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mais celui conseilla un refus, parce que, disait-il, « toul ce qui intéresse des amis n'intéresse pas le public également, qui est toujours sévère sur ce qu'on lui présente d’un homme célèbre ».
La Révolution arriva, Jean-Baptiste passa en Angleterre, où il y mourut en 1795. Mais, avant son départ de France, il avait confié les manuscrits de son père à deux frères, appelés Laines. Ceux-ci, après le retour des émigrés, en 1815, les firent parvenir à Charles-Louis, petitfils de Montesquieu, qui habitait l’Angleterre, où il s'était définitivement fixé. On s'accorde à croire que c'est lui qui détruisit la plus grande partie des Notes sur l’Angleterre. 11 était devenu sujet britannique et ne trouvait pas de son goût le jugement un peu trop sévère que son aïeul avait porté sur nos voisins d’outre-Manche. Plus tard, après la mort de Charles-Louis, et sur la demande du préfet de la Gironde, au nom des descendants de Montesquieu, les manuscrits furent réexpédiés en France pour être gardés au château de la Brède. Dernièrement, plusieurs publications en ont été faites sous la direction de M. Barckhausen (1).
L'exposé que nous fait M. Dedieu du voyage de Montesquieu en Angleterre est des plus intéressants ®. Selon le savant professeur de Toulouse, l’ancien président à mortier passait en ce moment par une crise intellectuelle. Il venait de terminer les huit premiers livres de l'Esprit des Lois. Il connaît très bien l'institution de la monarchie, il l’a vue de près en France et en a étudié longuement les principes. Le gouvernement républicain ne cesse d’avoir un vif attrait pour lui. Comme Île dit M. Dedieu, « il serait républicain s'il n'était pas monarchiste » ®, Dès sa jeunesse, il a fait ses délices des républiques de l’antiquité, aussi se plaît-il à étaler devant les yeux de ses auditeurs les principes politiques des républiques. Mais Montesquieu est également épris des expériences scientifiques ; c’est un empiriste. Il rêve
(1) Cf. plus bas, p. 136.
(2) Cf. Denuu, Montesquieu et la tradition anglaise, au chapitre « Le voyage de Montesquieu en Angleterre », Paris, 1909.
(3) Ibid,, page 136.
d'appliquer les règles de la science expérimentale à la politique. Pour cela, il entreprendra un voyage à travers l’Europe, dans le but de visiter les diverses républiques et monarchies, afin de vérifier ses théories politiques à la lumière de la réalité. La monarchie en France et en Espagne a passé au despotisme, système que Montesquieu hait du plus profond de son cœur. L'avenir du système monarchique lui apparaît sombre, il finit par dégénérer en despotisme.
En dehors du système républicain, l’ancien président à mortier n'entrevoit pas d'espoir pour la liberté politique. Les pouvoirs intermédiaires, qui mettaient un frein aux entraves de la couronne et en tempéraient les édits, ont été abolis en France. Personne n'ose réclamer contre l’autorité du roi. C’est pour cela que le philosophe de la Brède tourne les yeux vers les gouvernements républicains, quoiqu'il ne cesse d’avoir de vives sympathies pour la monarchie.
Il est vrai que, dans les réunions du club de l’Entresol, auxquelles il a assisté et où il a lu, en 1722, son Dialogue de Sylla et d’Eucrate, il a sans doute entendu parler du système politique anglais, fondé sur une monarchie limitée. Il est même possible que, dans ces réunions, il ait fait la connaissance des anglais Ramsay et Walpole, deux étrangers qui fréquentaient les réunions du club en ces temps-là. Mais Montesquieu préfère attendre d’avoir été mis en contact avec la réalité avant de juger. Cette réalité porte un rude coup à son idéal, l'édifice qu'il avait si soigneusement construit par le moyen de ses théories politiques menace de s'effondrer. Venise, Gênes, Livourne, autant de républiques où règnent la corruption, la lâcheté et l'anarchie ; c'est pourquoi il dira maintenant : « Il n’y a rien de plus insolent dans le monde que les républiques » tt),
Dans l'écroulement de ses théories, Montesquieu aperçoit une lueur d’espérance. Il a vu de près la noblesse hongroise, et au lieu de trouver en elle un corps corrompu et décadent, il l’a trouvée généreuse et sympathi-
(1) Cf. Voyages, t. II, page 290.
que envers la classe ouvrière. Il se reprend à faire confiance au pouvoir intermédiaire de la noblesse.
Pour mieux comprendre son état d'âme au moment où il arrive en Angleterre, qu'on se rappelle ce que ses pensées avaient été au sujet de ce pays. Il croyait fermement que le Parlement anglais avait détruit les lois fondamentales et les garanties des corps intermédiaires (M). Aussi ses premières impressions du pays sont-elles un peu hostiles. Mais elles changeront vite, au fur et à mesure qu'il comprendra mieux le pays et le système politique qui x règne.
Arrivé à Londres, Montesquieu écrivit à son ami, le P. Cerati ®, que le pays ne ressemble guère au reste de l’Europe : « Il n’y a rien de plus affreux que les rues de Londres ; elles sont bien malpropres, le pavé y est mal “entretenu. MEtéplus tion Citmetsémhle que Paris est une belle ville où il y à des choses laides à voir, Londres est une vilaine ville où il y a de très belles choses à voir » (5).
La classe ouvrière semble n'avoir eu aucun intérêt pour lui ; mais, par contre, il étudia avec soin les nobles et les bourgeois. Il remarqua une certaine sensualité partout : « Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille et de l’aisance. Comme ïil n’est pas répandu, et qu'il est borné à cela, dès que sa fortune se délabre et qu'il ne peut plus avoir cela, il se tue ou se fait voleur. »
Mii sept cent vingt-neuf, c'était le temps du ministère Walpole, homme sans scrupule, pour qui « tout avait son prix ». La corruption était partout, aussi Montesquieu écrivait-il : « La corruption s'est mise dans toutes les conditions..…., l'argent ici est souverainement estimé, l’homme à peu de valeur. » Plus loin, il continue les mêmes remarques en disant : « Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Is la vendent au roi, el si le roi la leur redonnait, ils la revendraient
(1) ÆEspril des Lois, livre I, chapitre 1v.
(2) Gaspard Cerali (1690-1769). Montesquieu l'avait connu à Rome, chez le cardinal de Polignac. I fut provéditeur de l'Université de Pise el, plus tard, voyagea en France, en Angleterre et en Allemagne,
(8) Notes sur l'Angleterre.