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par leur constitution (équilibre des pouvoirs), ils eurent une suite de succès, mais que, dès le moment où ils négligèrent de la suivre (décadence des pouvoirs), ils eurent une suite de défaites.
Au reste, ces théories étaient courantes à la fin du xvu siècle et pendant tout le xvrr° siècle. Elles procédaient de l’Angleterre où la révolution de 1688 et celle de 1649, avec tous les mouvements politiques qu’elles représentaient, les tenaient en éveil. C’est ainsi que nous voyons, en 1663, un ambassadeur français, M. le comte de Comminges, les étudier et en faire un compte rendu à la cour du roi Louis XIV : « J’espère dans un peu de jours, écrivait-il, envoyer à Votre Majesté un petit traité auquel je travaille, touchant l'institution, l’autorité et la manière de procéder du parlement » 4).
« On peut dire que les parlements, en Angleterre, n’ont été introduits que pour servir de frein aux rois qui pourraient abuser de la leur... », disait-il ailleurs ®.
La révocation de l’Edit de Nantes, en chassant de leur pays des milliers de Français protestants, déchaïîna une véritable propagande de théories politiques contre le despotisme de Louis XIV. Chaque écrivain protestant français établi en Angleterre ou en Hollande devint un propagateur des idées anglaises, surtout de l’idée parlementaire et de la limitation de l'autorité royale 6), C’est surtout à partir de 1689 que date cette invasion de petits volumes imprimés en fins caractères, qui devaient remuer si profondément l'opinion publique en France. « Guillaume d'Orange, en montant sur le trône anglais, reconnaissail que son pouvoir n'était pas absolu..., et nos réfugiés s’efforcèrent de démontrer au monde la justice et l'équité des idées anglaises qu'ils venaient d’adopter » (9), Quelques années plus tard, un journal protestant français, publié en Hollande, disait : « Les lois fondamentales d’où découlent l'autorité des rois et les privi-
(1) Voir lettre du 15 mars 1663, f° 109, Archives des Affaires étranwères.
(2) Cf. ms. 526, f° 266, Archives des Affaires étrangères.
(3) Cf. Savous, La littéralure française à l'étranger.
(4) Cf. Denreu, Montesquieu et la tradilion anglaise, pages 36-37.
or
fèges du peuple servent de digues qui retiennent les uns et les autres dans des bornes justes et équitables » 0),
À côté du rôle joué par les protestants dans la diffusion des idées parlementaires en France, il faut aussi citer celui des historiens de l’époque qui entreprirent de faire connaître en France ce qu'était le gouvernement anglais, et parmi lesquels figurent en premier lieu Larrey et Rapin-Thoyras.
Il serait évidemment difficile de dire jusqu’à quel point Montesquieu fut influencé par ces nouvelles idées politiques, mais il n'y a aucun doute qu'un esprit aussi ouvert que le sien ait subi leur ascendant ®.
La conclusion qui s'impose est que le philosophe français n'érigea pas son système politique avec des matériaux de sa propre création; comme nous le porterait à croire son épigraphe : Prolem sine matre creatam, mais qu'il se servit des idées étrangères vulgarisées en France.
Tous les biographes français de l’auteur de l'Esprit des Lois s'accordent à dire que, parmi les penseurs anglais, Locke fut celui qui exerça une inhuence prépondérante sur le légiste de Bordeaux. Reste à savoir dans quelle mesure les théories de Montesquieu sont redevables à celles qu’énonçait John Locke dans son Treaties on civil Government.
On sait que, dans sa méthode de traiter l’histoire, Montesquieu différait beaucoup de Bossuel. ‘Tandis que ce dernier attribue tout aux causes finales, où l'humanité n'entre pour rien dans le détail des événements, Montesquieu ramène tout à l’action et au choix des hormimes dans la direction des affaires de la nation. C’est ce qui lui fait dire : « Ge n’est pas la fortune qui domine le monue ; on peut ie demander aux Romains, qui eurent une suite perpétuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre » ®. II y des causes générales, soit morales, soit physiques, qui
(1) Journal littéraire de la Haye, 1. V, page 55%. e () Cf. Denreu, Montesquieu el la tradition anglaise, page 164. (3) Considérations, chap. xv.
agissent dans chaque monarchie, l’élèvent, la maintiennent, ou la précipitent ; tous les accidents sont soumis à ces causes...
Tandis que Locke raisonne d’après des idées abstraites et utopiques, Montesquieu s'appuie sur lexpérience de l’histoire. Lui, qui est épris des expériences scientifiques, cherche constamment à appliquer cette méthode expérimentale à la science politique. Sa méthode sera donc empirique. De son côté, le philosophe anglais fonde la sienne sur l'utopie du Contrat social ; c’est un idéologue au plus haut degré. Qu'on ne s'étonne donc plus si, quand il fut appelé à rédiger une constitution pour la colonie de la Caroline, il y réussit assez mal puisque les théories sur lesquelles était fondée cette constitution étaient impraticables et ne purent se réaliser ?.
Ce qui se dégage de la pensée fondamentale du philosophe français, c’est sa haine du despotisme. Il a assisté aux dernières années du règne de Louis XIŸ, règne durant lequel les institutions libérales de la monarchie française ont été dissoutes pour faire place à l'autorité d’un seul, il a vu la France agonisante et aux prises avec les décrets d’un tyran, et il a conçu contre le système despotique une horreur implacable. Il est à la recherche d’un système de gouvernement qui offrira une vraie garantie des libertés politiques. Cette garantie lui paraît se trouver dans la doctrine consiitutionneile, 11 voudrai! que le peuple et la noblesse aient leur part à la souveraineté tout aussi bien que le monarque. C'est pourquoi il dit : « Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir, donner pour ainsi dire un lest à l’une pour la mettre en état de résister à une autre » ®. Remarquons que cela, il le dit avant d'entreprendre son voyage en Angleterre, preuve convaincante qu'il connaissait déjà le système de balance et contrepoids.
Selon M. Dedieu, « la pensée fondamentale de Montes-
(1) Voir Les Constitutions de la Caroline, Archives de l'Etat de la Caroline du Sud.
(2) Voir Esprit des Lois, livre V, chapitre xrv.
quieu est de rendre impossible le despotisme et de faire uaître la liberté politique », tandis que celle de Locke est d'établir la souveraineté du peuple. Montesquieu voit déjà la séparation des pouvoirs réalisée, « puisque chacune des trois puissances est déléguée à des personnes ou à des corps distincts, et pleinement indépendants les uns à l'égard des autres dans leur cercle d’action ». Chez Locke, la séparation s'opère différemment. il analyse premièrement « les diverses attributions du pouvoir », confie « au peuple la puissance législative et lui subordonne les autres pouvoirs, même l'autorité exécutive » (),
Dans Ja constitution parlementaire de Montesquieu, on reconnaît deux théories distinctes qu'il veut fusionner ensemble : « la théorie de la division des pouvoirs en pouvoirs légisiatif, exécutif et judiciaire, — et la théorie de la combinaison des trois formes de gouvernements : royauté, aristocratie et démocratie. » Cela est absent de la doctrine parlementaire de Locke.
Citons encore cet autre passage de M. Dedieu, qui approfondit la différence entre la théorie de Montesquieu et celle de Locke : « Montesquieu recommande de maintenir entre les pouvoirs une séparation réelle, profonde, effective, que l’on obtiendra aisément, si l’on confie chaque pouvoir à une personne particulière ou à un corps spécial, vivant d’une vie propre, autonome. D’autre part, il établit cette vérité politique que’séparer n'est pas désunir et désorganiser. L’harmonie n'est pas incompatible avec la séparation, mais elle est obtenue à force de patience et de génie. » Chez Locke, « la conception de la séparation des pouvoirs est totalement différente. Locke ne veut ni séparation aussi tranchée, ni combinaison aussi subtile, ni autonomie aussi complète ; mais les pouvoirs vivront dans une certaine intimité, et particulièrement l'exécutif, mis entre les mains du monarque, sera soumis au législatif, lui-même déposé entre les mains du parlement et du peuple » ®.
() Denœu, Montesquieu el la tradition anglaise, page 180. (2) Ip., ibid.
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n’y a donc plus de doute, le principe fondamental de Montesquieu est totalement différent de celui de Locke. Du reste, c’est bien ainsi que le comprirent les légistes américains, eux qui étaient versés dans la philophie de Locke tout aussi bien que dans celle de Montesquieu. Le philosophe anglais n’est cité que deux fois dans les notes que Madison à prises à la convention constitutionnelle, et ces deux fois par le même légiste et dans un même discours, tandis que, de son côté, Montesquieu fut cité neuf fois par six légistes différents. Le système clair et lucide du philosophe français était formulé de telle manière qu’il convenait exactement aux besoins des Yankees.