes et souillées, pleurant à chaudes larmes, ils ne veulent rentrer ni dans le camp ni dans la bataille ; ils sont comme saisis d'un morne désespoir ; tout à coup, animés par Zeus d'une vigueur nouvelle et cédant au désir de la vengeance, ils se jettent entre les Troyens et les Achéens ; leur écuyer Automédon descend du char pour combattre et remet les rênes à Alcimédon ; de nouveau les chevaux sont en danger, car Hector les a vus et il médite de compléter sa victoire ; ils sont dégagés ainsi qu'Automédon par les deux Ajax, et ramènent les dépouilles d'un ennemi, bien -inférieur à Patrocle, mais dont la mort soulage un peu la douleur d'xVutomédon et sans doute celle des chevaux eux-mêmes ^. Rien de plus émouvant que cette association du conducteur et des chevaux dans une même pensée, dans une même tentative, dans un même acte de vengeance ; rien de plus naturel que la progression des sentiments ; rien de plus poétiquement vrai que tout l'épisode ; car si le poète a exagéré la sensibilité chez les animaux, il s'inspirait d'une observation souvent faite par les cavaliers ou d'une illusion
1) V, 261 et 8V.
2) XVI, 868 ; XVII, 426 et av.
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naturelle à l'homme; sa fiction n'est qu'une vérité embellie, et pour ainsi dire plus grande que nature. Remarquons enfin l'ampleur homérique ; de semblables circonstances fourniront un trait unique à d'autres poètes ; dans l'Iliade c'est tout un épisode et l'un des plus saisissants.
Après le char et les chevaux, les dépouilles les plus précieuses, les trophées les plus glorieux, ce sont les armes du vaincu. Bien des héros sont ainsi laissés nus sur le sol ; leurs cuirasses et leurs lances vont orner les tentes achéennes ou à Troie, les dépôts d'armes que renferme tout palais des temps héroïques, quand elles ne sont pas portées par ceux qui les ont enlevées. En général le poète se contente d'une mention brève ; le vainqueur ôte le casque, dégrafe la cuirasse de son adversaire et remet le tout à l'un de ses compagnons. Ailleurs cependant cet incident donne lieu à quelque scène plus pittoresque et plus dramatique. Les deux Ajax soulèvent le cadavre d'Imbrios, tombé sous les coups de Teucros, et le dépouillent sans se baisser : « ainsi deux lions, ayant ravi une chèvre en dépit des chiens à la dent aiguë, l'emportent à travers les fourrés épais et la tiennent en haut, au-dessus de la terre, dans leurs mâchoires '. » Mais de tous les épisodes de ce genre, le plus remarquable est celui qui nous montre Hector dépouillant d'abord Patrocle des armes d'Achille et les revêtant lui-même. Ménélas, pressé par la multitude des Troyens, a dû s'écarter du cadavre : c'est le moment dont profite Hector pour s'emparer des armes du héros qu'il a tué ; il les donne à ses compagnons pour être portées à Troie ; lui-même, satisfait de ce succès, reste dans la foule. Il semble qu'il redoute les funestes conséquences d'un excès d'audace ; car les dieux des temps héroïques planent toujours sur le champ de bataille, prêts à châtier sévèrement tout ce qui dépasse la juste mesure ; l'instant est donc solennel et décisif; que le héros troyen pèche
1) xni, 200.
LA BATAILLE Hl
par présomption, il sera condamné. C'est pourtant la faute qu'il commet, en cédant aux reproches de Glaucos ; il court après les Troyens qui emportent les armes d'Achille ; il les rejoint ; il fait l'échange de ses armes contre celles du héros grec qu'il revêt. Zeus le voit et s'afflige ; Hector s'approche de sa perte. Que signifient ces hésitations prêtées à Hector et cette pitié de Zeus, sinon que les Grecs, en revoyant Hector sous les armes d'Achille, furent saisis de surprise et d'indignation, eten même temps conçurent l'espoir d'une vengeance prochaine? un tel attentat contre leur premier héros et contre les dieux ne pouvait rester impuni ! Ici encore un simple incident de la guerre s'étend et s'agrandit, pour la glorification d'Achille. Remarquons en outre que cet incident donne naturellement naissance à d'autres fictions qui sont parmi les plus belles du poème ; en effet Achille n'ayant plus d'armes, Hèphestos devra lui en fabriquer de nouvelles; nous entrerons avec Thétis dans son ateUer et nous admirerons le bouclier ciselé et historié par le forgeron divin ^
Les héros de l'Iliade ne font point de prisonniers. Néanmoins le poète a su retenir fort habilement ce qui dans des incidents de ce genre était de nature à émouvoir. Avant de recevoir le coup fatal, quelques Troyens (car les Achéens ne se trouvent jamais dans cette situation) tombent aux genoux de leur vainqueur, demandent la vie, offrent une rançon. Ces petites scènes, semblables entre elles pour le fond, offrent chacunedes détails bien choisis pour les rendre plus pathétiques ou pour peindre le héros en scène. De son char rompu à l'extrémité du timon et abandonné par les chevaux, Adrestos est roulé près de la roue,
1) On peut comparer avec Virgile. Enée u'a point perdu d'armes et cependant, à la prière de Vénus, Vulcain lui fabrique une armure complète. Enée est-il donc parti de Troie sans armure et sans bouclier? Non, Virgile sentait le parti qu'il pouvait tirer de la description d'un bouclier. Nous sommes loin d'émettre une critique ; mais il faut bien reconnaître qu'Homère est plus logique dans la fiction; c'est un mérite, encore que secondaire.
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la face dans la poussière ; il prend les genoux de Ménélas debout devant lui, le supplie, est sur le point de le fléchir, quand Agamemnon survenant reproche à son frère cette pitié intempestive. (( Malheureux, pourquoi t'apitoyer ainsi ? Certes les Troyens en ta demeure ont bien mérité de toi ! qu'aucun mâle d'entre eux n'échappe à la mort et à. l'étreinte de nos mains, ni l'enfant dans le ventre de sa mère, ni le fuyard ; puissent-ils tous disparaître de Troie exterminés, sans sépulture, sans trace d'eux-mêmes! » Paroles sensées, dit le poète ; en tout cas paroles bien propres à peindre l'acharnement de la lutte et l'implacable ressentiment des Achéens ! Ménélas repousse le suppliant, et Agamemnon le tue d'un coup de lance dans le flanc '.Agamemnon n'aura pas plus de pitié pour Hippolochos et Pisandros, deux frères agenouillés sur leur char en face du héros grec, offrant pour rançon une partie des trésors de leur père ; mais ce père c'est Antimachos qui avait conseillé de tuer les envoyés grecs, Ménélas et Ulysse ; Agamemnon rappelle ce grief et fait expier aux fils l'iniquité du père^. Achille aussi, et plus encore s'il est possible, est inexorable ; il tue Tros et Lycaon en dépit de leur jeunesse et de leurs prières. Il faut se souvenir qu'Achille, ce héros dont le poète dit en parlant de Tros : « Il ne savait pas, l'insensé, que le fils de Pèleus était implacable, » avait pourtant dans les batailles ou les aventures précédentes épargné ses ennemis suppliants, qu'il s'était contenté de les vendre ou de les rendre contre rançon^. Lycaon lui-même, qui dans l'Iliade tombe aux genoux d'Achille, était un de ses anciens captifs ; Achille l'avait autrefois enlevé,
2) XI, 192 et sv.
3) Parexemple Iros et Antiphos, deui fils de Priam. Le héros les avait surpris sur les pentes de l'Ida, et liés avec des branches d'osier en attendant la rançon (xi, 105). C'est le procédé des brigands grecs. « A moins de résistance, dit M. Grenier {la Grèce en 1863), les brigands ne tuent pas; mais ils dépouillent de la tête aux pieds, et dans cet état ils vous attachent solidement à l'arbre le plus proche. »
pendant la nuit, loin des enclos de son père, alors qu'il coupait les jeunes branches d'un figuier sauvage pour en faire les rampes d'un char. Il l'avait vendu à Lemnos ; nnais racheté à haut prix par un hôte, il était revenu à Troie. L'aventure qui le remet en présence d'Achille douze jours après son retour est à la fois surprenante et pathétique : surprenante, au point qu'Achille se demande si les Troyens qu'il a tués ne vont pas revenir à la vie, puisque ceux qu'il a vendus reparaissent ; pathétique, car il semble qu'un destin ennemi s'attache à Lycaon. Ajoutez que dans toute l'Iliade nul des héros ne demande la vie avec des plaintes plus touchantes ; il semble qu'Homère, jetant pour la dernière fois un héros troyen aux pieds d'un héros grec, a voulu graver plus avant cette sorte de scène dans le souvenir ; pour mieux dire, il se surpasse lui-même comme en toutes les scènes où Achille a un rôle. Lycaon supplie par le pain qu'il a mangé sous la lente d'Achille, et que, dans son désespoir, il cherche naïvement à faire valoir comme un lien d'hospitalité ; par le malheur qui le poursuit, comme si la cruauté du destin était un titre à la commisération d'Achille ; par sa mère, à qui la lance d'Achille a déjà tué un de ses deux fils ; par son innocence relative, car il n'est pas le frère utérin d'Hector. La réponse d'Achille est, pour ainsi dire, inspirée par une pitié inexorable : en gémissant sur les maux de la guerre, Achille les accepte comme inévitables et se fait sans hésiter l'instrument docilement terrible de la nécessité ; il venge Patrocle, il se venge lui-même par avance; car il doit aussi périr lui, beau et grand, fils d'un noble père et d'une déesse; l'heure de la clémence est passée ; tuer et mourir, c'est maintenant toute la guerre ^
On ne fait pas de prisonniers dans l'Iliade, avons-nous dit; il y a pourtant une exception, mais cette exception est une nouvelle preuve de l'acharnement de la lutte et de la férocité
1) XXI, 34 et 8V.
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d'Achille ; c'est Achille en effet qui prend douze Troyens vivants ; non pour les vendre comme autrefois, ni pour leur imposer une rançon ; mais pour les immoler sur le bûcher de Patrocle. Le poète lui-même, si impassible, semble épouvanté d'un pareil massacre *.
La bataille en général est régulière ; c'est-à-dire que les héros sortent des rangs et en viennent aux mains dans un espace libre entre les leurs et l'armée ennemie. Les deux armées ainsi en présence ne se pénètrent pas, ne se coupent pas la retraite l'une à l'autre; tous fuient toujours ou presque toujours en même temps ; tous avancent en même temps. Etaitce la seule tactique connue des âges héroïques ? cela est infiniment peu probable, et d'ailleurs elle eût été déjouée à la guerre par une foule de circonstances imprévues. Etait-ce dans la guerre de Troie une nécessité imposée par la nature même du champ de bataille? Mais nous savons que la plaine était vaste ; que les armées pouvaient s'y étendre sur une longue ligne; que d'une aile à l'autre on pouvait ignorer ce qui se passait. Ajoutons que la plaine était traversée par deux fleuves et qu'elle présentait des accidents de terrain. Ce sont là, ce semble, des conditions favorables pour des évolutions. Si donc les mouvements sont des plus simples, c'est probablement parce que le poète l'a voulu ainsi, et s'il l'a voulu, c'est sans doute parce que d'un côté, donnant toute son attention aux héros, et de l'autre, contraint par les conditions mêmes de la poésie populaire d'éviter toute complication, il a craint, par des récits de manœuvres, et de sacrifier les individus aux masses, et de nuire à la merveilleuse simplicité de son plan. Toutefois les héros
1) xxiii, 176. Kocxà Si <pp£oi ^tîiÎeto tçya. Est-ce un blâme, comme le veut le scholiaste du manuscrit de Venise ? Cette expression xaxà, comme le prouvent beaucoup de passages, et notamment le vers 19 du ch. XXI, désigne seulement quelque chose de funeste, d'atroce. En tout cas, le poète déplore évidemment les maux de la guerre.
peuvent, au milieu de la retraite des leurs, et pendant qu'ils résistent avec fermeté, être enveloppés par l'ennemi. C'est le cas d'Ulysse, à un moment *. Diomède blessé a dû remonter sur son char; Ulysse, qui soutenait avec lui l'effort desTroyens, est resté seul ; il hésite un moment; restera-t-il? suivra-t-il le mouvement général de recul ? A peine a-t-il pris la résolution de tenir bon que toute possibilité de se résoudre autrement lui est ôtée. Il est entouré comme un sanglier par les chiens et les chasseurs; il se défend sans faiblir, sans perdre un seul instant son sang-froid ; car il répond aux invectives des ennemis par des invectives, comme à leurs assauts par de beaux coups de lance. Il est blessé ; la vue du sang redouble la fureur de la meute qui le presse ; il recule alors et crie trois fois aussi haut que peut le faire un homme. Ménélas l'entend et s'élance à son secours avec Ajax, fils de Télamon.
Ces appels au secours, cette promptitude des héros à se porter une aide mutuelle sont des moyens fréquemment employés par le poète pour varier et animer ses descriptions de bataille. Les Grecs, plus que les Troyens, ont le sentiment de la solidarité qui les unit ; soit générosité d'âme, soit intelligence des conditions du succès, ils sont toujours prêts à se soutenir les uns les autres '. Le poète lui-même observe que pour cette raison ils périssent en plus petit nombre que les Troyens, Toutefois, cette remarque, en constatant une différence à cet égard entre les deux peuples, ne signifie pas que les Troyens ne savent pas se porter un mutuel secours ; nous les voyons, au contraire, si nous considérons les masses, se grouper suivant les besoins de la bataille, ici les alliés se porter du côté des Troyens qui plient, là les Troyens appuyer les efforts des alliés ; et si nous considérons les individus, les héros se réunir soit pour l'attaque soit pour la défense, absolument comme chez
1) XI, 411 et 8v.
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les Achéens. Quelques-unes de ces scènes sont particulièrement intéressantes soit par elles-mêmes, soit par les rapports qu'elles ont avec le reste du poème. Enée voyant les Troyens céder à la fougue irrésistible de Diomède s'associe l'archer lycien Pandaros qui , laissant les rênes au chef troyen , s'arme de la pique ; mal lui en prend d'avoir quitté, d'avoir même maudit son arc ; il ne pourra pas, comme il voulait, le jeter dans le feu ou le briser une fois de retour dans sa patrie ; car sa pique, lancée sans doute d'une main mal assurée, manque Diomède qui le tue. On se rappelle que Pandaros avait le premier violé la trêve ; il méritait donc de succomber. Archer et se tenant loin de la portée des piques, il était difficile de l'exposer assez pour qu'il pérît. L'association des deux héros a résolu le problème poétique. Invraisemblable en ellemême, puisqu'il faut que le héros renonce à l'arme qui fait sa force, le poète l'a rendue vraisemblable, en laisant éclater le dépit de Pandaros contre son arc, devenu à ses yeux un poids inutile, un compagnon sans mérite'. — Lorsque Ménélas s'avance contre Enée, Antiloque vient se placer auprès de l'Atride, craignant, dit le poète, qu'il n'arrivât malheur au pasteur des peuples, et qu'ainsi fût perdu pour les Grecs le fruit de tant de labeurs ^ — Diomède, au moment d'un commencement de déroute, voit Nestor arrêté sur le champ de bataille par la chute d'un de ses chevaux et déjà atteint par l'ennemi ; vainement il appelle Ulysse qui ne l'entend pas ; mais seul il se porte au secours du vieillard et parvient à le faire monter sur son char traîné par les chevaux d'Enée. A travers la sympathie et la pitié que Diomède témoigne pour Nestor on devine l'orgueil du jeune homme, tout fier de ses forces et du service qu'il va rendre. — L'union d'Ajax et de Teucer, celui-ci tirant des flèches, celui-là protégeant son frère contre les traits ennemis, inspire au poète une belle image qui met sous les
yeux le mouvement même de la scène ; Ajax tient le bouclier devant son frère ; il l'écarté pour lui permettre de tirer ; puis Teucer revient sous son abri, comme un enfant auprès de sa mère '. On remarquera qu'ici l'admiration d'Homère se partage entre Ajax et Teucer; le poète ou les, personnages du poète ont quelquefois des paroles de mépris pour les archers. « Archer de malheur, dira Diomède à Paris, tête aux belles boucles, séducteur déjeunes femmes, si tu combattais contre moi, face à face et en armes, ni ton arc ni tes flèches ne te seraient d'aucun secours ^. » C'est qu'aux yeux du poète et de ses héros ce qui déshonore l'arc, c'est la lâcheté et aussi l'inhabileté de l'archer. Mais Teucer est à la fois brave et adroit; adroit comme archer; adroit aussi la pique à la main^. — Ulysse enveloppé est dégagé par Ajax et Ménélas ; l'intérêt de la scène est dans l'adresse et l'héroïsme combinés des deux chefs; pendant qu'Ajax inspire la terreur à l'ennemi, Ménélas saisit Ulysse par la main et le relire de la mêlée ^. Ajax, à son tour, sera en danger ; son bouclier est tout hérissé de piques; il combat sous un nuage de traits. Eurypyle à cette vue se précipite pour le sauver ; blessé lui-même par une flèche de Paris, il rentre dans la foule, mais sans oublier Ajax. « Amis, s'écriè-t-il, retournez-vous ;.,. faites face à l'ennemi, debout, autour d'Ajax, le fils illustre de Télamon ^. » Ici encore nous voyons un héros venir et appeler au secours d'un autre ; mais cet oubli de soi chez Eurypyle, cet acte de dévouement, cet hommage rendu au mérite d'Ajax, cette préoccupation du salut commun qui se cache évidemment sous la préoccupation pour le salut d'un seul, donnent à la scène un intérêt tout nouveau.