ACTE
acles par lesquels elle établissait le blocus du port de Boston. Les premières mesures volées furent la formation d’une association de colonies anglaises-américaines, qui comprendrait non seulement les treize colonies américaines, mais aussi le Canada. La Nouvelle-Ecosse semblait vouloir se joindre au mouvement séparatiste. Pour exclure l'Angleterre de l'Amérique du Nord, 1l fallait engager la province de Québec à entrer dans la fédération. La chose n’était pas facile à faire, mais elle valait la peine d’être tentée. Il y avait une différence de langue, de religion, de politique et d'intérêts économiques entre le Canada français et les treize colonies. Il faut aussi se rappeler que, si les colonies françaises avaient été arrachées à leur patrie et si elles avaient vu sombrer pour jamais leur ambition de devenir une grande nation, ce sont les colons américains qui en étaient responsables en grande partie. Bien plus, c'étaient eux aussi qui les avaient assujetties à leurs ennemis implacables, les Anglais. Les persécutions et les monstrueuses déportations des Acadiens venaient de se produire 4). Comment oublier tant de pertes, tant de cruautés et tant de souffrances ? Le désastre qu'avaient enduré les Canadiens était trop grand pour qu'on l’oubliât si vite.
Et pourtant, si la cause des colons américains devait triompher, il fallait présenter un front uni à l’Angleterre et exclure à jamais cette nation du continent américain. Lui laisser un piea sur cette terre, c'était lui donner le moyen de se fortifier, d'attaquer les colonies et de les réduire à nouveau à l’état de possessions. Aussi est-ce avec un sentiment d’appréhension que les délégués au congrès de Philadelphie abordèrent la question. Il fut résolu qu’un appel serait fait aux habitants de la province de Québec au nom des treize colonies réunies dans cette délibération. On confia à John Dickinson la tâche de rédiger cette communication importante, sa
(1) On connaît cette dramatique et douloureuse histoire dont le poème de Longfellow à popularisé les touchants épisodes. Cf. Em. LAUVRIÈRE, La Tragdie d'un peuple, histoire du peuple acadien (éd. Bossard, 1923).
Or
æ<onnaissance de la langue française le rendait propre à un pareil travail. Pour gagner la confiance des Canadiens français et s’attirer leur sympathie, le pamphlétaire sema son appel de citations tirées de l'Esprit des Lois. Il commença par insister sur les nouvelles mesures que la métropole venait d'introduire au Canada. Les procès par jury venaient d'être suspendus, la dîme était rétablie, le clergé rentrait en possession de ses anciens privilèges, etc. C'était un retour au moyen âge. S’attachant à ces nouvelles lois, et considérant l'effet désastreux que leur application ne peut manquer d’avoir sur le continent américain, Dickinson tente de soulever l’amour-propre des Canadiens-Français en se servant de passages pris dans l’œuvre de Montesquieu : « Elle (l’Angleterre) donnerait aux peuples de ses colonies là forme de son gouvernement propre ; et, ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu'elle enverrait habiter » ().
Partant de ce passage « qu’elle donnerait au peuple de ses colonies la forme de son gouvernement propre », Dickinson conclut que les colons sont aussi libres rt aussi privilégiés que les habitants de l’Angleterre ; que le Parlement ne peut ni supprimer les procès par jury, ni lever d'impôts sans le consentement des chambres, par conséquent le gouvernement anglais ne peut ni supprimer le jury, ni lever d'impôts en Amérique, sans le consentement des colons : « Que penserait votre compatriote, l’immortel Montesquieu, de telles lois tyranniques comme celles qu'on a projetées sur vous ? continue-t-il. Ecoutez ses paroles et prêtez-v toute l’attention que l’importance du sujet réclame. »
« La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d'esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté ; et pour qu'on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen » ().
(1) Esprit des Lois, livre XIX, chap. xxvur.
(2) Id., livre XI, chap. vi. Cf. plus haut p. 60.
« Lorsque, dans la même personne où dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutive, il n'y a point de liberté, parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement » (1.
« La puissance de juger ne doit pas être donnée à un sénat permanent, mais exercée par des personnes tirées du peuple, dans certains temps de l’année, de la manière prescrite par la loi, pour former un tribunal qui ne dure qu'autant que la nécessité le requiert » ().
« Dans un Etat libre, tout homme qui est sensé avoir une âme libre doit être gouverné par lui-même, il faudrait que le peuple en corps eût la puissance législative » (6),
« Les hommes de guerre sont des gens d’un métier qui peut être utile et souvent dangereux » (.
« Pour jouir de la liberté, il faut que chacun puisse dire ce qu'il pense, et, pour la conserver, il faut encore que chacun puisse dire ce qu’il pense » 6).
Cet appel ne produisit aucun effet. Ce que les colons américains ignoraient, c'est que le clergé français du Canada, en voyant l’imminence de la révolution américaine, avait envoyé une délégation à la métropole avec une liste des privilèges qu'ils réclamaient comme prix de leur fidélité à l’Angleterre ; autrement, ils feraient cause commune avec les Américains. L'’Angleterre céda sur tous les points en discussion et accorda, sans hésiter, le rétablissement de la dime, la suspension du jury, le retour des anciens privilèges au clergé catholique. C'est ce qui explique pourquoi la province de Québec est restée fidèle à la métropole.
Ces nombreuses citations, empruntées à l'Esprit des Lois, témoignent d'une grande connaissance de cette œuvre magistrale. Encore n’avons-nous cité que quelques
(1) Espril des Lois, livre XI, chap. vi.
(2) Id., ibid.
CO) MDI
(4) Id., livre XIX, chap. xxvur.
(D) Ld., ibid.
URE 7 légistes américains, mais nous pourrions facilement multiplier les exemples.
Ce qu'il faut remarquer, c’est que les colons utilisaient les théories de Montesquieu pour revendiquer leurs droits de citoyens anglais. Plus tard, ils viendront puiser à la même source les fondements de leur système politique.