‹ Étude sur l'influence de Montesquieu dans les constitutions américainesChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES RAPPORTS D'IDÉES DANS LES « LETTRES PERSANES », LES ( CONSIDÉRATIONS » ET L’ ( ESPRIT DES LOIS »

Point n'est notre intention, en abordant l'étude des œuvres de Montesquieu, de nous arrêter à chacune d'elles. Nous toucherons seulement à celles qui, comme les Lettres Persanes, et les Considérations, contiennent le germe des idées que nous trouvons développées dans l'Esprit des Lois. Quant aux autres œuvres de l’auteur, elles ont peu ou point du tout de rapport avec le sujet de cette thèse.

Les Leltres Persanes furent publiées en 1721 : elles avaient été confiées par Montesquieu à son secrétaire, l’abbé Duval, avec ordre de les faire imprimer hors de France. Elles parurent en deux éditions séparées, sans nom d'auteur et sans indication de date, chez Pierre Brunel, à Amsterdam, et chez Pierre Marteau, à Coiogne (ces deux noms d’éditeurs semblent des pseudonymes). Le livre fit à la fois fureur et scandale : fureur, par la manière dont les sujets étaient traités ; scandale, à cause de son contenu, surtout quand on apprit qui en était le véritable auteur. Publier un livré de ce genre à pareille époque était s’exposer à des poursuites en justice. Attaquer à la fois et le gouvernement et la religion, tourner les prêtres et les grands personnages d'Etat en ridicule, c'était rire au nez de la Sorbonne et à celui des autorités civiles. Pour en avoir dit moins, quelques années auparavant, Voltaire avait été mis en prison. On comprendra pourquoi Montesquieu avait préféré publier son ouvrage à l'étranger et sous un pseudonyme.

Le livre était le premier brillant chef-d'œuvre du xvur* siècle, le premier de son espèce qui fût écrit en France. L'ironie et le sarcasme débordent partout. Le cadre du sujet, que Montesquieu empruntait sans doute au Voyage en Perse , de Chardin, n’était qu’un masque ou un voile, derrière lequel on pouvait frapper plus fort, sans trop se risquer soi-même. Le style est en partie celui du roman et en partie celui du journaliste d'aujourd'hui. Cette sorte de mélange, assaisonné d’une forte sauce de libertinage, était à la mode de ces temps-là. Les figures y abondent, à la manière des Mille et une Nuits ®. Entre autres, on remarque celle de l’Aveugle, celle de la Société anonyme, celle de l’Affaire, celles de l'Ecole Turcaret, du Poète affamé et de l'Homme à bonnes fortunes.

À mesure que l’ouvrage avance, il gagne aussi en profondeur et en importance. On trouve en nombre de lettres les germes des idées et de la philosophie de l'Esprit des Lois. Il est vrai que Montesquieu les remanie, les repasse et les polit, mais elles n’en sont pas moins les mêmes idées exprimées sous d’autres termes. C’est ainsi que le plaidoyer du livre VI, chapitres 1x à x1, en faveur de la tolérance et des peines proportionnées aux délits commis, se trouve déjà en embryon dans la lettre 80.

En lisant la lettre 83, on penserait se trouver au premier chapitre de l’Esprit des Lois : « La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses. » C’est presque l'introduction du premier chapitre : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. »

(1) Chardin à fait en 1671 le voyage de Paris à Ispahan, et il a séjourné à la cour de Perse jusqu'en 1679. Dans le « journal » de ses aventures et de ses observations, il à traité « du naturel, des mœurs et des manières du peuple, et de son industrie à se procurer les choses nécessaires », il a donné « la descriplion... du gouvernement politique, militaire et civil de ce peuple, et enfin la description de la religion qu'il observe ». — Cf. aussi les Amusements sérieux et comiques, de DurresnY, où il y a un Siamois qui ressemble fort à Usbek, el l’Espion dans les cours des princes chréliens (1684 et suiv.), série de lettres sur la cour de Louis XIV, publiées par Marana. |

(2) Dont Galland vient de donner une traduction en 1708.

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7 La théorie des principes des trois gouvernements est énoncée, elle aussi, dans la lettre 89, où Usbek compare le mobile de l'honneur et de la vertu à celui de la crainte. Ce sont les trois mobiles que nous retrouvons au troisième livre de l'Esprit des Lois.

On pourrait multiplier les exemples si on voulait parler du divorce, de l’éducation, de la religion, de l’esclavage, etc. Nous ne nous arrêterons qu'à un seul autre, celui de la division des gouvernements en républicain, monarchique et despotique. Elle est traitée fort longuement dans la lettre 131°, pour être reprise plus tard au IIF° livre de l’Esprit des Lois.

Dans les Lettres Persanes, les tendances de l’auteur s’inclinent vers le gouvernement républicain comme son gouvernement de prédilection. La république des Troglodytes de Télémaque était certainement faite pour captiver l'admiration d’un jeune idéaliste, qui a été témoin du gouvernement despotique de Louis XIV et qui souhaite voir un gouvernement plus équitable établi dans sa terre natale. Mais, plus tard, quand il aura mieux compris tous les privilèges que lui accordent ses litres de noblesse, et surtout après qu'il aura été témoin de l’anarchie des républiques italiennes et qu'il aura assisté au développement du système anglais, il préférera la monarchie, même si cette sorte de gouvernement à fait fausse route en France. S'il continue d’attaquer le catholicisme et l’inquisition, il admettra l'utilité de la religion.

Quoique les Lettres Persanes ne se lisent plus guère aujourd’hui, elles sont néanmoins, comme dit Sainte- Beuve, « avec tous leurs défauts, un des livres de génie qu'a produits notre littérature ».

Certains commentateurs considèrent les trois chefsd'œuvre de Montesquieu comme les trois parties d’un seul et même ouvrage, comme suit : les Lettres Persanes, les Considéralions et l'Esprit des Lois . Vraie à certains

(1) C'est d’Alembert qui a le premier signalé les rapports qui unissent ces œuvres entre elles, et cela d’après une appréciation de

points, cette unité littéraire cesse de l’être sous le rapport du style. Tandis que les Lettres Persanes sont une œuvre légère, pétillante et pleine de verve, débordante d’ironie et de sarcasme, celle des Considérations est aussi grave et réfléchie qu’elle est grande et sublime. S'il était question de style seulement, on reconnaîtrait à peine l’auteur du premier livre dans ce dernier, tant le style des Considérations est élevé et majestueux. L'éducation classique que Montesquieu avait reçue chez les Oratoriens avait fait de lui un grand admirateur de l’antiquité. Cette impression n'avait fait qu'augmenter chez lui pendant qu'il amassait des matériaux pour sa grande œuvre, l'Esprit des Lois. C’est alors que, comme le dit M. Lanson, « il s'était arrêté un moment pour se donner le plaisir d’embrasser d’une seule vue toute la suite de l’histoire romaine » (1.

Mais si le style de l’auteur à varié, des Lettres Persanes aux Considéralions, on retrouve dans l’un et l’autre de ces deux ouvrages les mêmes pensées, les mêmes principes et la même philosophie. C’est un point sur lequel nous voulons tout particulièrement appuyer ici, qu'il y a suite et enchaînement d'idées dans les deux ouvrages. Il est vrai que certaines de ces idées se modifièrent et s’atténuèrent avec le temps. Elles ne seront plus si dogmatiques ni si absolues, les diverses expériences que l’auteur aura faites au cours de sa vie les auront adoucies, en leur enlevant ce qu'elles avaient de sévérité et d’austérité ®. Il ne justifiera plus le suicide, il le préférera seulement au duel. Il modifiera aussi très sensiblement ses jugements sur la religion. Mais quand il parlera des monarchies, des républiques, du sentiment de la gloire, du droit de paix, des peines judiciaires, etc., il approfondira davantage.

Une pensée centrale le dominait ; il avait mis dans la

Montesquieu lui-même : « L'esprit que j'ai est un moule : on n’en peut tirer jamais que les mêmes portraits. » A la suile de d’Alembert, Me de Staël, Villemain, Vinet, Sainte-Beuve, ete., ont parlé, suivant l'expression de ce dernier, de « l'unité fondamentale du moule chez Montesquieu. »

(1) Lawsow, Hisloire de la littéralure française, page 712.

(2) Cf. Laboulaye, Montesquieu, livre V.

bouche d'Usbek cette belle phrase : « Il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et lorsqu'il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante. » Dans les Considérations, il développera la même idée, démontrant que la vraie grandeur de Rome était due à la sagesse de sa constitution ou gouvernement, et à la vertu de ses citoyens, et que les « Romains eurent une suite continuelle de prospérités aussi longtemps qu'ils se gouvernèrent sur ce plan-là, et une suite non interrompue de revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre » (M), Cette idée-là reparaîtra dans l'Esprit des Lois.

M. Faguet a dit, avec beaucoup de justesse : « Ce grand livre est moins un livre qu'une existence. Il y a non seulement vingt ans de travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière. » Ce que dit ici M. Faguet, Montesquieu lui-même l'avait affirmé, le 7 mars 1749, dans une lettre qu'il écrivait au grand-prieur Solar, ambassadeur de Malte à Rome : « Le sujet est beau et grand : je dois bien craindre qu'il n’eût été beaucoup plus grand que moi. Je puis dire que j'y ai travaillé toute ma vie. Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de droit ; j’en cherchais l’esprit, je ne faisais rien qui vaille. Il y a vingt ans que je découvris mes principes... Mais j'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer. » Ces paroles, venant de l’auteur lui-même, nous montrent quel énorme labeur il a dû appliquer à cette œuvre, avec quelle peine il chercha à s'orienter au milieu d’un amas de faits aussi divers ! Ce n’est pas sans raison qu'il a dit dans sa préface : « J’ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage ; j'ai mille fois jeté au vent les feuilles que j'ai écrites... je ne trouvais la vérité que pour la perdre. » Toutes les idées, toutes les pensées philosophiques que l’auteur avait mises dans ses œuvres précédentes semblent avoir contribué à la structure de l'Esprit des Lois ®). Aussi cet

(1) Considérations, chapitre xvu.

(2) Cf. Laboulaye, Montesquieu, liv. V.

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