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Force nous est, en présence de ce plan, de reconnaître que l’auteur tient bien aux principes de son livre, qui est d'étudier les rapports que les lois doivent avoir avec les gouvernements des nations, leur climat, leurs mœurs, leur commerce et leur religion.
Montesquieu va donc étudier les différentes espèces de gouvernements. Longtemps avant lui, Aristote, dans sa Politique, avait discouru sur le même sujet avec tant de sagesse que personne ne s'était senti de force à se mesurer avec l’oracle grec. Mais, tandis que l’auteur de la Politique traitait son sujet par la méthode philosophique, Montesquieu emploie la méthode expérimentale et historique. Lui, qui est si épris des expériences scientifiques, veut appliquer la science expérimentale à la politique. Ce procédé nouveau allait créer la science politique. Il n’est pas étonnant qu'il ait inscrit en tête de sa grande œuvre cette fière épigraphe : Prolem sine malre creatam.
Dans chaque gouvernement, l’auteur distingue deux forces centrales : la nature et le principe. Par la nature, il entend l'existence du gouvernement ; par le principe, il désigne le fonctionnement du même ®. Les types de gouvernements qu'il nous représente ne sont plus des gouvernements imaginaires ou utopiques tels que la république des Troglodytes. Ce sont de vrais types déterminés, comme ceux des républiques antiques qu'il a étudiés, ou encore les gouvernements modernes qu'il aura vus personnellement. Il les divise en trois groupes selon leur nature : républicains, monarchiques et despotiques. Lorsqu'il parle du gouvernement républicain, son idéal sera, non pas les républiques qu'il avait sous les yeux, mais plutôt celle de Rome ou celles de l’ancienne Grèce, où le peuple en entier, ou une partie seulement, avait la souveraineté : c'était ce qu'il désignait du nom de démocratie ou d’aristocratie, selon le cas. Quand il fait mention du gouvernement monarchique, c’est à la France qu'il pense : non pas à la monarchie française telle qu'il la voyait fonctionner sous
(1) Cf. Sorez, Montesquieu, page 74.
es yeux, mais à la France féodale avant Richelieu, telle qu'il aurait voulu la voir, où le pouvoir était limité par des lois fixes et stables, quoique dirigé par un seul individu. Les gouvernements despotiques étaient ceux de la Turquie et de la Perse, comme il nous les a peints dans les Lettres Persanes, gouvernements où le pouvoir arbitraire, dirigé par le caprice d’une seule volonté, est souvent exercé sans loi ni règle. On reconnaît d’emblée que cette division ne peut pas recevoir une appliation générale telle que nous le porte à penser le titre de son livre, elle ne s'applique qu'à des cas particuliers d’où l’auteur a tiré ses observations.
Montesquieu débute par une célèbre définition de la loi, définition qui a été souvent critiquée 0 : et non moins souvent approuvée. « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois : la Divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois » En juriste qu'il était, Montesquieu examine ce vaste univers et il y remarque le règne de la loi. Loi dans la nature, loi dans les choses inanimées, loi dans les éléments, loi au sein de tout ce qui se meut, loi parmi les êtres humains, loi parmi les êtres célestes ; en un mot, c’est la loi qui régit tout sur ce globe terrestre et au delà de notre planète. Et il ajoute aussitôt : « La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre, et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine ®. En d’autres termes, Montesquieu sépare les lois humaines en deux groupes distincts : les lois politiques, qui proviennent de la nature du gouvernement, et les lois civiles, qui s’appliquent aux prin-
(1) Notamment par Destuit de Tracy et Helvétius. — Montesquieu doit beaucoup ici, semble-t-il, au philosophe anglais Clarke (mort en 1729) : De la Religion naturelle, ch. 1.
(2) Esprit des Lois, livre I, chapitre 1,
(3) Id., livre I, chap. rx,
cipes du gouvernement. Nous avons déjà parlé de Ja première division, la nature du gouvernement ; voyons maintenant ce qu'il entendait par le DAPADE du gouvernement Ü).
Par principe, l’auteur veut dire le mobile ou le fonctionnement du gouvernement. Or, selon lui, la vertu doit être le principe d'action d’un gouvernement républicain ; l'honneur, celui d’un gouvernement monarchique ; et la crainte, celui d’un gouvernement despotique. Ce que l’auteur désigne ici sous le nom de vertu, ce n’est pas cette qualité morale que nous avons l’habitude d’appeler par ce mot, mais plutôt le patriotisme tel que le pratiquaient les Grecs et les Romains, types des tragédies de Corneille. « La corruption de chaque gouvernement, dit-il, commence presque toujours par celle des principes » ©. Cette vérité, il l’avait démontrée avec une rare habileté dans les Considérations ; cette pensée, il continuera à la développer quand il parlera du gouvernement monarchique et de son principe. En faisant cela, Montesquieu cherchait à attirer l’attention de ceux qui dirigeaient à cette époque le gouvernement politique en France, afin d’éviter, si possible, le grand désastre qu'il pressentait devoir bientôt la surprendre . « Le mobile de ce gouvernement, dit-il, c’est l’honneur » 6), Par honneur, il veut dire la « noblesse dans la vertu, la franchise dans les mœurs, la politesse dans les manières » #., On sent comme cette définition est vague et fuyante. « Les monarchies se corrompent lorsqu'on Ôte peu à peu les prérogatives des corps ou les privilèges des villes » F).
Montesquieu s'élève à de nouvelles hauteurs quand il trace en quelques traits le gouvernement despotique dont le principe est la crainte : « La nature de ce gouvernement demande une obéissance extrême, et la volonté du prince, une fois connue, doit avoir aussi infailliblement son
(1) Cf. Sorec, Montesquieu, page 75.
(@) Esprit des Lois, livre VIII, chapitre n.
(3) Id., livre HIT, chapitre vi
(4) Zévorr, Montesquieu, page 77e
(©) Esprit des Lois, livre VII, chapitre vur.