‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 9 sur 35 · XY · texte numérisé non relu

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en sa faveur l'esprit d'Hector moitié par ses attraits, « ces dons non méprisables d'Aphrodite,» qu'Hector feint de dédaigner, et moitié par ses retours d'héroïsme. Cependant Hector lui-même entendra aussi de dures paroles. Glaukos, le vaillant chef des Lyciens, ne peut se contenir quand il voit Hector, après la mort de Sarpédon, se retirer du champ de bataille avec les armes d'Achille : « Hector, ta bravoure n'est qu'une vaine apparence ; dans les combats, tu restes beaucoup au-dessous de l'attente ; ah ! tu ne mérites point ta gloire, prêt à fuir comme tu l'es ! Avise aux moyens de sauver ta ville, seul avec le peuple né à Ilios ; aucun des Lyciens ne combattra plus pour Troie contre les Danaens, ainsi qu'ils l'ont fait sans relâche, puisqu'on ne leur en sait aucun gré... » * Voilà bien les sentiments d'un allié ; il surveille d'un œil jaloux les actions de ceux qu'il est venu secourir ; d'autant plus exigeant qu'il est lui-même plus brave, il est enclin à les trouver des lâches s'ils ne possèdent pas une vertu surhumaine. Ce discours émeut Hector au moins autant que les reproches d'Hector ont ému Paris ; rejetant la faute de son apparence de faiblesse sur l'esprit de Zeus qui terrifie les braves et leur enlève la victoire, il se précipite dans la mêlée, entraînant avec lui Glaukos comme témoin de sa valeur. Ici encore nous devons admirer la fécondité d'Homère : en effet il ne nous montre pas seulement des chefs qui encouragent leurs troupes ou qui, égaux en vaillance, s'exhortent mutuellement à bien faire ; il nous montre encore comment un héros peut s'élever au-dessus de lui-même, ici grâce aux discours d'un homme plus brave que lui, là par les reproches d'un homme qui ne le vaut pas. Ce sont autant de nuances en un même sujet.

Une scène entre Idoméneus et Mèrionès présente une intéressante variété de ces discours entre héros. Nous ne sommes plus sur le champ de bataille, il est vrai ; mais nous n'en sommes

1) xvir, 142.

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pas loin non plus. Les deux héros viennent de quitter le combat, Idoméneus, pour reconduire un de ses compagnons frappé au jarret, Mèrionès pour chercher une lance, la sienne s'étant rompue. Idoméneus, sortant de sa tente, rencontre Mèrionès qui vient d'entrer dans le camp : il l'interroge ; est-il blessé ? apporte-t-il quelque nouvelle ? pour lui, il n'a pas l'intention de rester dans sa tente ; il désire le combat. Mèrionès répond à ces questions ; redoutant, dans sa pudeur de héros, une fausse interprétation de sa démarche, voyant peut-être un reproche mal déguisé dans les dernières paroles d'Idoméneus, il proteste de son courage. « Peut-être y a-t-il quelqu'un parmi les Achéens qui ne m'a pas vu combattre, mais je n'ai pu échapper à tes yeux *. » La réponse d'Idoméneus est remarquable; il craint d'avoir blessé Mèrionès; pour effacer toute mauvaise impression, il ne se contente pas de lui dire qu'il l'a vu à l'œuvre sur le champ de bataille; il suppose Mèrionès soumis à l'épreuve la plus dure, celle de l'embuscade. « C'est là, en effet, qu'on distingue le brave du lâche ; le lâche change de couleur à tout instant ; sa pensée inquiète le chasse de place en place ; il s'accroupit tantôt ici, tantôt là ; il se tient tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ; son cœur bat avec force dans sa poitrine, à l'idée de la mort ; ses dents claquent d'effroi ; posté en embuscade, le brave au contraire, loin de changer de couleur, loin de trembler , souhaite d'en venir aux mains ; il attend le combat funeste avec impatience Ce n'est pas toi qu'alors on blâmerait ; si tu devais être blessé par la flèche ou la lance, tu ne le serais ni dans le cou, ni dans le dos ; mais dans la poitrine ou dans le ventre, au premier rang et comme dans les bras de l'ennemi. » Ne sent-on pas dans tout ce discours l'homme qui craint de n'en pas dire assez ? Idoméneus croit avoir à réparer une parole un peu trop dure ; il s'y emploie avec conscience, et abonde dans l'éloge ; il comprend que, pour une âme héroïque

1) xni, 272,

comme celle de Mèrionès, l'ombre d'un soupçon est un outrage ; il s'étudie à lui montrer que, loin de le soupçonner, il le regarde comme le plus vaillant des héros. En face d'une susceptibilité délicate, il pense que le premier devoir est de la rassurer, et, dans cette intention, oubliant un moment la bataille, il prolonge l'entretien. 11 n'attend pas la réponse, car il sait qu'en ces sortes d'affaires le meilleur moyen de persuader les gens c'est de les regarder comme persuadés. « Allons, ne restons pas ici à parler comme des enfants : craignons les reproches injurieux ^ » S'attarder, en effet, ce serait encourir le reproche que Mèrionès craint tant et quldoméneus redoute autant que lui. Idoméneiis tire parti de la susceptibilité même de son compagnon pour donner à ses idées un autre cours,

La plupart des discours prononcés sur le champ de bataille sont des exhortations à la bravoure ; quelques-uns cependant contiennent des conseils de prudence ; ils sont alors destinés à rassurer l'âme d'un héros qui, forcé de fuir, craint d'encourir la honte ou de perdr%en une seule journée, tout le fruit d'une vie héroïque, soit à amener une réponse inspirée par l'indignation et l'enthousiasme belliqueux. Du premier genre sont les paroles de Nestor à Diomède, quand Zeus, lançant la foudre, ôte aux Achéens toute espérance de la victoire ; Diomède obéit en frémissant, comme devait le faire un tel héros ; plus prompt à céder à la nécessité, à se ranger du parti de la sagesse, il eût perdu quelque chose de sa grandeur ^. Dans le second genre, il faut citer les paroles de Sthénélos à Diomède et celles de Polydamas à Hector. Sthénélos aperçoit sur un même char Enée et Pandaros, unis pour combattre Diomède ; l'effroi le saisit et il conseille à Diomède « de ne point se jeter en avant s'il ne veut point perdre sa chère âme ^. » Diomède, le regardant d'un œil sombre, lui dit : « Ne parle point de fuir, car je ne pense pas

1) XIli, 292-3.

2) vni, 139 et sv.

3) V, 250 (trad. Leconte de Liste).

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que lu me persuades. Je n'ai point appris de mes ancêtres à combattre en reculant ni à me blottir d'efTroi ; mon courage est tout entier. » Cette réponse n'est pas seulement de nature à nous faire admirer le héros dans la circonstance même ; mais elle nous donne de lui une telle idée que lorsqu'il sera forcé de fuir, devant Hector et la foudre de Zeus, nous comprendrons ses larmes de rage et que nous partagerons presque sa douleur. Mais de tous les épisodes de ce genre aucun n'est plus frappant que l'entretien de Polydamas et d'Hector. Polydamas est un devin ; il connaît de science certaine le sens des augures ; et au moment où les Troyens franchissent le fossé des Grecs, il a vu, avec toute l'armée, un aigle laisser tomber de ses serres un serpent qu'il portait en pâture à ses petits ; le présage est clair: Hector croit tenir sa proie; il sera obligé de la lâcher. Mais un Hector ne desserre pas les mains sur l'avis d'un homme ou sur la douteuse menace du ciel interprétée par un homme ; il s'indigne; il raisonne, car il est pieux, et, sans nier le présage, il lui oppose la volonté de Zeus, antérieurement connue par d'autres voies ; enfin il laisse éclater son dédain pour les conseils pusillanimes. Notez toutefois qu'il fait cas des avis de Polydamas, qu'il les a quelquefois suivis, qu'il pourra se reprocher de ne les avoir pas assez écoutés ; mais en ce moment il est en proie à l'exaltation guerrière ; il croit toucher au but de ses efforts ; l'arrêter, c'est tout perdre ; Polydamas confond les temps ; celui de la circonspection est passé ; celui d'une action, de l'action prompte et vigoureuse est venu ; en un mot, c'est l'heure des héros, non celle des .sages ni même des devins. « Polydamas, tu veux que j'aie confiance en des oiseaux qui passent les ailes étendues ; je ne m'en soucie ni n'en ai cure, qu'ils aillent à droite ou à gauche, vers l'aurore ou le soleil, et vers l'obscur couchant ; mais ayons confiance dans la volonté du grand Zeus, maître des dieux et des hommes. Il n'y a qu'un seul présage, un seul mais excellent, c'est de combattre pour sa patrie *. » 1) XII, 237 et sv.

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Les anciens et les modernes ont souvent cité ce passage comme un exemple du sublime dans Homère ; le devoir, le dévouement à la patrie reçoivent en effet ici un éclatant hommage ; en ne reconnaissant que ces motifs d'action, Hector est digne de lui-même et de plus très haut au-dessus de Polydamas. Mais ce qu'il faut admirer, non moins peut-être que cette élévation de sentiments, c'est la manière ingénieuse dont le poète a rendu nécessaire l'éloquente réplique d'Hector ; à la place de Polydamas, le devin superstitieux et timide, mettez un écuyer comme Sthénelos, vous n'aurez plus dans la bouche d'Hector qu'une réponse fière comme celle de Diomède. Ce mépris hautain du héros pour le prêtre, cette confiance dans le sentiment patriotique, dans le bon droit et même dans le ciel, en dépit du ciel même, toutes ces beautés s'évanouissent soudain ; l'incident ressemble à tant d'autres de l'Iliade ; digne peut-être d'être opposé à de pareilles scènes chez un autre poète, dans Homère comparé avec lui-même, il ne paraîtra plus que banal ; ce sera Homère encore, mais Homère quand il se soutient, non quand il se surpasse.

La prière offre un moyen précieux, soit pour animer la scène, soit pour marquer la solennité du moment, soit pour peindre la détresse des Grecs. Tantôt la prière est courte : ce n'est qu'un cri jeté vers le ciel; tantôt, quand l'ennemi n'est pas tout près,- par exemple lorsque Achille envoie les Myrmidons au secours des Achéens sous la conduite de Patrocle, la prière est une cérémonie religieuse ; rien n'y manque, ni les libations , ni la coupe consacrée , ni les purifications préalables, ni l'attitude qui est droite, ni la direction du regard qui se lève vers le ciel, ni les formules antiques et sévères, ni même la mention d'un culte local qui donne à cette prière faite au milieu d'un camp la gravité d'un acte accompli dans le sanctuaire ^ Tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, la prière

i) XVI, 220 et sv.

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s'élève seule et, sans mélange d'aucune autre pensée, vers les dieux ; tantôt, au contraire, elle fait partie d'un discours ; elle le termine; elle témoigne de l'émotion de celui qui parle ; elle est comme le recours à la divinité par défaut de confiance dans les hommes, et elle n'en montre que mieux aux hommes la nécessité de se raidir contre le malheur ^ Tantôt le héros rappelle les bienfaits de la divinité à son égard; car si la reconnaissance est un lien, les dieux aussi sont liés par les bons offices qu'ils ont rendus ; tantôt il parle de sa piété, de ses nombreux sacrifices. « Certes, dit Agamemnon suppliant Zeus, pendant cette funeste expédition, je ne suis jamais passé, avec mon vaisseau et mes nombreux rameurs, devant un de tes magnifiques autels sans y faire brûler des cuisses de bœufs enveloppées de graisse ^. » Ainsi fera plus tard le héros de l'Enéide, allant à la conquête du Latium ; il n'abordera en aucun lieu sans dresser un autel, sans entrer dans les temples, sans sacrifier aux grandes divinités et aux divinités locales. On le voit, en ceci, le pieux Enée, s'il a une piété plus formaliste, tenant plus du rituel, pour ainsi dire^ que celle des Grecs, suit du moins la tradition héroïque. Tantôt la prière a pour objet la victoire ; tantôt elle demande le rétablissement subit des forces, la guérison spontanée d'une blessure, c'est-à-dire un miracle et le miracle s'accomplit. Mais de toutes ces prières, quelque forme qu'elles affectent, quelle que soit leur nature, la plus belle est sans doute celle d'Ajax : « Un épais brouillard enveloppe l'armée, hommes et chevaux. 0 Zeus, dissipe cette obscurité fatale aux fils des Achéens, fais reparaître la clarté, rends-nous l'usage de nos yeux, et s'il faut périr, si telle est ta volonté, que ce soit en pleine lumière^. » Rien ne montre mieux la douloureuse impatience du héros contre des obs-

1) vm, 242.

2) VIII, 238 et sv.

tacles qui rendent son courage inutile ; rien ne témoigne plus, sinon de sa résignation qui n'est qu'apparente, du moins de son respect pour les dieux, puisqu'il leur reconnaît le droit d'être courroucés; ce n'est point un blasphème comme quelques critiques et certaines traductions le donneraient à entendre; c'est une prière digne d'Ajax, fils de Télamon, qui n'a jamais eu les fureurs d'Ajax, fils d'Oileus; et la divinité ne s'y méprend point : car Zeus, loin de s'irriter contre le héros, l'exauce ; il dissipe le brouillard; toute la plaine se découvre; toute l'armée apparaît en pleine lumière. Une prière analogue est celle d'Achille poursuivi par les flots du Scamandre, menacé de périr obscurément; c'est le comble des maux pour Achille ; la destinée ment à sa promesse ; il a fait à la gloire le sacrifice de sa vie; la vie et la gloire lui échappent en même temps. « 0 Zeus, ô père, s'écrie-t-il ! Eh quoi, aucun dieu n'aura le cœur et la bonté de me sauver du fleuve ? tout plutôt dans la suite qu'une pareille mort. Je n'accuse aucun des habitants du ciel ; la seule coupable est ma mère qui m'a séduit par ses mensonges, qui m'a fait croire que je périrais au pied des murailles de Troie sous les flèches rapides d'Apollon. Plût aux dieux qu'Hector m'eût tué, Hector, le plus vaillant de tous les héros que nourrit cette terre ; également braves, le vaincu et le vainqueur auraient été dignes l'un de l'autre. Et maintenant, je le vois bien, il me faut mourir misérablement, prisonnier d'un grand fleuve, comme un jeune porcher qui veut passer un torrent pendant les mois pluvieux et que les flots emportent \ » De la part d'Achille, il y a aussi résignation à la mort, même à la défaite, mais non à une fin vulgaire et sans éclat. Il y a même une espèce d'impiété, mais c'est une impiété qui ne dure pas ; le héros se reprend et se corrige ; injuste d'abord envers le ciel, il ne l'est plus ensuite qu'envers sa mère. — C'est là, outre la situation, la nuance (nuance tou-

i) XXI, 273.

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jours inévitable chez Homère entre deux scènes analogues) qui distingue la prière d'Achille de celle d'Ajax *.

La modération dans la victoire était un devoir, un devoir de pitié et d'humanité, chez les anciens; l'oubli à cet égard appelait sur le coupable la colère divine, la némésis. Toutefois ce n'était pas là un de ces devoirs rigoureux qui n'admettent aucune exception. Dans l'Iliade en particulier, où le désir de la vengeance, commun à toute l'armée, s'exalte encore chez les héros à chaque mort illustre, les vainqueurs ne se privent pas du plaisir d'insulter les vaincus. De là, quelques discours qui viennent s'ajouter aux provocations, aux défis, aux exhortations, aux prières. Un des plus violents en ce genre est celui de Ménélas, ayant un pied sur la poitrine de Pisandros et le dépouillant de ses armes. Le combat a été rude ; la victoire a failli rester au Troyen ; ainsi s'explique la dureté inaccoutumée du langage de Ménélas qui est pourtant le plus doux et le plus clément des héros grecs. C'est là encore une de ces délicates convenances, si finement observées par le poète. La fureur entre malaisément dans les âmes un peu molles ; mais une fois entrée elle les transporte jusqu'au délire : « Ainsi du moins, vous lâcherez les navires des Danaens, Troyens insolents, guerriers insatiables. Certes vous ne m'avez pas ménagé l'outrage et la honte, mauvais chiens ; sans redouter la colère de Zeus, le dieu de la foudre, le dieu de l'hospitalité, qui me vengera par la destruction de votre ville, vous avez eu l'audace, reçus par ma femme, mon épouse, del'enleversurvos vaisseaux avec toutes mes richesses ! Et maintenant dans votre fureur,

1) Point de prière avant les discours, avant les ambassades. On ne trouverditpoint une prière comme celle dont il est question en Girart de Roussillon (édit. Meyer, p. 252) : « Pierre fit dans le moutier une brève prière, mais ce qu'il dit était bon. 11 prie Sainte Marie et Dieu du ciel de ne lui laisser dire aucune parole qui puisse le faire passer pour un homme téméraire et léger, ni que Girart puisse prendre pour une insulte. » Ce n'est pas qu'un pareil sentiment fût étranger à l'antiquité, témoin Périolès ; mais il n'a pas encore de place dans la vie héroïque.

VOUS tentez de nous massacrer sur nos vaisseaux incendiés ! Mais vous céderez, tout acharnés que vous êtes ! » Ainsi Ménélas se ressouvient de tous ses anciens griefs ; ainsi sa victoire sur un Troyen, par une illusion naturelle, lui parait un gage de la victoire de la Grèce sur l'Asie. Sa fureur s'accroît de plus en plus ; elle se tourne même contre le ciel. « 0 Zeus! ô père ! on dit que tu surpasses en sagesse les dieux et les hommes ; et cependant tout ceci est ton ouvrage ! Comment peux-tu favoriser des hommes iniques ? Les Troyens ne reculent devant aucun excès ; même maintenant ils ne peuvent se rassasier de la lutte et de la guerre, cruelle pour tous. » Dégonflée, si l'on peut dire, par cette explosion de menaces et de colère ; apaisée peut- être par la conscience d'avoir outrepassé la mesure, l'âme de Ménélas, tout en frémissant encore, semble se ravoir peu à peu ; la réflexion succède ou se mêle déjà à l'emportement de la passion. « Certes, dit-il, l'homme se rassasie de tout, du sommeil, de l'amour, du chant si doux à entendre, de la danse si belle à voir ; plus que tout le reste, la guerre engendre la satiété ; et pourtant les Troyens à la guerre sont insatiables*. » Images gracieuses, pensée naïve, qui, tout en contribuant, comme les invectives de Ménélas, à peindre l'acharnement de la lutte, reposent agréablement l'esprit de l'auditeur; hommage inattendu à la valeur troyenne, arraché comme par la force de la vérité, et pour cette raison, d'autant plus précieux ^.

Une autre scène de ce genre amène des discours plus violents et des actes plus atroces ; elle a de plus le mérite d'être double; les insultes triomphantes du Troyen vainqueur ont leur contre-partie dans les invectives d'un Grec vainqueur à son tour d'un Troyen. Acamas vient de venger son frère sur Promachos ; il s'écrie : Argiens fanfarons, hâbleurs intaris-

1) ini, 620 et sv.

i) A comparer avec le mot célèbre : « TiDSoleate natiou ! »

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sables, les souffrances et le malheur ne seront pas pour nous seuls ; vous tous aussi vous serez massacrés un jour comme Promachos. Voyez comme il dort ! C'est ma lance qui l'a dompté ; elle n'a pas mis longtemps à venger mon frère! Puisse tout homme ainsi laisser derrière lui dans son palais un parent qui venge sa mort M » Un Grec, Pénéleôs se jette alors sur Ilioneus, lui enfonce sa lance dans l'œil, lui coupe la tête, et ramassant cette tête, encore traversée parla lance, il la montre aux Troyens comme une tête de pavot sur sa tige en s'écriant : « Allez dire de ma part, Troyens, au père et à la mère du brillant Ilioneus de gémir en leur demeure! Car elle ne se réjouira pas non plus l'épouse de Promachos, lorsque les fils des Achéens reviendront de Troie ! » Paroles bien faites pour peindre ces maux de la guerre qui frappent également Troyens et Grecs et ne sauraient être compensés ni réparés les uns par les autres !

Ce qui fait, ce qui faisait surtout pour les Grecs de l'âge héroïque l'intérêt d'une bataille, c'était la variété des coups portés par les armes différentes, c'étaient les mille aspects divers sous lesquels se présentait la mort, plurima mortis imago ; beauté sinistre, mais d'un effet sûr. Nous ne saurions avoir la pensée d'étudier la pathologie externe d'Homère, comme disent les médecins ; nous nous bornerons, en nous aidant des traités spéciaux sur ce sujet, à remarquer les mérites et au besoin les défauts de cette partie de l'œuvre homérique. Et d'abord, nulle part l'hyperbole et la fantaisie ne déparent les descriptions, comme dans les poèmes du moyen âge ; les coups portés attestent quelquefois une étonnante vigueur, mais en général rien de surhumain ; les blessures peuvent être horribles ; elles ne sont point invraisemblables ; elles sont bien, autant qu'il nous est permis d'en juger, celles qui pouvaient être

1) XIV, 479-485. Pour les deux derniers vers, nous nous écartons un peu du sens littéral ; mais nous croyons rendre la pensée du poète.

faites avec les armes des Grecs ^ D'un autre côté la description des plaies est d'une rare précision : Homère a vu des blessés, beaucoup de blessés ; c'est la réflexion qui s'offre constamment à l'esprit ; il les a vus soit dans la tente, soit même sur le champ de bataille, car il sait comment l'homme tombe, quelle sorte de mouvements ou de convulsions accompagnent tel ou tel genre de mort ; il sait aussi quelles sont les blessures les plus douloureuses, et à quel moment la douleur s'exaspère; de plus, suivant la remarque de M. Daremberg, il suit ses observations ; c'est-à-dire que dans plusieurs cas il ne nous décrit pas seulement l'efTet du coup, au moment où il est reçu, mais qu'il en montre, dans la suite du poème, à l'instant opportun, les conséquences physiologiques. En un mot, là comme ailleurs, Homère semble peindre d'après la réalité et reste d'accord avec lui-même. Les fautes relevées contre ce double principe sont légères ou plus apparentes que réelles. Ainsi on peut trouver que la blessure reçue par Pandaros est malaisée à expliquer ; en effet Diomède est à pied et Pandaros sur son char ; cependant la javeline de Diomède qui a atteint le héros lycien au-dessus du nez, auprès de l'œil, loin de continuer sa direction, semble en changer brusquement, puisqu'elle sort sous le menton après avoir traversé les dents blanches et coupé l'extrémité de la langue. Mais c'est un miracle ; en effet Athènè a dirigé elle-même la javeline ; il fallait sans doute que la langue de Pindaros fût coupée pour avoir

1) Les coups invraisemblables ne sont pas rares dans la chanson de Roland. L'exploit suivant, raconté par le poème du Cid (Damas Hiuard, 2432), est fréquent dans les chansons de gestes :

Il lui a fait sauter les escarboucles du heaume; Il lui a coupé le heaume et fendu tout le reste ; L'épée est parvenue jusqu'à la ceinture.

Le plus fort de ces exploits est peut-être celui du joueur de viole dans les Niebelungen : « Son archet coupe le dur acier. Il brise sur les casques les ornements au loin étincelauts » (traduct. Laveley, p. 298). Rien de semblable dans Homère.

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proféré l'insulte à l'égard de Diomède, le favori de la déesse *. Ailleurs, le poète est bien prompt à faire mourir ses héros atteints de blessure qui, à s'en rapporter à ses indications, ne paraissent pas mortelles * ; c'est que l'observation d'Homère a été sans doute incomplète ; voyant la mort arriver, après tel coup, il ne s'est pas toujours rendu un compte exact de la profondeur de la blessure ;à un effet indubitable, il a pu assigner une cause insuffisante ; ce qu'un regard pénétrant peut distinguer, il le saisit à merveille ; ce qu'une étude spéciale peut seule apprendre, il l'ignore ou le sait mal. D'ailleurs, comme on l'a fait remarquer *, l'absence de soins devait rendre alors mortels bien des cas qui ne l'étaient pas par eux-mêmes. Par contre, des blessés reparaissent un peu vite sur le champ de bataille ; c'est là une inexactitude qui tient un peu à la nature et aux conditions du poème ; tout s'y fait vite ; les événements se pressent ; Homère se dégage des entraves du temps ou par la supposition d'un miracle, ou tout simplement en vertu de son droit de poète ; bien rares sont les poèmes qui ne sacrifient pas plus largement à la convention. Ailleurs c'est la re-

1) V, 291-296. On a encore prétendu que la javeline décrivait une courbe (édit. Paley); mais les deux adversaires sont trop près pour cela. Un scholiaste (B) fait remarquer qu'Athènè étant de taille plus qu'humaine frappe Pandaros de haut.

2) Par ex. xiii, 546-547. Antilochos, apercevant Thoôn qui fuyait, s'élance sur lui et le blesse; il tranche de part en part la veine qui remonte à travers le dos jusqu'au cou. M. Daremberg {la Médec. dans Hom,, p. 49) remarque d'un côté qu'il doit être question de la veine jugulaire externe, de l'autre que l'ouverture de ce vaisseau suffirait difficilement à donner la mort, mais que sans doute l'épée était allée plus loin que ne pouvaient la suivre les connaissances anatomiques d'Homère et qu'elle avait atteint la jugulaire interne et la carotide. — Les jugulaires font partie de la deuxième paire de veines qui, selon Hippocrate [de la Nat.de l'homme, ch. ii, Littré, vi, 57), courent le long du rachis. Homère, comme l'a fait remarquer un médecin allemand, Reichert (Buchholz, Die Nom. lieal. 1 B., 2 Abth., p. 85) semble avoir connu ce système^ erroné d'ailleurs, de quatre paires de veines.

3) Daremberg, ibid., p. 73, à propos de Dior^s (iv, 518-524) qui avait reçu un violent coup de pierre à la cheville.

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cherche, le goût de l'image nette et précise, qui semble avoir nui à l'exactitude du poète, comme lorsqu'il nous montre l'œil sortant de son orbite après un coup de lance et tombant à terre' ; si l'on s'en rapporte à l'opinion de M. Daremberg, le poète, par cette métaphore, aurait voulu peindre « la rupture violente des tuniques de l'œil et l'issue des humeurs. » Un cas également imaginaire serait celui de Dolon qui parle encore lorsque sa tête roule dans la poussière ; mais il est à présumer qu'on a trop pressé le sens de ces vers ; Homère veut dire qu'il avait la bouche ouverte pour supplier lorsque Ulysse lui trancha la tête ^.

Dans ces descriptions des blessures, Homère est particuliè- Les blessu-

• . r. , , , , , , . , res, les diffé-

rement varie. Sans parier des blessures dont le siège et la nature rents genres de

ne sont pas indiqués, on en a compté 141, réparties entre toutes ^^^^' les parties du corps ^. Elles sont naturellement tantôt graves et tantôt légères; tous les coups non plus ne portent pas. Tantôt le bouclier est traversé, le casque est rompu ; tantôt l'arme s'émousse contre les bandes de métal qui recouvrent le bouclier ou se brise contre le triple airain du casque. Les armes ne sont pas non plus toujours les mêmes; de là des différences dans les plaies, les unes pénétrantes, les autres contuses. La mort peut être subite ; quelquefois le mourant a le temps de parler, de proférer une imprécation, de prédire à son adversaire un avenir sinistre ; c'est le fer qui l'a voulu "*, semble

1) XIV, 494 ; xui, 615-8; xvi, 739-42. Voir Daremberg, p. 9 et 61. Dans la Chanson de Roland, v, 1355 (édit. de Julleville) : Hors de la tête fait jaillir les deux yeux.

2) Celte interprétation est même la seule possible. Dolon se précipite afin de prendre l'attitude d'un suppliant, ce qui l'eût sauvé. Ulysse ne lui en donne pas le temps. Il le lue au moment où il allait parler.

3) Daremberg, ibid, p. 77.

4) Ce n'est d'ailleurs qu'une manière de parler. Homère ne donne pas le sentiment aux épées, comme feront les chansons de gestes. Dans les Niebelungen (traduct. Laveley, p. 219), la bonne épée de Trojene prend même la parole. — Le Kalevala (traduct. Léouzon le Duc, p. 367) fait également parler le glaive : « Pourquoi donc ne mangerais-je pas volontiers la chair de l'homme chargé d'infamies ? etc. »

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dire Homère en ne tranchant pas du premier coup la partie de la gorge où se forment les sons. Quand la blessure n'est pas mortelle, elle est suivie d'accidents divers, suivant la gravité et la nature du cas ; ici Hector, étourdi par un coup de lance qui n'a point entamé son casque, rentre en courant dans la foule, puis s'affaisse sur un genou, pressant la terre de sa main vigoureuse, les yeux environnés d'une nuit épaisse ^ Là, atteint d'une pierre en pleine poitrine, il tombe comme un chêne foudroyé. On l'emporte, on répand sur lui de l'eau duXanthe; il rouvre les yeux, mais pour un moment ; assis les genoux en terre, il vomit un sang noir ; de nouveau il s'aff^aisse en arrière, il s'évanouit 2. Ici Diomède tire lui-même, à l'abri du bouclier d'Ulysse, la flèche de Paris qui s'est enfoncée en terre après lui avoir traversé le pied ^. Là le même héros est blessé légèrement à l'épaule par la flèche de Pandaros ; il recule jusque près de son char d'où descendra Sthénélos qui retirera le trait de la plaie ; guéri subitement par Athènè, il reste sur le champ de bataille où il accomplit de nouveaux exploits. Sarpédon blessé à la cuisse est porté hors de la mêlée ; mais il traîne encore la pique de Tlépolème qui s'est engagée dans l'os, et ses compagnons ne songent à l'arracher qu'au moment où ils l'aident à monter sur son char ; cette peinture frappante pour le regard a encore le mérite d'exprimer la hâte et l'effroi qui régnent autour du chef des Lyciens. La situation et l'attitude des héros au moment où ils sont blessés amènent aussi une certaine variété ; tel est atteint en descendant de son char, tel en y montant. Celui-ci combat avec vaillance, la poitrine tournée contre l'ennemi ; mais il est attaqué de revers ou de flanc. Celui-ci, comme Déiphobe, sera frappé au bras au moment où il soulève le casque d'un ennemi terrassé. Teucros, en train de viser, est atteint d'une pierre;

2) XIY, 410-439.

LA BATAILLE i33

la corde de l'arc se rompt; le poignet [est engourdi, et le héros tombe à genoux. Hippothoos traîne le cadavre de Patrocle à l'aide d'une corde passée dans le tendon du pied, quand Ajax l'abat d'un coup de lance. Hippolochos aies bras et le cou tranchés par l'épée d'Agamemnon, au moment où, pour éviter le sort de son frère qui vient de mourir, il saute à bas de son char. Harpaliôn, après avoir frappé de sa pique le bouclier d'Agamemnon, se réfugie dans la foule, regardant avec inquiétude de tous côtés; vaine précaution; c'est à ce moment même qu'il est atteint par Mèrionès; Périphétès en se retournant heurte le bout du bouclier qui descendait jusqu'à ses pieds ; il tombe à la renverse ; Hector qui le voit accourt et le tue d'un coup de lance dans la poitrine'.

Quelques incidents sont plus particulièrement curieux ou bizari'es ; ainsi Hélénos sera atteint d'une flèche qui lui attache la main à son arc. Ces cas sont rares dans Homère, comme dans la vie. Le poète ne tient pas à amuser l'esprit ou à le surprendre ; en revanche il veut émouvoir l'auditeur. Aussi plusieurs des moris qu'il décrit sont accompagnées de détails efl'rayants ou simplement lamentables. Nous avons déjà parlé de ces héros dont les yeux tombent à terre. La pique d'Idoméneus frappe Erymas à la bouche, brise les os de la mâchoire, fait sauter les dents et pénètre jusque dans la cervelle ; le sang injecte les yeux, jaillit par la bouche et les narines ^. Lycon est blessé à la nuque sous l'oreille ; l'épée de Pènéléôs a pénétré tout entière dans la blessure, si bien que la tête, détachée et retenue seulement par un lambeau de chair, pend à l'extrémité du tronc ■*. Patrocle, qui a blessé Theslor à la joue, l'enlève par-dessus la rampe du char au bout de sa pique, comme un pêcheur avec la ligne tire un poisson de l'eau '. Asios a la

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