‹ Étude sur l'office de Girone et l'honneur de saint CharlemagneChapitre 17 sur 88 · LI-: CL'L'IE D1-: SAIXI ClIARI.HMACAl-: A CIKONE · texte numérisé non relu

LI-: CL'L'IE D1-: SAIXI ClIARI.HMACAl-: A CIKONE

clic ne cclcbniit pas la Saint-Charlcmaync. I/avait-clle jamais cclcbrcc, et son abstention, à cette date, serait-elle seulement l'effet de la désaffection des Gironais pour leur héros local, et de l'affaiblissement de son culte ? La supposition n'a rien d'impossible. Il arrive souvent, en effet, que des dévotions d'institution récente, après une période de brillante popularité, finissent un jour par n'éveiller plus rien dans l'àme des fidèles. Le culte de Charlemagne connut dans certaines villes de telles vicissitudes '. L'abstention du clergé de Saint-Félix dut cependant avoir une autre cause, et l'indépendance, affectée de tout temps à cette église à l'égard des évêques et de la cathédrale, suffit à l'expliquer. La Consucla, qui nous atteste la matérialité du lait, et qui est justement écrite à l'usage du clergé de cette église % semble bien indiquer, que cette abstention était particulière à Saint-Félix. La fête, d'après son propre témoignage, continuait à se célébrer à la cathédrale et dans les autres églises. Rien donc ne permet de supposer que le culte lui-même avait subi un affaibli.sscment.

Tout au contraire, il semble, que Girone ait beaucoup tenu à lui. Nous verrons le chapitre de la cathédrale protester avec ardeur, quand le Saint-Siège voudra porter atteinte à son intégrité, et la meilleure preuve de sa popularité n^est-elle pas le fait, que ce culte s'est maintenu, sous une forme ou sous une autre, malgré l'irrégularité de son origine, et les efibrts de Rome, depuis le concile de Trente, pour imposer à l'Fglise catholique l'unité de liturgie et le même bréviaire ? La dernière trace du culte de saint Charlemagne à Girone n'a disparu, comme nous le verrons, que vers la fin du siècle dernier.

Si, àpartir d'une certaine date, il subit des modifications et certains amoindrissements, il semble, au contraire, qu'au lendemain de son

1. Nous savons, qu'à .\ix, le licrce.iu de ce culte, où av.iit été foiKlcc la première fête en son honneur, il était, dès le xill*^ siècle et au commencement du xiv»-", si menacé par l'inditTéreiice des (idèlcs que l'empereur Charlos sentit la nécessité de laremettreen honneur. (^I. Rauschen, Die Lii^ende Kaih lUiGiosicn iin XI tiiul XII JahihiiHdtfil, p. 15).

2. CI. .<«/'/-.(, p. 22, note j, et X'illanucva, t'/'. <//., Xlll, 1(15.

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institution, on ait développe ce qu'avait établi l'évèque Arnaud, et qu'on ait ajouté des cérémonies nouvelles, en vue, manifestement, de rehausser l'éclat de la fête de Charlemagne. Nous savons, en effet, par un acte capitulaire du i6 février 1473, qu'à cette date, on ne se contentait pas de célébrer l'Office, qui était, depuis l'origine, la partie essentielle de la fête, mais que, l'après-midi, on prononçait, à la cathédrale, un sermon, qui, selon toute vraisemblance, n'était qu'un panégyrique du saint '. C'est du moins ce que l'on peut conclure de la transformation, que ce sermon subit beaucoup plus tard, quand le clergé commença à avoir quelques scrupules touchant la canonisation de Charlemagne. En tout cas, comme il n'est pas question d'un pareil sermon dans l'acte de fondation d'Arnaud de Montredon, nous sommes en droit de le considérer comme un témoin de l'extension du culte primitif et de penser, qu'en 1473 ce culte était encore, à Girone, en pleine faveur.

On est donc surpris de voir, que, dix ans plus tard, il subit l'atteinte la plus grave, et cela du fait du Saint-Siège lui-même. Vers la fin de son pontificat, Sixte IV ordonna, par un bref, à l'église de Girone de ne plus réciter l'Office liturgique, composé en 1345, et qui, depuis, n'avait pas cessé d'être récité au jour dit. Cette suppression pose un problème intéressant pour l'histoire du culte de saint Charlemagne. Le fait en lui-même est certain et nous savons aussi, de façon assez précise, quand se produisit cette prohibition. Un document authentique, qui n'est autre qu'une délibération du chapitre de Girone, du 9 avril 1493, nous atteste, qu'à cette date l'Office en neuf leçons avait cessé d'être récité « depuis plusieurs années », alors que « pendant 140 ans » non seulement la cathédrale, mais tout le diocèse de Girone l'avait répété, et que l'interdiction avait été portée par le pape défunt Sixte IV '. Celiii-ci étant

1. Ce document est cité par le P. Fidel Fita dans son ouvrage intitulé Los Reys de Anigo y la Seu de Gerona, paru dans La Retia.xeiisa, IH, pp. 223 sq.

2. Cette délibération est relative à une visite faite à Girone et à sa cathédrale, le 9 avril 1495, pardon Lopez de Haro, ambassadeur du roi Ferdinand le Catholique auprès du Saint-Siège. Nous en empruntons le texte à l'ouvrage déjà cité du P. Fidel Fita, Renaxensa, III, 224, note 4 : « Ipsa eadem die afuil in Sede egregius alijiie strenims uir Lupus de Haro, iiivictissimi régis itostri Ferdinaiidi eiiipaxiator ad

LK CULTE DK SAINT CHARLKMAGNE A GIROXE 3I

mort en 1484, c'est-à-dire 140 ans après l'institution de l'Oiiice, on peut admettre que son bref était de la dernière année de son pontificat. Les chanoines de Girone pouvaient donc, en 1493, dire que la suppression de l'Office remontait à plusieurs années. Il faut rejeter également l'opinion de Villanueva, qui la reporte au delà de 1473 ' et celle de De Marca, qui, au contraire, croit qu'elle n'aurait été édictée qu'au xvi'' siècle et par le concile de Trente-.

StiiittHiiiii Ponlificein pio obedieiitia praestanda : citi cl altiire niajiis, reliqiiic atone cuslodia hujus aime Sedis osteusa fuere. Ihiqiie iiiiillis hiijtisSedis Iniii caiioiiicis et aliis clericis coiifabtilantibus, didicit banc Sedem fuisse fundataiii a claie iiieiiiorie Karolo Magiio iiiiperatore qui ah bac civitate Agareuos expulit et ihi bac in iiiiiltis ten is et provinciis Cntcis et Cbristi iionieii iinlixit, proul in antiqids biijus Hcclesie bistoriis latins continetnr. Ceternni a fide dignis bnjns Ecclesie certior factus qnod ad bonorcin piejali Karoli Magni per centum qnadraginta annos ojjicinni itoirni lectionuin bac in Sede, )iecnon in tola diocesi Juerit cdeluatuni et postuioduin jani aliquihus aiitiis tiansactis a béate inentorie papa Sixto IV per sniini brève fuisse suspensuni predictns anipe.xiator iiltro se oblulit pro honore bnjns Sedis capilulo, ut duni intra convenienciani ad Snnnnnni Fontificem proxinie venerit, super bis omnibus verba facturnm ; et data illic sibi inforvialione per aliquem ejns sollicitantent, Sninmo Pontifici Alexandro snplicatnrum, qnalenns predictnm officium si rite fieri possil in pristinnm redigatnr stalnm. Qnod quidem non ut niunnscnlnm, sed laniquam rem praestantissiniani lionorabile capitnlum trralum babuit ; et merito qnosdani de capitnlo ad enni misit, qui super bis omnibus inimorlales s;ratias egerunl. »

1. C'est parce que Villanueva, se référant à l'acte capitulairc du 1 6 février 1475, y trouvait attestée l'existence du sermon en l'honneur de saint Charlemagne, qu'il croyait qu'à cette date l'Office avait déjà cessé d'être récité. Cf. Viaje lilerario, etc., XII, p. 198. Mais l'établissement du panégyrique ne prouve nullement qu'il devait remplacer l'Office. Si, en fait, après l'interdiction de Sixte IV, le sermon qui continua à être prêché, tint la place de l'Office qu'on ne récitait plus, avant elle les deux ont certainement existé concurremment, et l'établissement du sermon ne fut sans doute qu'une extension de la fête primitive. Kn outre, Sixte IV n'étant devenu pape qu'en 1471, il est peu vraisemblable que dés 1475, l'Office ait été interdit et que déjà fût établie la cérémonie qui devait le remplacer. Enfin, si, dés 1475, l'Office n'était plus récité, on ne s'expliquerait pas, qu'en 1495, c'est-à-dire vinijt ans plus tard, le chapitre de Girone représentât l'interdiction connue une mesure récente et ne remontant que « à plusieurs années ».

2. « Titni ingens beneficium adeptae per Karolum liber tatis rependere voluit Arnaldus de Monterotundo Geruudensis episeopus, inslitntis solennihus missarum et Ixirarum canonicarum officiis in honorem Karoli régis édita eoustitutione MCCCXl.l\ qua lectiones in ea Jestivitate recitandas ordinavit juxta rei geslae tune receptam Jidem, unde major auctorilas haie narrationi conciliata. lùirutn lectionuni usus in lùcUsiii

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C'est bien en 1484, et au plus lard à cette date, que rOllice liturgique cessa d'être récité, à Girone, le jour de la Saint-Charlemagnc '.

Ce qui est encore certain, c'est que cette suppression fut définitive. Quelque ennui qu'ait pu en éprouver le clergé de Girone, et quelques efforts qu'il ait fait pour amener le Saint-Siège à revenir sur sa décision, il ne réussit pas à remettre cet Office en usage. Il semble, que, d'abord, il se soit iait illusion sur le caractère de la mesure, qui intervenait, qu'il l'ait considérée comme provisoire, et qu'il ait eu l'espoir, que le pape, mieux informé, conseiuirait à la retirer. A ce point de vue, un témoignage très intéressant est celui d'une Consiieta de 1360. Postérieure de quinze années à peine à l'institution de la fête, il est curieux de constater, que la mention de cette fête ne figurait pas au calendrier. Par contre, dans le corps même de l'ouvrage, se trouvait l'Office liturgique avec le titre : In natale Sancti Karoli Magni Imperatoris et Confessoris. Or, à la marge, on lisait la note suivante, écrite d'une main postérieure, et qui, au dire de Villanueva, d'après le caractère de l'écriture, serait de la fin du xV^ siècle ^.

« Istiid officiiini hodie non celehraiiir quia per summum Pontijîccm per suiim brève fuit mondatum capituh non celebrari. Et ideo fuit ordi-

Gerundensi viguit iisque ad teiiipora concilii Tridentiin e.< ciijiis decretis fuel uni est ut cesse! officiornni istius iiiodi célébrât io. » De Marca, Marca bispanica, col. 251. L'erreur de De Marca avait déjà été relevée par VEspana Sagrada, XLIV, p. 62, et par Villanueva, Viaje literario, etc., XII, p. 162. L'acte si explicite de 1493 suffit à nous attester, que, bien avant le concile de Trente, l'Office de saint Charlemagne avait cessé d'être récité à Girone. D'autre part, ainsi que le remarque Rocher (Cf. op. cit., p. 49), et contrairement à l'opinion de De Marca et de Gaston Paris, les canons du Concile de Trente ne font aucune allusion à l'Office spécial de Girone, ce qui semble bien indiquer qu'il n'eut pas à renouveler la prohibition portée contre lui par Sixte IV. Le concile de Trente prit une mesure beaucoup plus générale, en imposant à toute l'Église l'observance du 'Bréviaire Romain. Nous verrons, que Girone, comme les autres diocèses, se soumit à sa décision, mais il y avait alors prés d'un siècle qu'elle ne récitait plus les leçons de l'Office de saint Charlemagne.

1. C'était la date qu'avait également adoptée Rocher, mais sans trop la justifier. Cf. op. cit., pp. 41-42.

2. Cf. Villanueva, Viaje literario, etc., XII, p. 199. Sur cette Consueta, cf. encore Espaùa Sagrada, XLV, p. 15 et surtout p. 62.

LK CULTE DH SAINI' CHARL1-:MA(;NE A CIKONE 33

natiini siiperscderi in dicta cclebralione doncc aliter fitcrit ordiiid/niii a Se de Apostolica. »

On peut admettre, non seulement qu'elle est de la fin du xv= siècle, puisque la prohibition de Sixte IV est déjà intervenue, mais encore qu'elle a été écrite peu après, c'est-à-dire dans les années qui ont immédiatement suivi 1484. Nous croyons, en effet, qu'il est légitime d'y voir l'expression des sentiments du chapitre de Girone, au lendemain de l'interdiction de l'Office. Dans la première partie, où est rappelé le bref pontifical, il est permis de retrouver, sinon la teneur, du moins les termes essentiels, dont s'est servi le pape. Il a mandé au chapitre de ne plus célébrer l'Office, « fait mandat uni capitula non celebrari ». La fin de la note vise, au contraire, les mesures prises à Girone pour se conformer à la décision de Sixte IV. Par suite de ce bref, dit-elle, il fut prescrit, et certainement par l'évèque, de surseoir à la célébration, jusqu'à ce que le Saint-Siège en eût ordonné autrement. Ainsi, le clergé de Girone obéit bien à l'ordre pontifical, mais il se flatte de pouvoir le foire rapporter. Il veut croire, qu'il s'agit seulement d'une « suspension » et non pas d'une suppression définitive et irrévocable.

C'est également ainsi, que la chose est présentée par ce même clergé dans la délibération du chapitre relative à une visite de don Lopez de Haro. Quand le chapitre lui fiiit ses doléances touchant la mesure qui a atteint le culte de saint Charlemagne, il ne lui dit pas, que la récitation de l'Office a été interdite à tout jamais, mais seulement qu'elle a été « suspendue »." En 1493, comme à la date sans doute assez voisine, où fut rédigée la note marginale de la Coiisiteta de 1360, le clergé de Girone croyait encore ou feignait de croire, qu'il en était vraiment ainsi. Il s'eflorçait d'écarter, autant que possible, l'idée que la décision pontificale pût être définitive.

On peut penser que cette restriction apportée à la célébration du culte de Charlemagne fut très sensible au clergé de (jirone et en particulier au chapitre de la cathédrale. Il lit, en tout cas, ce

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qu'il put pour reconquérir le droit de réciter à nouveau l'Office liturgique. Nous en avons la preuve dans l'empressement, qu'il mit à profiter de la présence à Girone de l'ambassadeur de l-'erdinand le Catholique auprès du Saint-Siège, pour solliciter son intervention. Sans doute, la délibération du 9 avril. 1493 dit, que don Lopez de Haro s'offrit de lui-même à appeler l'attention du pape sur l'intérêt, qu'avaient les Gironais à voir rapporter la mesure prohibitive de son prédécesseur. Mais cette façon de mettre en avant l'intérêt pris par le personnage au culte local de Charlemagne n'interdit pas de penser, que son offre de s'entremettre avait été habilement sollicitée et provoquée.

Au cours de la visite de la cathédrale, on lui en a montré les trésors et les curiosités. Autour de lui, on cause et, comme par hasard, c'est de l'interdiction de célébrer l'Office de Charlemagne. Peut-être, est-ce en passant devant la chapelle des Martyrs de Girone, qu'on lui a fliit remarquer la statue de saint Charlemagne, qui s'y trouvait. Il était naturel, que l'on vînt à parler du culte, que Girone lui avait voué et qui venait de subir la vicissitude que l'on sait. Le grand seigneur fut-il réellement intéressé par cette histoire ? Il devait à ses hôtes et au vénérable chapitre de le paraître. En tout cas, le sujet était intéressant pour les chanoines et les clercs qui l'accompagnaient. Il dut suffire à presque toute la conversation. On n'oublie de dire à l'ambassadeur rien de ce qui touche à la question. On lui rappelle les raisons, qui avaient justifié l'établissement d'une fête de saint Charlemagne, les mérites particuliers du saint à la vénération des Gironais, la délivrance de la ville et la fondation par lui de la cathédrale, ses titres plus généraux à la reconnaissance de toute la chrétienté, et le fait' que, pendant cent quarante ans, Girone a pu librement, sans aucune restriction du Saint-Siège, vénérer à sa guise son saint. Inconsciemment ou non, on « documente », aussi complètement que possible, l'illustre visiteur. Eût-on pris le même soin, s'il eût été un grand seigneur quelconque et non pas l'ambassadeur de S. M. Très Catholique auprès du Saint-Siège, si on n'avait pas, eu le secret espoir, qu'arrivé à Rome, don Lopez de Haro pourrait faire valoir les arguments du clergé de Girone pour le rétablisse-

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