MONTESQUIEU. — SA VIE. — SON CARACTÈRE. — SES VOYAGES
En janvier 1689, le parlement anglais adoptait sa « Déclaration des droits de l’homme », Bill of Rights, qui, par la suite, allait être considérée comme la constitution moderne de la nation Britannique.
Quelques mois auparavant, à la faveur d’un soulèvement organisé par la noblesse protestante de ce pays, Guillaume d'Orange avait débarqué sur les côtes d’Angleterre, sur l'invitation du parti révolutionnaire, et avait été proclamé roi « d'Angleterre, de France et d'Irlande ». Jacques IF, le monarque détrôné, avait dû s’enfuir et chercher asile à la cour de Louis XIV.
Pour un pays comme l'Angleterre, qui se plaît à considérer comme sacrés et inviolables les droits héréditaires de la famille royale et fait de ces droits une des bases de ce qu’on appelle, de l’autre côté de la Manche, la constitution coutumière (uniwrilten constitution), il fallait trouver des raisons valables pour permettre une pareille usurpation et admettre les griefs des révolution-. naires. Ce fut donc pour légitimer ces derniers et en même temps dénoncer les abus de la couronne que la nouvelle constitution fut rédigée. Le point capital de cette constitution fut de limiter les privilèges de la famille royale et de diminuer les prérogatives du roi. Elle est généralement connue dans l’histoire de la Grande-Bretagne sous le nom de « Constitution de
ER Ar
Guillaume et Marie », Elle est aussi considérée comme étant l’édit le plus important de la constitution coutumière de ce pays.
Dans la même année, et au même mois de la même année, c’est-à-dire en janvier 1689, naissait au château de la Brède, près de Bordeaux, Charles-Louis de la Brède, futur baron de Montesquieu, celui qui allait devenir plus tard l'interprète et le propagateur de cette constitution anglaise, et, par suite, l’oracle de la constitution des Etats-Unis.
Dans son livre intitulé Heroes and Hero Worship, l’éminent écrivain anglais Carlisle s'efforce de démontrer la thèse « que les grandes époques historiques sont le produit de grands hommes ». Cette question toute académique ne saurait entrer dans le ressort de notre sujet, nous ne faisons que signaler en passant ce parallèle historique et intéressant. Nous laissons au lecteur le soin de choisir entre une simple coïncidence historique et la thèse de Carlisle.
La famille de Montesquieu acquit ses titres de noblesse en vertu des services signalés qu'elle avait rendus à la Maison de Navarre. En 1561, la reine Jeanne de Navarre, fit un don de dix mille livres à son maître d'hôtel, Jean de Secondat, pour lui permettre d'acheter le domaine de Montesquieu. Plus tard, Henri IV continua ces faveurs royales envers les Secondat, en élevant à la baronnie Jacob de Secondat, fils du précédent, voulant, dit-il, « reconnaître les bons, fidèles et signalés services qui nous ont été faits par lui et par les siens ». Le second fils de Jacob, Jean Gaston de Secondat, reçut la charge de président à mortier au parlement de Guyenne. Cette charge, il la passa à son fils, Jean-Baptiste, qui, à son tour, la légua à son neveu, Charles-Louis, l’auteur de l'Esprit des Lois.
On raconte qu’au jour de la naissance de Charles- Louis, un mendiant se présenta au château de la Brède. Il y fut retenu par le père pour être parrain de l'enfant, afin « que ce parrain lui rappelât toute sa vie que les pauvres sont ses frères ». Un siècle et demi auparavant, le père de Montaigne avait agi de même au baptême de
Asie
“son fils. Cette fraternité, le juriste bordelais la pratiquera dans sa vie mieux que ne l'avait pratiquée l’auteur des Essais ().
Les trois premières années de Charles-Louis se passèrent à la campagne, en nourrice chez des paysans, selon la coutume des familles aristocratiques de l’époque. Il fut ensuite ramené au château de la Brède, qu’il devait habiter pendant la plus grande partie de sa vie. On voit encore, au rez-de-chaussée de ce château, la haute chambre qui lui servait à la fois de cabinet de travail et de chambre à coucher. Une grande table occupe le centre de cette chambre. C’est là que furent composés et dictés, en partie du moins, les Lettres Persanes, les Considérations et l'Esprit des Lois. La vue de l'écrivain s'étant affaiblie prématurément, il dut avoir recours à la plume d’un secrétaire pour écrire ses œuvres.
De l'enfance et de la jeunesse de Charles-Louis, nous ne savons presque rien. Il perdit sa mère de bonne heure, à l’âge de sept ans, c’est-à-dire à l’âge où les enfants sont si vite impressionnés par les conseils et l'exemple de leurs parents. La privation de cet exemple et des conseils salutaires de sa pieuse mère explique-t-elle quelques lacunes de son caractère et l’absence de certaines qualités morales que les vraies mères savent si bien développer dans les cœurs tendres et généreux de l’adolescence ? Nous serions assez tenté de le croire. En perdant la sienne dans son enfance, le jeune de la Brède avait perdu « ce préservatif puissant contre certains entraînements » ® auxquels il se livra plus tard dans ses premiers séjours à Paris.
A l’âge de 11 ans, il fut confié aux soins des Oratoriens, au collège de Juilly, où il resta jusqu’en 1705. Nulle anecdote, nul trait saillant de la vie du jeune écolier ne nous sont parvenus des cinq années qu’il passa à Juilly. Sorel lui fait passer onze ans à Juilly % : cela est inadmissible, puisqu'il est de retour au manoir en 1705, où il étudiera
(1) SoreL, Montesquieu, page 6.
(2) Zévorr, Montesquieu, page 21.
(3) Sorez, Montesquieu, page 7.
nes
le droit pendant huit ans ©. Le goût profond qu'il montra pour l’étude dans les années qui suivirent nous porte à croire qu'il a dû être un élève sérieux et laborieux, et qu'il avait acquis de bonnes connaissances en latin et en littérature classique chez les Oratoriens.
Toutefois, si cette éducation classique était faite pour développer l'intelligence du jeune collégien, elle avait le défaut de faire tarir chez lui les sources d'affection et Jes convictions religieuses. Qu'on se rappelle les paroles d’Anatole France, écrites sur un sujet analogue : « Mes parents ne me mirent point à ce bagne... Aussi, mes sentiments n'étaient point d’un esclave ; ils se développèrent avec cette douceur et cette force que la liberté donne à tout ce qui croit en elle » ®. C’est quelque chose qui ne cesse de nous étonner, que l’enseignement des Jésuites produisit chez le jeune de la Brède les mêmes effets qu'il devait produire plus tard chez Voltaire et chez Renan : une indifférence religieuse. La cause en serait-elle à ce que, dans les collèges de ce genre, on trouve surtout un christianisme froid et formel, au lieu d’une foi vive et sincère ? Nous laisserons au lecteur le soin d’en déduire les conclusions qui lui semblent appropriées ®).
L'été de 1705 revoit le jeune de la Brède de nouveau au manoir, Où il va maintenant commencer ses études en droit. Ce n’est pas qu’il eût manifesté une plus grande inclination pour cette profession que pour celle des lettres ou des sciences. S’il avait quelque préférence secrète, il n’y a aucun doute qu'elle aurait dû être pour une de ces deux dernières occupations, puisqu'il leur a témoigné tant d'intérêt et d’attachement. Ce furent évidemment les conseils de son entourage qui le firent décider ainsi. La procédure des tribunaux l’intéressait très peu, il cherchait plutôt à comprendre le caractère où l’espril des lois, comme il le dira lui-même. Le 24 février 1714, un an après la mort de son père, il fut reçu con-
) Zévorr, Montesquieu, page 19.
) Analole France, Le livre de mon ami, chap. « Les Humanités ». )
3) Cf. Sorer., Montesquieu, page 7.
seiller au parlement de Bordeaux, et le 20 juillet 1716, son oncle lui léguait sa charge de président à mortier au parlement, à condition qu'il prît le nom de Montesquieu, ce qui, sans doute, lui convenait très bien. Quant à la charge, il n’y a jamais beaucoup tenu ; s’il l’a gardée pendant dix ans, c’est sans doute parce que c'était presque une sinécure, mais le jour où elle l’incommodera dans ses projets, il s’en débarrassera aussitôt.
Il avait épousé, en 1715, M'° Jeanne de Lartigue, une Jeune fille de famille huguenote, qui lui apporta une dot de 100.000 livres, une vraie fortune pour l’époque. De cette union naquirent trois enfants, un garçon et deux filles. Ni sa charge de magistrat, ni sa famille, n'occupèrent jamais une grande place dans. sa vie, quoiqu'il montrât toujours beaucoup de respect envers l’une et l’autre. « Quant à mon métier de président, disait-il, j'ai le cœur droit, je comprenais assez bien les questions en elles-mêmes, mais pour les procédures, je n’v entendais rien » ®. Loin de nous la pensée qu'il ne s’acquittait pas de ses fonctions en toute conscience, car il conlinue en disant : « Je m’\ suis pourtant appliqué. »
Dans le fameux discours qu’il prononça lors de la rentrée du parlement de Bordeaux, en 1725, il fit preuve des talents d’un vrai orateur. Il réclama la liberté des tribunaux et la pureté des lois. Selon lui, ce n’est pas assez que la justice soit vertueuse, « il faut qu’elle soit éclairée ; il faut qu'elle soit prompte, qu'elle ne soit pas austère, et, enfin, qu'elle soit universelle » ® dans son application. On nous pardonnera notre témérité de remarquer ici que, selon nous, il ne serait pas hors de propos d’exiger de pareilles qualités de nos tribunaux actuels. ,
Le succès de ce discours fut si éclatant, que chaque année, à sa rentrée, et cela jusqu’en 1789, le parlement de la Guyenne le faisait réimprimer et distribuer parmi ses membres.
(1) Cf. Sorez, Montesquieu, page 10.
(2) Discours prononcé à la rentrée du parlement de Bordeaux, 1725.
(Œuvres complètes, VIT, 97).
EPA D ES
Cependant Montesquieu se sentait restreint dans ses fonctions de président à mortier. Pour lui, les parlements n'étaient que des « ruines que l’on foule aux pieds ». Son esprit était ailleurs, et comme l’a fort bien dit Zévort, «il lui fallait les horizons lumineux de l’histoire du droit, non les obscurités juridiques » ().
Pour mieux juger son caractère, il suffirait de parcourir avec attention ses pensées diverses, écrites au cours de sa vie. Il est assez vaniteux et hautain, il fait faire sa sénéalogie, et dit lui-même : « Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais, n’avant guère plus de 250 ans de noblesse prouvée, cependant jy suis attaché. » « Il y à furieusement de la baronnie dans notre famille, » ajoulait-il plus loin, après avoir marié ses trois enfants dans des familles aristocrates ®. Il poussait l’orgueil jusqu’à vouloir faire remonter sa généalogie aux tribus germaniques, aux « vainqueurs des Gaulois et des Romains ». Il est d’une nature réservée et un peu susceptible : « Je n'ai jamais voulu souffrir qu’un homme d’esprit s’avisät de me railler deux fois de suite... » « J'ai toujours méprisé ceux que je n’estimais pas. » Il ne se sentait réellement en liberté qu'avec des personnes du grand monde. Dans ces occasions, il fait preuve de beaucoup de présence d’ esprit et d’une conversation spirituelle. Au duc d'Orléans, qui lui demandait ce que lui avait coûté la composition des Lettres Persanes, il répondait : « Le papier, Monseigneur. »
D'autre part, c’est l’homme qui ne se pique de rien. Sa machine est si heureusement construite, disait-il, qu'il est frappé par tous les objects, «.assez vivement pour en ressentir le plaisir, mais pas assez pour qu'ils me causent de la peine ».
Si Montesquieu a eu ses défauts et ses lacunes, les admirables qualités de caractère dont il a fait preuve toute sa vie ont fait oublier ses infirmités morales. Il est patriote, il aime son prince et son pays ; il est sans
(1) Voir Zévort, Montesquieu, page 22.
(2) Voir Notes inédites, éd. Laboulaye. Cf. le Mémoire de ma vie, autographe de Montesquieu, publié, d'après les Archives de la Brède, par K. GéBeuN (Correspondance de Montesquieu, t. H, pp. 599-604).
DST RE
rancune, il refuse de prêter l’oreille aux rumeurs qui circulent contre lui. Chez lui, tout marchait avec mesure et modération. Il éprouvait une passion vive et sincère pour le bien public. Il s’attendrissait en présence de la souffrance et de la détresse. « Je n’ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri. » Un ouvrier anglais, horloger de métier, lui fait part de la grande détresse dans laquelle il se trouvait, et qui le poussait au suicide, disait-il. Montesquieu lui répond : « Ne vous pendez pas, mon cher Sully, je vous envoie cent écus, et venez me voir. »
Se promenant un jour, en bateau, dans la rade de Marseille, en compagnie d’un jeune batelier, celui-ci, répondant aux questions de Montesquieu sur son occupation, ses parents, etc., lui raconte comment son père a été fait prisonnier par des pirates, sa captivité en Algérie, la rançon de deux mille écus exigée par les pirates pour la liberté du père, les efforts infructueux de la famille pour réunir la somme voulue. Cinq ou six semaines plus tard, le père arrivait chez lui, sa rançon payée et une bourse en poche. Montesquieu l'avait racheté secrètement par l'entremise d’un banquier anglais, de Cadix, auquel il avait versé la somme de 7.900 livres.
Tandis que son compatriote, Montaigne, avait montré une conduite peu louable, quand la peste désola Bordeaux, durant le temps qu'il était maire de cette ville, Montesquieu, au contraire, fit acheter plusieurs milliers de mesures de blé qu'il distribua aux pauvres des alentours de son château, dans une année de disette. De tels actes démontrent bien, chez lui, l’homme charitable qu'il était, même si par nature il était stoïque et froid.
Il est vraiment rare de voir un homme de lettres débuter par un chef-d'œuvre, la gloire littéraire est une dame capricieuse qui demande qu'on lui fasse une cour assidue et de longue durée, avant de se laisser gagner. Au contraire, Montesquieu remporta les palmes à son premier livre, une œuvre anonyme, les Lettres Persanes. Mais si c'était une œuvre anonyme pour le grand public, elle ne le resta pas longtemps pour le monde de la société.
UE
Ce qui ne laissait pas de surprendre, c’est qu'un président à mortier, un juriste réputé pour être réservé el retiré, eût écrit un livre comme les Lettres Persanes. Dans les salons de la capitale, on n’en revenait pas. Ce qui fit la fortune du livre, c’est qu'il était exactement adapté à la mode de l’époque, quant à la description des pays el des mœurs étrangères et quant à la manière de traiter le sujet. Il y avait du piquant, de l’indécent et même du scabreux, tout cela étrangement mélangé avec le grave, le sérieux et l’ironie. Les salons lui ouvrirent leurs portes, il vint à Paris pour s’y égayer et pour jouir de sa popularité.
Au lendemain de la publication d’une de ses premières œuvres, le poète anglais, Byron, s’écriait : « I awoke one morning and found my self famous » (1. Montesquieu, lui aussi, aurait pu prononcer ces paroles, au lendemain de la publication des Lettres Persanes. « Cela se vendra comme du pain, » lui avait dit le P. Desmolets; c’est ce qui arriva. Quatre éditions parurent en 1721 et quatre contrefaçons. « Ecrivez-moi des Lettres Persanes, » disaient les libraires aux hommes de lettres, en les tirant par la manche.
Quel est l’écrivain, en France, qui, au jour de sa popularité, n’ait ressenti le vif désir d’être compté parmi les « Immortels » ? Siéger à l’Académie, voilà à quoi rêvait Montesquieu ; il y présenta sa candidature en 1725. Mais ses attaques masquées, qu'il avait dirigées dans son œuvre contre le clergé et la noblesse, lui avaient fait des ennemis à Paris. Cependant, il avait aussi de puissants amis à la cour pour appuyer sa candidature. Malgré cela, le roi refusa de confirmer son élection, : sous prétexte qu'il n’habitait pas la capitale. Montesquieu vendit sa charge de président à mortier et vint se fixer à Paris. En 1727, un autre siège se trouvant vacant, il renouvela sa candidature ; cette fois, ce fut pour y être admis. On prétend qu'il dut auparavant opérer quelques changements dans certaines lettres de son livre pour plaire au cardinal Fleury, et que celui-ci
(1) « Je me suis réveillé un matin pour me trouver célèbre, »
finit par confirmer l'élection. Du reste, il assista très peu aux réunions de l’Académie. Peut-être n’y trouvat-il pas les discussions sérieuses qu'il s'attendait à y rencontrer.
Depuis plusieurs années, Montesquieu collectionnait des matériaux pour une œuvre magistrale qu'il avait en vue. Mais il comprenait que, pour une œuvre de ce genre, il devait aller puiser les renseignements aux sources mêmes, où il pourrait faire des observations personnelles. Dans ce but, il part en 1728, pour ne revenir qu’en 1731. Il voyvagea en Hongrie, en Italie, en Autriche, en Suisse, en Allemagne et en Hollande, où il arriva en automne de 1729. Zévort signale le fait que Montesquieu fit la connaissance de Lord Chesterfield à Venise, en Italie ©), tandis que Collins, dans son Montesquieu in England, nous assure que ce fut par l'intermédiaire d’une lettre d'introduction de la part de l'ambassadeur anglais, Waldegrave, que Montesquieu se présenta à Chesterfield. Ce qu'il y a de certain, c’est que Chesterfield était à La Haye au moment où Montesquieu y arriva et qu'il lui offrit passage sur son yacht pour se rendre en Angleterre, où, selon la gazette le Universal Spectator, ils arrivèrent le 21 octobre 1729 (.
Qu'il nous soit permis de nous attarder un peu sur le séjour de Montesquieu en Angleterre, séjour qui devait jouer un si grand rôle dans la composition de sa grande œuvre. [1 nous sera plus facile ensuite de retracer l’influence qu'il y a subie.
(1) Voir Zévorr, Montesquieu, page 139.
(2) Universal Spectator du samedi 23 octobre 1729, Londres.