‹ Étude Sur L'Office De Girone En L'Honneur De Saint CharlemagneChapitre 52 sur 68 · Cf. Supra, p · texte numérisé non relu

Cf. Supra, p

* 3. Les allusions de lAimeri de Narbonne nous représentent Ernaut comme assiégé dans sa ville et comme réduit, à son tour, à la famine par les douze fils de Borrel « le desfaé ». Cf. supra, p. 3. Ne serait-ce pas là, purement et simplement, une réplique du siège de la ville par Charlemagne ? C’est sans en donner de raison que M. Schneegans (op. cit, p. 79) nie tout rapport entre ces deux sièges de Girone et semble considérer leur ressemblance certaine comme une pure coïncidence. Le moyen, dont celui-ci s'était servi pour la réduire, aurait été retourné contre les chrétiens et contre Ernaut leur chef. Dès lors, ne serait-on pas en droit de supposer, que la légende d’Ernaut, pour laquelle il est si malaisé de retrouver un germe historique, n’est qu’un développement tout littéraire, une suite quelconque, donnée à la légende primitive de Girone, laquelle avait pour seul héros Charlemagne ?

L'Office liturgique se représente tout différemment la victoire de Charlemagne. Sans doute, d’après lui, l’empereur en fit le siège, mais il ne songea pas à la réduire par la famine. Il lui livra plusieurs assauts et travailla à l'emporter de force. Ses efforts longtemps vains furent enfin couronnés de succès, quand l'intervention divine, qu’avaient annoncée les prodiges, décida la chute de la ville. Il serait difficile de découvrir des rapports même lointains entre cette version de la prise de Girone et celle de la Xaiserchronik. Il ne suffit pas de dire, qu'on ne saurait les préciser, et, en même temps, de chercher à retrouver, à tout prix, dans le récit de l'Office la donnée essentielle de la Kaïserchronik. Ce n’est assurément pas, parce que lOffce nous parle d’un long siège, qu'il se réfère forcément à la tradition de la reddition de Girone, provoquée par la famine.

Il faut reconnaître, que M. Schneegans n’a pas osé laffirmer. Mais, en ce qui concerne le récit du Tractatus, il relève avec soin tous les traits, qui semblent indiquer, ou même qui n’excluent pas la connaissance de cette tradition poétique. Il en arrive ainsi à noter, comme la preuve de rapports possibles, le fait, que, d’après la Kaiserchronik, Charles aurait fait baptiser les Sarrasins trouvés dans Girone et la construction de la cathédrale, mentionnée par le Tractatus, par laquelle se manifeste le rétablissement du christianisme dans la ville conquise. Comme si la conversion des païens après la victoire des chrétiens n'était pas un trait absolument banal dans toutes nos chansons de geste!

De même, M. Schneegans n’a gardé d’omettre les termes, par lesquels le Tractatus rapporte, que le siège de Girone fut complet et son blocus effectif. Il en déduit, que la famine a pu s’en suivre et que l’auteur pouvait se référer à la tradition, attestée par la Kaïserchronik. Mais tout siège d’une ville a au moins la prétention d’être parfait et d’empècher, qu’on puisse communiquer avec elle. Il ne s’ensuit pas forcément, que cette ville en soit réduite à la famine et que ce soit la famine, qui amène directement sa capitulation. Girone a donc pu être assiégée et se rendre, sans y avoir été contrainte par la famine.

Au surplus, si l’on s’en tient au récit du Tractatus, les Sarrasins

ne sont pas si étroitement bloqués dans Girone, qu'ils ne puissent s'enfuir et, quand ils le font, c’est trois jours après l'apparition des prodiges, et en raison de l’effroi qu’ils leur causent. On peut donc affirmer, que ni l’auteur de l'Office, ni celui du Tractatus n'ont fait allusion, même indirectement, à la tradition conservée par la Kaiserchrontk. Ts n'ont même pas l'air d'en soupconner l'existence. Et comme tous deux, en raison même du but qu’ils se proposaient, ont dû tenir le plus grand compte de l’état des traditions et des croyances locales, on peut conclure de là, que jamais à Girone, ni en 1345, lors de la rédaction de l'Office, ni plus tard encore, lors de la composition du Zractatus, on ne s’est représenté la victoire de Charlemagne et la reddition de la ville par les Sarrasins comme ayant été l'effet de la famine.

. Mais Cest là un renseignement tout négatif et l’on voudrait plutôt savoir, quelle forme avait prise dans l’imagination et dans le souvenir des Gironais cet événement, dont ils tiraient gloire. Malheureusement, tous les documents écrits, relatifs à ces traditions locales, ne remontent pas au delà du xiv° siècle‘ et lon peut affirmer, que tous, ils ont plus ou moins subi l'influence de l'Office liturgique,lequel, à partir de 1345, représente la version, en quelque sorte officielle, adoptée par les Gironais, touchant la délivrance de leur ville par Charlemagne.

Avant cette date, la légende avait-elle revêtu une forme très précise ? C’est une question, que lon peut se poser. Aujourd’hui, alors que le souvenir de Charlemagne y est encore vivant, on ne sait plus bien à Girone, s'il a conquis jadis la ville sur les Sarrasins ou sil n'a eu qu'à la défendre contre eux. On sait seulement, qu'il est venu à Girone, qu'il y a combattu les païens et qu'il y avait fait diverses fondations. Son nom reste attaché à tel ou tel lieu, à tel ou tel monument et cela suffit à Pamour-propre des Gironais. En était-il bien autrement aux environs de 1345, près de six siècles après lévénement, d’où était sortie la légende ?

Nul doute qu’à cette date, la toponymie des environs de Girone

1. Cf. Rocher, op. cit., p. 267, où se trouve rapportée cette opinion du P. Fita

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ne portât la trace du développement de la croyance à la venue de l'empereur. Nous savons, qu’en 1332 une fontaine de la banlieue de Girone était déjà appelée Font de Carles Magnes ‘. Elle était située sur une des hauteurs environnantes, la Barufa, où, disait-on, Charlemagne avait campé, et qui, appelée le Mont de Barufa par l'Office liturgique y est aussi représentée comme une des étapes de l’empereur dans sa marche sur Girone. D'autres endroits encore et d’autres monuments devaient, sans doute, porter déjà le nom de Charlemagne, mais on ne peut l’affirmer en l'absence de tout decument positif.

On savait donc, que l’empereur était venu à Girone et aussi, très probablement, qu’il avait eu, non à défendre la ville, mais à la con-. quérir sur les Sarrasins. Peut-être même la légende avait-elle déjà la forme, qu’attestent l'Office liturgique et le Tractatus, et présentaitelle le triomphe de Charlemagne comme dû à une intervention de la toute-puissance divine.

En effet, parmi les textes, où l’on retrouve les traces des traditions relatives à la prise de Girone par Charlemagne, il en est un, qui rapporte événement en le faisant, lui aussi, coïncider avec toute une série de prodiges, et qui pourrait bien avoir été influencé par la légende, qui s'était développée à Girone même. Ce texte, auquel on donne assez improprement le nom de Chronique de Ripoll, n'est, en réalité, qu'une copie, faite dans.le monastère catalan de Ripoll, de l’ancienne et célèbre Chronique de Moissac?. Elle n’en difière guère que par un certain nombre de variantes, imputables au clerc de Ripoll qui l’écrivit, et dont, précisément, le passage relatif à la prise de Girone est l’une des plus importantes.

Nous avons vu, en eflet, que la Chronique de Moissac, comme toutes les autres annales et chroniques carolingiennes, se bornait à’ noter, qu'en 785 une partie de la population de Girone avait livré la ville à Charlemagne, sans doute en la personne d’un dè ses repré-

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2. C’est ce qui explique, qu’on n’ait jamais songé à en publier le texte in extenso et qu’on se soit borné, comme Pertz, à l’utiliser pour l’établissement du texte de la Chronique de Moissac. Cf. Monum. Germ. hist. Script., I, pp. 290, sq.

Sentants. Au contraire, d’après la prétendue Chronique de Ripoll, l'empereur aurait été maître de Girone, non en 785, maisen 786, et c'est lui-même, qui serait venu l’assiéger et la prendre. Enfin, au moment de la prise de la ville, différents prodiges se seraient produits : une croix de feu, notamment, aurait apparu au-dessus de l'endroit, où fut bâtie la cathédrale ce qui aurait déterminé Charlemagne à transférer là la cathédrale, qui, jusqu'alors, avait été l’église de Saint-Félix.

Sur les deux premiers points, la date du prétendu événement et la part personnelle que Charlemagne y aurait prisé, ce témoignage est en contradiction formelle avec la vérité historique et cela suffit pour qu'on doive le rejeter absolument ". Mais, si l’histoire véritable n’a rien à retenir de ce récit certainement mensonger, l’on peut se demander, d’où sont venues au clerc, qui, à Ripoll, recopiait la Chronique de Moissac, des données aussi fausses, et pourquoi il les a préférées à la vérité plus simple, que relatait son modèle.

On a d’abord songé à expliquer le transfert à l’année 786 de la prise de Girone et la mention des prodiges, qui lauraientaccompagnée, comme provenant d’une erreur toute matérielle du scribe de la Chronique de Ripoll. Si, en effet, la Cronique de Moissac relate de la façon que l’on sait, et à l’année 785$, la reddition de Girone, par contre, à l’année 786, elle notait, toujours d'accord avec la plupart des autres annales?, comme un fait considérable, l'apparition de phénomènes atmosphériques ressemblant singulièrement aux prodiges, qui, d’après la Chronique de Ripoll, auraient marqué la prise de Girone. De part et d’autre, ce sont des épées formidables, qui se montrent dans le ciel, des croix qui apparaissent sur les vêtements et une pluie de sang qui tombe. La Chronique de Moissac

1. Cf. supra, p. 6; Abel und Simson, Jahrbücher des fränkischen Reiches unter Karl dem Grossen, 1, p. 419; Densusianu, La prise de Cordres et de Sebille, p. XCvt, note I.

2. « Eo anno (786) mense Decembri apparuerunt acies terribiles in coelo, quales numquam nostris temporibus nec antea apparuerunt, necnon et signa crucis apparuerunt in vestimentis hominum, et nonnulli sangüinem dixerunt se videre pluere : unde pavor ingens et metus in populo irruit, ac mortalitas magna postea secuta est. »

Mon. Germ. hist. Script., 1, p. 298.

ajoute, qu’à la suite de ces prodiges une panique se produisit parmi le peuple et aussi que la mortalité augmenta beaucoup '. Le manuscrit rédigé à Ripoll passe ces deux derniers faits sous silence, mais ajoute aux phénomènes généraux, notés par les chroniques, la mention du prodige local, qui aurait déterminé Charlemagne à transférer la cathédrale à l'endroit, où elle a été depuis.

Ne pourrait-on pas considérer, que le point de départ de cette variante aurait été une ‘confusion involontaire de l’auteur de ce manuscrit ? La mention de la reddition de Girone, qui terminait le chapitre précédent, relatif aux événements de 785, aurait glissé à la fin du chapitre suivant, où elle se serait rencontrée avec celle des prodiges qui termine en effet celui-ci. L'auteur aurait ensuite, de lui-même, établi un rapport entre ces deux faits, à l’origine complètement indépendants ?. Mais la cause de cette transformation, subie par le texte primitif de la Chronique de Moissac, serait une négligence ou une étourderie du moine de Ripoll 5.

Ce qui nous empêche d'admettre cette explication, c’est qu'en réalité la transformation est beaucoup plus importante, qu'on ne nous la donne. Elle porte, à la fois, sur la date, sur les circonstances et sur la nature même de l'événement, qui mit Girone au pouvoir des Français. Ce n’est plus le fait obscur de la reddition de Girone, mais sa conquête par Charlemagne lui-même, qui est marquée par les prodiges que l’on sait. Il ne s’agit donc pas simplement de deux passages, mis par hasard bout à bout, et ensuite soudés l’un à l’autre tant bien que mal. L'auteur de la Chronique de Ripoll a modifié toutes les données de sa source et s'est livré à un remaniement conscient. Dira-t-on, que c’est là, de sa part, une transformation tout arbitraire, et qu'il a, de toutes pièces, imaginé la venue de Charlemagne à Girone, sa victoire sur le roi de Girone et la prise d'assaut de la ville? Dira-t-on, que c’est pour relever un fait aussi glorieux,

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