‹ Étude sur l'influence de Montesquieu dans les constitutions américainesChapitre 7 sur 30 · RO PES · texte numérisé non relu

RO PES

celui des Républiques anciennes. Ses observations sur le système parlementaire anglais et ses études sur la constitution du pays qu'il visitait à cette époque vont bientôt donner naissance, chez l’auteur, à une profonde vénération pour le système politique d’une monarchie limitée et les pouvoirs restreints de la monarchie. Il comprendra toute la vérité pratique de la maxime anglaise que le monarque règne mais ne gouverne pas. Qu'on nous permette de dire entre parenthèses que cette vérité n'avait pas d’application au moment où Montesquieu visitait le pays. |

Dans son exposé si lucide, M. Dedieu nous dépeint comment l'admiration que Montesquieu avait pour le système républicain s’effondra en présence de la réalité, dans ses voyages à travers l’Europe (). Mais si pendant ce voyage l'écrivain voit son édifice politique s’écrouler, des rencontres inattendues viennent le réjouir en le mettant sur la vraie piste, qu'il cherchait depuis longtemps. II avait désespéré du corps des nobles, le jugeant en décadence : mais voici qu'il trouve la noblesse hongroise vaillante et généreuse, vrai type de cette chevalerie féodale dont il regrettait la disparition. En Hollande, il remarque un certain équilibre dans le gouvernement, dû au contrepoids que chaque pouvoir exerce dans cet équilibre. En même temps, il aperçoit dans chaque Etat confédéré les garanties de la liberté politique mises en jeu par le moyen de la séparation des pouvoirs. C’est la réalité vivante de ce système « des puissances subordonnées et dépendantes » qu'il avait rêvé. Ce sont elles qui tempèrent l'autorité du monarque et qui en même temps assurent la liberté politique au peuple. C’est dans cet état d'esprit que Montesquieu débarqua en Angleterre. Il s’agit maintenant de découvrir jusqu’à quel point les idées anglaises influèrent sur ses théories.

Cette question de savoir ce que Montesquieu a pris aux Anglais pour formuler sa théorie des pouvoirs dirigeants ne cessera jamais d’intéresser les critiques. Certains d’entre eux, comme James Bryce, le professeur Stephens,

(1) Cf. Denieu, Montesquieu et. la tradition anglaise, ch, v.

Fo

æt d’autres, pensent que la théorie de l’ancien président à mortier n'est qu'une réplique de la constitution anglaise ; tandis que les critiques allemands et certains Américains, comme Becker, Thorpe, etc., croient fermement que Montesquieu fit preuve d’une certaine originalité dans son système. Sur ce point, les recherches faites par M. Dedieu ne laissent pas d’être intéressantes. L'auteur démontre sans conteste que l’idée de Ia séparation des pouvoirs, Montesquieu la connaissait des années avait son vovage en Angleterre. Elle apparaît déjà confusément en 1716, quand il est encore président à mortier et qu'il suggère au Régent de faire des réformes sur les dettes de l'Etat ®. « Il faudrait, dit-il, rétablir les communautés, qui ne sont plus qu'une ombre, et établir les Etats dans toutes les provinces. » Au lieu de faire disparaître l’autorité souveraine, « ces pouvoirs multipliés » ne la suppriment pas, ils ne font que la tempérer : « L'autorité du roi n’en serait pas affaiblie... et si l’on examine le projet, on y trouvera mille avantages, dont le dernier ne serait pas celui de rendre la Régence inébranlable ; car tout le monde sera intéressé à soutenir votre ouvrage » ().

Nous sommes à l’époque où de pareilles théories sont à l’ordre du jour. Au club de l’Entresol, l’abbé de Saint- Pierre sème ses idées politiques à plein vent, Walpole, le futur ministre anglais, assiste à ces réunions. On assure que Montesquieu les fréquenta aussi. Tout nous porte à croire que ces idées n'étaient pas étrangères à cette assemblée qui, au dire de Sainte-Beuve, était « un berceau d'Académie. des sciences morales et politiques ». N’aurait-il pas aussi aperçu vaguement, dans ses études des républiques de l’antiquité, ce frein et contrepoids des pouvoirs s'exercer dans les gouvernements grecs et romains ? Il semble que cette idée lui soit venue à l'esprit, en composant les Considérations, puisqu'il dit qu'aussi longtemps que les « Romains se gouvernèrent

(@) Denreu, Montesquieu et la tradition anglaise, page 154. (2) Cf. Mémoire sur les Dettes de l'Etat, dans les Mélanges inédits, Bordeaux, 1892, p. 243.

Page 1