‹ Étude sur l'influence de Montesquieu dans les constitutions américainesChapitre 15 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'INFLUENCE DE L’ ( ESPRIT DES LOIS » SUR LES COLONIES AMÉRICAINES DANS LA PÉRIODE PRÉ-RÉVOLUTIONNAIRE

L'Esprit des Lois, publié à Genève en 1748 sans nom d'auteur, fut traduit en anglais moins de deux ans après sa publication. Les premiers exemplaires apparurent dans les colonies américaines peu de temps après la traduction. La bibliothèque Newburry, de Chicago, en possède un exemplaire qui date de 1755 : c’est la cinquième édition anglaise, traduite par Nuggent. En elle-même, cette date n'a rien de particulier. Seulement, c’est l’époque des grandes discussions politiques en Europe, les esprits se réveillent, le peuple commence à protester, le Contrul social va bientôt apparaître M. Pour les peuples d'Europe, le chef-d'œuvre de Montesquieu va être un vrai stimulant sur la pensée ; pour les colons américains, ce sera une autorité sacrée qu’on invoquera dans les revendications.

Si l’on considère les effets qu'elle produisit parmi les colonies américaines, l’infiuence de l'Espril des Lois se divise en deux périodes distinctes. La première — celle qui précéda la révolution et qui dura une vingtaine d’années — fut une période de vives discussions, de débats politiques et d’une polémique passionnée, par le moyen de la tribune, de la presse et des pamphlets. La seconde période, qui est la plus importante, s'étend de la fin de la guerre jusqu'à l’adoption de la constitution fédérale. A vrai dire, pour l'historien, ces deux périodes n’en font qu'une seule, même si les résultats cherchés ont différé dans leur application.

(1) Amsterdam, 1762.

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Pour mieux comprendre toute la portée de cette influence, il suffit de considérer pour quelques instants la situation économique et politique des colonies anglaises en Amérique avant 1760 : on y trouvera les causes qui précipitèrent la révolution contre l'Angleterre et qui firent de Montesquieu un véritable oracle dans la lutte pour la liberté politique.

Fondées à diverses époques, du commencement du xvu° siècle au commencement du xvin‘, ces colonies étaient regardées comme des propriétés de la couronne, et, comme telles, pouvaient être exploitées au bénéfice de la mère-patrie. C'était en quelque sorte la continuation du système espagnol (1, inauguré à la suite des découvertes du xv° et du xvi‘ siècles, les récits relatifs aux trésors fabuleux trouvés dans le Nouveau-Monde avaient excité l'imagination et l’avidité des aventuriers. Beaucoup s’en allaient explorer ce nouveau continent plutôt dans l’espoir de réaliser d'énormes profits que dans l’intention de découvrir de nouvelles terres. Les succès que des navigateurs avaient accomplis à l’aide de subsides et sous la protection des monarques « très catholiques Ferdinand et Isabelle », excitèrent d’autres têtes couronnées. Planter l’étendard royal sur une terre neuve et en prendre possession au nom de la couronne d'Angleterre, ou d’Espagne, ou de France, suffisait pour acquérir droit de possession sur de nouveaux domaines d'outre-mer. Les noms donnés à ces nouvelles terres témoignent très bien du pays d’origine des explorateurs : c’est ainsi qu'il y eut une Nouvelle-Espagne, une Nouvelle-Angleterre, une Nouvelle-France, etc. On organisait des compagnies de colons qu’on établissait dans ces nouvelles acquisitions pour s'en assurer la possession. Le plus souvent, ces émigrés se composaient d’aventuriers ou de persécutés pour cause de religion. Dans les colonies anglaises, ces derniers étaient en grande majorité ; à leur défaut, le gouvernement déportait ses condamnés en justice.

Les guerres de religion fournirent donc une partie

(1) Cf. A. B. Hunr, The American Nation (New-York, 1904), VOLANTS ENS |

sr

“des colons. De La Rochelle partirent plusieurs convois de Huguenots dans le but de fonder, dans le Nouveau- Monde, une nouvelle patrie, où ils pourraient jouir d’une entière liberté de conscience. Un des convois se dirigea vers le Brésil, où ïl fut capturé et égorgé par les Espagnols après d’incroyables tortures. Un autre convoi, organisé par Coligny et commandé par un marin de Dieppe, Jean Ribaut, s'installa à Port-Royal, sur les côtes de la Caroline, en 1562 ; il ne tarda pas à être assiégé et massacré par une expédition espagnole de la Floride. Les quelques convois de protestants français qui suivirent se fondirent avec les colonies anglaises des Carolines, ou se joignirent aux colons français du Canada (. Après la révocation de l’Edit de Nantes, un orand nombre de familles protestantes françaises émigrèrent dans le Nouveau-Monde. Un petit groupe d’entre elles formèrent la ville de la Nouvelle-Rochelle (Etat du Connecticut), aujourd’hui New-Rochelle ; d’autres s’établirent dans les villes littorales, mais la plupart s’installèrent dans la Caroline et y occupèrent un territoire qu'ils appelèrent du nom de Piedmond ().

C'est principalement d'Angleterre que partirent la plupart de ces convois, composés de persécutés, d’aventuriers et de proscrits politiques. Cependant, on se tromperait si l’on pensait que l’Amérique fut seulement une terre d’asile pour tous les dissidents en matière de croyances religieuses ou d'opinions politiques. Si la découverte du Nouveau-Monde fut comme une bénédiction de la Providence pour les minorités persécutées, elle fut aussi l’objet de plusieurs entreprises commerciales sous la protection de la Couronne. On ne saurait trop attirer l'attention sur ces deux objets différents, puisqu'ils formeront plus tard les causes qui amèneront la révolution. Tandis que la Couronne cherchera constamment à tirer de ses colonies des avantages commerciaux, les colons s’efforceront d'obtenir les libertés politiques et religieuses

(1) Voir Pasquer, Histoire politique et sociale du peuple américain, page 25. Paris, 1924.

(2) Cf. Asuzey, American History (Mac Millan C°, New-York, 1913).

0e qu'on leur refusait dans la mère-patrie. Ces deux raisons distinctes produiront plus tard l’étincelle qui amènera la guerre.

D'autre part, les colons se munissaient toujours de lettres-patentes qui leur accordaient la possession du territoire qu'ils occupaient, à condition qu ils prêtassent fidélité à l’Angleterre et qu'ils continuassent à se considérer citoyens de la Grande-Bretagne. Ainsi, fondées à des époques différentes par différents édits royaux, les colonies américaines formaient réellement treize Etats distincts et séparés les uns des autres. En dehors de leur serment de fidélité à la mère-patrie, ou plutôt à un même souverain, elles étaient aussi libres et indépendantes l’une de l’autre que si elles eussent été treize différentes provinces étrangères. Mais tandis que, par leurs chartes, les colons continuaient à se considérer comme des citoyens anglais, la métropole regardait plutôt les colonies comme des dépendances de la Couronne et non comme des parties intégrantes de l’Anglelerre même. Cet état équivoque fit qu'on les considéra toujours comme propres à être exploitées au bénéfice du gouvernement ou du peuple anglais (1)

Pour mieux réaliser cette exploitation, des mesures furent prises de bonne heure dans le but de développer ces possessions lointaines. Ces mesures, votées en 1651 et connues sous le nom de « lois de navigation », visaient à établir le monopole du commerce colonial au bénéfice des industriels angldis. Les premières lois eurent plutôt pour objet l’échange des commodités ; les colonies échangeaient leurs récoltes et leurs produits naturels contre les produits manufacturés d'Angleterre. Il y avait un avantage mutuel dans cet arrangement réciproque. Mais à mesure que grandissait et se développait le commerce des colonies, l'Angleterre ne se contenta plus de ces simples mesures ; elle commença à imposer des restrictions commerciales qui devinrent de plus en plus onéreuses et furent la cause de vives réclamations de la part des colons.

(1) Cf. À. B. Huwr, The American Nation, vol. VIII, pages 8 à 90.

« C'est, dit un économiste anglais du xvn° siècle, du nom de Postlethwayt, une loi fondée sur la nature même des colonies que celles-ci ne doivent avoir ni cultures, ni industries capables de rivaliser avec les cultures et les industries de la mère-patrie.. Une colonie incapable de produire d’autres denrées que celles qui sont produites par la métropole serait plus nuisible qu’utile…. En second lieu, les colonies ne peuvent, en bonne justice, consommer des denrées étrangères, quand la mèrepatrie leur en offre l’équivalent, ni vendre à l'étranger ceux de leurs produits que la mère-patrie consent à recevoir... Il suit de cela que les colonies ne sont destinées qu’à l’agriculture et que les transports maritimes résultant de cette production agricole appartiennent aux marins de la mère-patrie » ().

Il convient de dire ici qu’au début de la colonisation anglaise, ces mesures n'étaient pas appliquées dans toute leur. rigueur. [Il résultait même un certain bénéfice de l'échange mutuel de denrées, comme nous le remarquions dans un paragraphe précédent, puisque des deux côtés on y trouvait un marché privilégié. La métropole réalisait d'excellents bénéfices et les colonies y trouvaient leur compte. Mais la métropole n'était pas satisfaite.

En 1621, une ordonnance royale avait prescrit que les produits des colonies exportés à l'étranger devaient être débarqués premièrement en Angleterre. La mère-patrie se réservait aussi le privilège de taxer ces produits destinés à l'exportation.

En 1650, au moment où plusieurs colonies étaient en rébellion contre le Parlement, une mesure vint interdire aux navires étrangers toute participation dans le commerce des colonies, à moins qu'ils ne soient munis d’une licence spéciale ©.

On connaît toute la portée des « lois de navigation » dont nous avons fait mention. La première, votée en

(1) Rapport de Downing, dans le Journal of the Lords 0] Trade, vol. I et Il, Londres. — Cf. C. Mc L. Anprews, The Colonial Period, New-York, 1912.

(@) Cf. Pasquer, Histoire politique el sociale du peuple américain, vol. I, chap. 1x. Paris, 1924 (2 vol.).

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1651, visait surtout la marine hollandaise. Elle exigeait que toutes les marchandises en provenance de l'Asie, de l'Afrique ou de l'Amérique fussent transportées en Angleterre ou dans ses colonies par des navires dont le propriétaire, le capitaine et la majorité de l’équipage étaient anglais ou des colonies anglaises. Les marchandises européennes ne pouvaient être transportées en Angleterre ou dans ses colonies que par des navires anglais ou appartenant au pays producteur.

La loi de 1660 alla plus loin. Elle prescrivit que toutes les importations dans les colonies anglaises et toutes les exportations hors de ces colonies seraient désormais réservées aux navires anglais. Ces vaisseaux devaient avoir été construits par des sujets anglais et leur appartenir. Les capitaines et les trois-quarts des équipages devaient être anglais.

Jusqu'à cette date, ces lois ne donnaient à la métropole que le monopole des marchandises de provenance coloniale. Mais la loi de 1663 fut beaucoup plus radicale, elle lui donna aussi le monopole de la vente des marchandises européennes dans les colonies. Elle interdisait toute importation de marchandises européennes dans les colonies, à moins que ces marchandises aient été au préalable débarquées et réembarquées en Angleterre.

À ces « lois de navigation », il faut ajouter celles qui sont connues sous le nom de « lois commerciales » (Acts of Trade) et qui visaient à interdire l'exportation des objets manufacturés d’une’ colonie dans une autre (tissus, chapeaux, etc.). Elles furent votées ‘à diverses périodes, en 1699, 1751 et 1750. Celles de 1790 frappaient particulièrement les objets en fer ou en acier. C'est ainsi qu'on entendait dire dans la métropole que, « si les colonies s’avisaient de fabriquer un clou, la mère-patrie leur ferait sentir tout le poids de sa force » U),

La loi de 1733, sur les mélasses, eut de plus sérieux résultats. Les colonies faisaient avec les Antilles un commerce assez important, dans lequel la mélasse de la

(1) Voir Pasquer, Histoire politique et sociale du peuple américain, Paris, 1924, vol. 1, page 231.

7 canne à sucre figurait en grande partie comme produit d'échange. Mais comme les colonies anglaises n’en fournissaient qu'une quantité insuffisante, les colons américains s’en procuraient dans les Antilles françaises. En mettant des droits prohibitifs sur les sucres et mélasses étrangers à leur entrée dans les colonies, la loi de 1733 désorganisait le commerce de celles-ci. Walpole était à ce moment au pouvoir en Angleterre : il était par dessus tout partisan de la paix ; on négligea l’application de la loi et on ferma les veux sur la contrebande. Mais lorsque, plus tard, Grenville voulut l'appliquer, elle provoqua des difficultés qui furent le point de départ de la révolution.

Toutes ces lois, faites principalement pour favoriser la métropole, devaient tôt ou tard amener de sérieuses difficultés, surtout quand on considère que, de leur côté, les colons trouvaient ailleurs des marchés plus avantageux que ceux de la mère-patrie. D’après une statistique qui date de 1769, la Nouvelle-Angleterre faisait alors, à l’expertation, 56 % de son commerce extérieur avec les Antilles, et 26 % seulement avec l’Angleterre ; à l'importation, la proportion était de 55 % pour les Antilles et 34 % pour l'Angleterre (). Aussi n'est-il pas surprenant que les colons se soient mis à dénoncer ces restrictions commerciales qu’on leur imposait.

Déjà, en 1730, lors de son séjour en Angleterre, Montesquieu, prenant connaissance des « lois de navigation », écrivait, dans ses Notes sur l'Angleterre, que « l’Angleterre serait la première nation à être abandonnée par ses colonies ». Quelques années plus tard, d’Argenson fit une prédiction analogue dans ses Pensées sur la réformation de l'Etat (vol. 1, pages 55-56). Turgot, en 1750, avait aussi prévu l'indépendance des colonies américaines, en disant que, ce que Carthage avait fait, « l'Amérique le ferait aussi » ®. Quelques années plus tard, Vergennes, en apprenant les conditions du traité de 1763, par lequel la France cédait ses possessions d’outre-mer à l’Angle-

(1) Cf. Pasquer, Histoire politique el sociale du peuple américain, Paris, 1924, vol. I, page 211.

(2) Voir Srevens, Turgot, page 165.

terre, s'écria : « Les conséquences de la cession du Canada sont claires. Je suis persuadé qu'avant longtemps l'Angleterre se repentira d’avoir enlevé le seul frein qui pouvait tenir ses colonies dans la crainte. Elles n’ont plus besoin de sa protection, maintenant ; elle leur fera un appel pour contribuer aux dépenses de la guerre qu'elles ont aidé à soulever et celles-ci lui répondront en se déclarant indépendantes » (1).

On serait tenté de croire que la prédiction de. Vergennes s’accomplit au pied de la lettre, pour peu qu'on ignorât l’histoire. En réalité, l’Angleterre ne demanda pas, mais elle imposa la somme que les colons devaient payer annuellement, comme constituant leur part dans les dettes de la guerre.

D'autres éléments allaient aussi contribuer à précipiter la révolution, notamment la vie primitive des colons et la guerre de Sept Ans. Cette vie de pionnier, au milieu d’un vaste continent, tendait à mettre les colons sur un pied d'égalité. C’est surtout dans les pays récemment ouverts à l'exploitation que se retrouve cette égalité économique des temps primitifs. Il s'ensuit que les droits politiques, qui varient toujours selon la vie économique d’un peuple, y sont appliqués avec une plus grande égalité. Cette liberté, cette égalité, cette démocratie, ce n’est pas encore le résultat de luttes politiques prolongées pendant des siècles, mais plutôt quelque chose d’ « inhérent aux conditions de la vie primitive des pionniers ». L'idéal de la vie de pionnier se résume en une égalité manifestée par des chances égales de réussite, une entière liberté d'exploitation, le succès individuel, la confiance dans l’homme naturel. Ces nouvelles conditions produisent la conception que nul gouvernement n’a le droit d’exister sans le consentement des citoyens. Cette idée centrale devint, par la suite, le pivot qui devait orienter les forces de la révolution ©).

IT faut tenir grand compte aussi, pour déterminer les origines de la Révolution, de cette guerre de Sept Ans,

(1) Voir Bancrorr, Histoire des Etats-Unis, édit. de 1885, vol. II, page 25.

(2) Ibid., ch, n,

“que l’on connaît en Amérique sous le nom de « Guerre des Indiens et des Français » (1). Les hostilités, qui avaient comimencé en 1755, se développèrent bientôt en une guerre générale. Les explorateurs français, tels que La Salle, Montcalm, Marquette et d’autres, avaient poussé leurs découvertes depuis les rives du Saint-Laurent jusque dans les régions les plus reculées du Far-West et du Sud. Ils avaient établi toute une chaîne d’avant-postes dans les plaines du Missouri et du Mississipi, revendiquant ainsi {out ce vaste territoire comme possessions fran. caises. Pour mieux s’assurer et protéger leurs décou vertes, ils s'étaient alliés avec les Hurons, les Iroquois et d’autres tribus indiennes qui occupaient ces régions.

Ce pouvoir, qui grandissait toujours, remplissait les colons américains d’appréhension. Ils se voyaient limités et circonserits dans leur expansion. La présence des missionnaires Catholiques français n’était pas sans soulever chez eux une certaine inquiétude pour l'avenir. De leur côté, les Indiens, forts de leur alliance avec les Français, commençaient à s'opposer à l'avance incessante des pionniers américains et faisaient de fréquentes incursions dans les établissements de ces derniers. La situation était assez grave pour alarmer les colons, ils résolurent c'y mettre fin.

Si les suites immédiates de cette guerre firent perdre le Canada à la France, les conséquences reculées qui s'ensuivirent devaient faire perdre l'Amérique aux Anglais. Un même danger avait forcé les colons américains à s’unir lors de la guerre de Sept Ans ; cette campagne leur révéla leur puissance réelle et les prépara pour la lutte contre l’Angleterre. Ils avaient mis leur force à l'épreuve et se sentaient capables de se mesurer contre des armées aguerries. [ls étaient sortis de cette campagne avec une certaine confiance en eux-mêmes et une révélation de leur vraie valeur. Leurs soldats et leurs officiers avaient acquis cette expérience militaire qui ne se gagne que sur le champ de bataille. Un sentiment d'union sociale et d’unité nationale s'était développé au

(1) Cf, A. B. Huwr, The American Nation, vol. VIII, page 19.

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milieu d'eux. Pour la première fois, les colons du Nord et du Sud se trouvaient réunis sous un même bivouac, partageaient les mêmes périls et fraternisaient ensemble. Pour la première fois, ils sentaient qu'ils avaient un même nom, une même cause et une même terre natale a défendre. Désormais, le sentiment de solidarité qui les unissait allait se resserrer de plus en plus en présence de nouveaux dangers. [Il aurait fallu à l’Angleterre un gouvernement singulièrement sage pour conserver de pareilles colonies : c’est de ce qui lui manquait alors.

Le traité de Paris laissait l'Angleterre maîtresse d’un immense empire colonial. George IT, en montant sur le” trône, avait commencé par inaugurer une nouvelle poli- / tique coloniale . Les dépenses militaires de la guerre | de Sept Ans avaient été considérables, il fallait combler, ce déficit. On décida de demander aux colonies leur contribution pour le paiement de cette dette nationale. Un certain chiffre serait assigné à chacune, payable souk forme d’impôts sur les marchandises. On ferait revivre les lois de navigation pour les appliquer dans toute leur force. |

Cette nouvelle politique s’inaugurait juste au momert où les Américains venaient de se rendre compte de leur force nationale et commençaient à entrevoir la grande destinée que l’avenir leur réservait. Quelle allait être leur attitude vis-à-vis de cette nouvelle orientation de la politique anglaise ? Deux cas analogues se sont produits récemment : l’un, après la guerre du Transvaal ; l’autre, après la guerre mondiale, quand l'Angleterre essaya de nouveau de faire un appel aux ressources de ses colonies pour l'aider à combler le déficit de la guerre. Les résultats ont été les mêmes que ceux qui se produisirent sous George I : ils ne firent que soulever un esprit d’opposition.

La loi sur les sucres, en 1764, qui renouvelait la loi des mélasses et [a rendait plus énergique, ouvrit la voice aux protestations. La loi du timbre, qui fut votée l’année

(1) Cf. À. B. Huwr, The American Nation, vol. VIII, pages 102-105.

uivante, les déchaîna ; elle fut comme la cloche d'alarme qui allait appeler les Américains à la résistance. L'Etat de la Virginie fut le premier à protester contre les nouveaux tarifs, la colonie de Massachusetts ne tarda pas à suivre cet exemple . Mais la métropole était résolue à se faire obéir, le roi George I était un monarque décidé à faire sentir son autorité royale. Seulement, l’époque n'était pas favorable aux actes arbitraires du gouvernement central. Un souffle révolutionnaire passait sur le monde ; on entendait au loin les bruits sourds et vagues d’un orage qui se préparait. Les précurseurs d’un nouvel ordre social avaient fait entendre leur voix, et leurs œuvres étaient lues et commentées partout. Locke et Blackstone, parmi les Anglais, Montesquieu, Voltaire et Rousseau, parmi les Français, tels étaient les hommes qui dirigeaient la pensée de l’époque. Leurs œuvres étaient en vente dans les librairies de Boston, de New-York, de Philadelphie et de New- Haven. Les gazettes de Boston faisaient des réclames spéciales pour les livres français. Les éditions du 15 mars 1762, du 15 et du 29 septembre de la même année, et du 31 octobre 1763, de la gazette The Boston Post, firent des réclames importantes en faveur des œuvres des auteurs que nous venons de mentionner.

À mesure que l’application des lois fiscales devenait plus sévère, les débats et discussions politiques augmentaient. Déjà, un certain antagonisme avait pris naissance en 1750, à l’occasion des desseins que l’on prêtait à la métropole d'établir des évêques anglicans dans Île pays. Les pasteurs dissidents tonnèrent contre l’épiscopat avec toute l’énergie dont ils étaient capables. Cette querelle prépara les esprits à la résistance et à la révolution. Lorsque celle-ci éclata, presque tous les dissidents se irouvèrent parmi les rangs révolutionnaires. Les {ownmeetings devinrent de vrais centres d’agitation politique. Des sociétés secrètes, connues sous le nom de Sons of Liberty, s'organisaient partout. Samuel Adams, le Mirabeau de la révolution américaine, citait Montesquieu

(1) Voir A. B. Huwr, The American Nation, vol. VIII, page 142.

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dans ses lettres à Washington, qui était alors colonel. Dans une de ces lettres, datée du 13 novembre 1765, il citait un passage du livre XII de l’Esprit des Lois, en disant : « Un célèbre écrivain, l’auteur de l'Esprit des Lois, a défini la liberté politique en ces mots : Elle consiste dans la sûreté, où du moins dans l’opinion que l’on a de sa sûreté. » Cette lettre fut écrite à l’occasion du Slamp Act, mesure qui ordonnait la perquisition au domicile de toute personne suspecte, l'arrestation et le jugement des accusés ou suspects devant les tribunaux militaires, sans la formalité d’un jurv. C’était la cour martiale. Cette mesure fit plus que toute autre pour déchaîner contre la métropole un torrent de revendications et l’opposition la plus acharnée.

Dans un autre article, qu'il publia à la date du 29 juin 1772, Samuel Adams citait de nouveau Montesquieu en rappelant ces mots : « La constitution anglaise a pour objet la liberté politique » ©. Cette dernière citation est un exemple particulièrement typique de celles que ne cessaient de faire les Américains. Du fait qu'ils avaient juré fidélité à l’Angleterre, ils se considéraient toujours comme étant sujets de ce pays et ils réclamaient l’application des lois anglaises dans les colonies. De son côté, la métropole considérait les colons comme des expatriés qui n’avaient d’autres droits que celui de la protection du drapeau, et les colonies comme des dépendances obligées de subvenir aux besoins de la mère-patrie. De ces deux opinions opposées devait sortir la décisive querelle.

Plus on se rapproche du moment où les hostilités vont éclater, plus les citations des auteurs français sont nombreuses, et particulièrement celles que l’on emprunte à l’Esprit des Lois. Faneuil Hall, à Boston, fut pour la Révolution américaine ce que devait être plus tard pour la Révolution française la salle du Jeu de Paume. Le professeur J. T. Adams, dans son récent livre sur cette époque, peut, à juste titre, affirmer : « L'influence de la littérature française, et surtout celle de Montesquieu,

(1) Esprit des Lois, livre XI, chapitre v.

or

ñe faisait que grandir » (. On cite le juriste bordelais partout ; les gazettes, en parlant de son livre, disent « qu'il devrait être dans les mains de tous ». L'édition anglaise de l'Esprit des Lois se vendait à un prix trop élevé pour être à la portée de tous. Dans le but de le disséminer davantage parmi le peuple, le Boston Post du 12 octobre 1772 annonce la publication d’une édition américaine à moitié prix de l’édition anglaise, Une page entière est consacrée à cette réclame, donnant des renseignements sur l’auteur, le contenu de chaque chapitre du livre et des citations de l’Eloge de Montesquieu, par d’Alembert. Cette édition surpassera celles qui existent en Europe, continue la réclame, par le fait qu'il y aura une introduction sur la vie de l'écrivain français, sur ses œuvres et sur la popularité de l’Esprit des Lois, « un livre traduit et publié dans la plupart des langues des nations civilisées de l’Europe », et « which ought to be in every man's hand ». Puis les commentaires de la presse sur Montesquieu se multiplient ; voici quelques numéros des gazettes où l'on fait allusion à cette influence :

Massachuselts Gazette, publiée à Boston

3 septembre 1770 ; 1* octobre 1770 ; 12 novembre 1770 ; 18 novembre 1771 ; 15 juillet 1771 ; 5 août 1771 ; 23 mars 1772 ; 19 octobre 1772 ; 13 juin 1774 ; 17 octébre 1774.

Boston Gazette, publiée à Boston :

15 juin 1167 ; 11 février 1771 ; 19 août 1771 ; 23 septembre 1771 ; 23 décembre 1771 ; 9 novembre 1772.

Boston Chronicle : publiée à Boston

25 avril 1768.

Un correspondant, qui signait « T. Q. », écrivait, dans la Gazette de Boston du 18 avril 1763, un article dans lequel il condamnait le projet de Grenville, qui consistait à donner au lieutenant-gouverneur le droit de siéger au Conseil de l’Etat et de remplir en même temps les fonctions judiciaires. C'était, disait-il, réunir dans un seul in-

(1) J. F. Anams, Revolulionary New England (Boston, 1923), p. 253.

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dividu tous les pouvoirs du gouvernement. Iterminait en faisant plusieurs citations de Montesquieu : « Liberty is a tranquillity of the mind arising from the opinion each man has of his own safety. » « La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté. » Et plus loin « I n’y à point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative » .

Un autre correspondant, sous le pseudonyme de « Philo-Politiæ », écrivait au Boston Evening Post, à la date du 24 octobre 1763, sur la question des pouvoirs dirigeants que le lieutenant-gouverneur du Massachusetts allait réunir dans ses fonctions. (On sait que le ministre Grenville avait donné pleins pouvoirs aux lieutenantsgouverneurs.) Il exprimait, dans cette correspondance, l'espoir de voir l'exécutif de la colonie abandonner son projet d'union des différents pouvoirs du gouvernement. Lui aussi invoquait l'Esprit des Lois comme autorité en ces matières : « Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ®...…. I n'y a point de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée des puissances législative et exécutrice » ().

À l’occasion de la loi des sucres, telle qu'elle avait été renouvelée par le ministre Grenville, le Boston Evening Post du 21 novembre 1763 contenait un article de fond dans lequel le rédacteur déplorait la mise en vigueur des « lois de navigation ». Il invitait le gouvernement à mettre les denrées principales sur la liste des articles libres de droits d’entrée, « autrement, assurait-il, le commerce risquerait de périr ». Il terminait en suppliant la métropole de mettre fin aux lois de navigation qui menacent de tuer le commerce avec les nations étrangères, et citait ce passage d’une édition française de l'Esprit des Lois : « Le commerce, tantôt détruit par les conquérants, tantôt gèné par les monarques, parcourt la terre, fuit

(1) Cf. Esprit des Lois, livre XI, chap. vr.

(2) Id., livre XI, chap. rv.

(3) Id., livre XI, chap. vr.

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Où il est opprimé, se repose où on le laisse respirer : il règne aujourd’hui où l’on ne voyait que des déserts, des mers et des rochers ; là où il régnait, il n’y a que des déserts » ().

Parmi les correspondants des journaux américains, il s'en trouve qui prennent le parti de la métropole. En voici un qui signe « J. » et écrit au Boston Post du 23 mai 1763, pour prendre la défense du décret ministériel de Grenville. Dans sa lettre, il attire l’attention sur le fait que les lords anglais siégeaient à la législature et occupaient en même temps une place comme juges sur les bancs du conseil. Il citait ensuite ce passage de l'Esprit des Lois : « La liberté est le droit de faire ce que les lois permettent » ).

La plupart de ces citations sont empruntées aux gazettes de la colonie de Massachusetts, parce que c’est dans cette colonie-là que la résistance à l'autorité du gouvernement anglais se fit sentir le plus énergiquement. Ce fut aussi dans cet Etat que les hostilités commencèrent. Quoique beaucoup moins nombreuses, les gazettes des autres colonies publiaient aussi des articles analogœues, tantôt bläâmant l'influence française, tantôt lui donnant son approbation. Voici un Tory, de la colonie du Connecticut, qui envoie au journal le Conneclicul Courant, du 8 juin 1767, force lamentations : « En tête des malheurs de la colonie, ils faut placer les French Doktors, French Monkeys and French Frolks. » L’accusation portée contre les savants français et les soutanes françaises se comprend facilement, mais l’allusion faite aux singes français sort sans doute de la plume d’un francophobe.

Dans la colonie du Massachusetts, la plupart des commentaires se firent durant les années 1771 et 1772, à la suite de la révocation du gouvernement civil et de la charte de la colonie. Ce qui ne cesse de nous étonner, dans les discussions politiques de cette époque, c'est la manière dont les écrivains et orateurs font usage de

(1) Esprit des Lois, livre XXI, chap. v.

(2) Id., livre XI, chap. 11.

l'Esprit des Lois. L'autorité de cette œuvre est considérable et on la voit citée par tous ceux qui s'occupent de protester contre la métropole. Une des raisons de cette popularité consiste évidemment dans le fait que le juriste bordelais avait énoncé ses théories avec une lucidité et une clarté d'esprit vraiment françaises. Il avait fait ressortir tous les avantages et tous les droits qu'un citoyen anglais pouvait réclamer de la politique de son pays. Forts de ces droits comme nationaux britanniques, les colons américains se servirent des raisonnements du juriste français pour revendiquer leurs privilèges. L'Esprit des Lois devint pour eux un vrai livre de chevet ; ils s’en servaient dans leurs débats, dans leurs pamphlets, dans leurs discours et ils le consultaient comme on consulte un manuel de lois, comme on consultait autrefois le Digeste.

Au livre XI, chapitre vi, de l’Esprit des Lois, Montesquieu disait : « Si la puissance exécutrice statue sur la levée des deniers du peuple autrement que par son consentement, il n’y aura pas de liberté... » Les colons américains firent de ce passage leur fameuse objection aux impôts nouveaux : « No taxation without representalion. » Ils refusèrent donc de payer tout nouvel impôt en vertu du fait qu'ils n'étaient pas représentés au Parlement anglais.

Au même livre et au même chapitre, Montesquieu avait dit que la justice ne devait « être exercée que par des personnes tirées du peuple ». Le gouvernement anglais se proposait de juger les individus réfractaires aux nouvelles mesures fiscales par le moyen des cours martiales. Les Américains répondaient que le droit d’être jugé par un jury était un droit inné de tous les citoyens anglais et que nul juge ne pouvait présider leurs tribunaux excepté des juges civils.

Dans sa quatrième Lettre à un fermier W), lettre dans laquelle il explique le mot « taxe » et son application ordinaire, le pamphlétaire John Dickinson cite la définition de Montesquieu, « que les contributions sont des

(1) John Dicinsow, Lellers lo a Farmer, 4 lettre, Philadelphie, 1767.

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fhupôts pour obtenir des revenus » (D, (Sa traduction n'est pas absolument conforme au texte français.) Se fondant sur ce passage, Dickinson conteste au Parlement anglais le droit de lever de pareils revenus sur les colonies américaines, sans leur consentement. Dans sa septième lettre, il cite de nouveau l'Esprit des Lois, au livre XHH, chapitre vin, en disant « qu'il faut qu'il y ait quelque rapport entre la marchandise et l’impôt, et que sur une denrée de peu de valeur on ne doit pas mettre un droit excessif ». Puis il essaie d’exciter les colons américains à une plus crande vigilance, en leur citant un autre passage du même Montesquieu : « La servitude commence toujours par le sommeil » ®).

Dans un traité qu'il publiait en 1765, et intitulait Considérations sur les dernières mesures anglaises touchant les colonies, Dickinson combattait les nouveaux règlements commerciaux par lesquels les colonies ne pouvaient vendre leurs produits à d’autres pays qu'à l'Angleterre. Citant une situation analogue relatée par Montesquieu dans l'Esprit des Lois, par laquelle la Pologne ne pouvait pas vendre son blé à d’autres nations qu'au Danemark, situation que le juriste français démontre comme étant très nuisible à la Pologne, Dickinson tire de cette illustration la conclusion suivante que les colonies américaines doivent combattre la nouvelle mesure qui cherche à monopoliser leur commerce au profit de la métropole ).

Plus tard, quand vint le moment d’établir un gouvernement américain, Dickinson conseilla d'éviter les écueils que signale Montesquieu dans son système. Sur les avis du juriste français, il recommanda une fédération de républiques comme étant le gouvernement le mieux approprié aux colonies. Mais nous ne voulons pas anticiper.

Le premier congrès américain se réunit à Philadelphie, en septembre 1774 ; il avait été convoqué en réponse aux premiers actes d’hostilité de la part de l'Angleterre,

(1) Esprit des Lois, livre XIII, chap. 1.

(2) Id., livre XIV, chap. x.

(5) Id., livre XX, chap. 1x.

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