Cf. \'ill.iiun.'V.i, l'idjc liln.uw, \\ pp. J|i j|i
curieux en ceci, qu'il paraît occuper une position intermédiaire entre l'histoire représentée par la Chronique de Moissac et la pure légende, qui s'exprime dans le récit de l'autre Chronique de Ripoll.
Il relate, en effet, l'événement à la date vraie de 785, et dans les termes mêmes de la Chronique de Moissac : « En cette année, dit le texte, les gens de Girone livrèrent leur ville au roi Charles. » Mais suit immédiatement la mention des prodiges, rapportés par les chroniques à l'année 786, et qui, dès lors, paraissent mis en rapport avec l'événement. Il faut cependant noter, qu'ils sont ici relatés dans un ordre un peu différent de celui, que leur donnent ces chroniques et, d'autre part, qu'il n'est pas question du prodige, très particulier, de la croix de fer, apparue au-dessus de l'emplacement de la cathédrale \
Cette version nouvelle de la prise de Girone nous apparaît comme un premier essai plus timide pour mettre d'accord le texte de la Chronique de Moissac avec une légende déjà existante. L'auteur se garde bien de rien changer aux termes, dans lesquels son modèle mentionnait l'événement. Il laisse au lecteur le soin de préciser dans quelles conditions s'est opérée la reddition de la ville. Rien n'empêche, qu'il la considère comme l'effet d'un siège, entrepris par Charlemagne lui-même. La seule chose, que l'auteur affirme, c'est que cet événement fut accompagné de prodiges et il ne l'affirme, que parce qu'une légende le racontait en effet ainsi. C'est ce qui l'a déterminé, sur un point qu'il considérait sans doute comme accessoire, à altérer la vérité historique et à présenter comme contemporains de la prise de Girone les prodiges, que les chroniques mentionnaient seulement à l'année suivante.
Ainsi, il n'est pas douteux qu'antérieurement à la rédaction de ces deux textes, une légende existait, qui a déterminé leurs auteurs à s'écarter de la réalité des faits. C'était, très vraisemblablement, une légende d'origine purement locale, et qui représentait la prise
I. « y8j. Gentndam clvitateni homines tradiderunt régi Karolo. Et miilii vider uni sangumem pluere et mortalitas magna secuta est. Appariiernnt acies in cœlo et signum crucis in vestimenlis honiinitm. » Villanueva, Viaje literario, V, pp. 242-243.
LES SOURCES DE L OITICE LITURGICIUE 12']
de Gironc comme une sorte de miracle, qu'avaient accompagné différents prodiges.
Un autre trait de cette légende était l'opposition à Charlemagne, comme défenseur de la ville qu'il assiégeait, d'une personnalité bien définie, à laquelle même elle avait donné un nom. Le roi deGirone, que l'empereur aurait dépossédé de sa ville, se serait appelé Mahomet. Ce personnage n'a rien d'historique et tous les efforts tentés pour prouver sa réalité sont restés vains '. C'est un roi de légende, que l'imagination des Gironais a, sans doute, inventé, pour en faire l'adversaire de Charlemagne, afin aussi de donner un air de réalité à la fable de la délivrance de leur ville. Le manuscrit de Ripoll, dont nous avons parlé en second lieu, ne le mentionne pas, peutêtre précisément, parce que l'auteur, plus timide dans ses efforts pour corriger l'histoire, n'a pas osé introduire tout vivant dans sa chronique ce personnage de fantaisie. Mais, dans l'autre récit, le roi Mahomet a un rôle, celui sans doute, que la légende locale lui attribuait. « Charlemagne, dit-il expressément, prit la cité de Girone, après avoir délait en une bataille Mahomet, le roi de cette cité. »
Et ce qui prouve bien que ce n'est pas l'auteur de ce récit, qui a créé le personnage de toutes pièces, c'est que nous le retrouvons dans un autre récit, complètement étranger à la Chronique de Ripoll, et, sans aucun doute, indépendant. Dans une chronique cléricale, dont nous aurons bientôt à nous occuper, et qui n'est autre que le Pseudo- Philoiiioia, il est, à deux reprises, question d'un roi de Girone du nom de Mahomet, lequel, avec plusieurs autres rois sarrasins, prend part à une expédition contre Charlemagne et est tué par l'archevêque Turpin ^ Or, on peut affu-mer, que le Pseiido-Philomciia n'a
1. Cf. Abcl utui S'imson, J cl h r h II cher der J'iiiiikiscbcii Reiihcs iintrr Karl dcm Grossfii, I, p. 420. Les auteurs de VfJistoire de Laiii^niedoc font de Malioniet le gouverneur de Girone, niais on ne peut faire fond sur leur té-nioignage, car, par ailleurs, ils ne mettent pas en doute que Charlemagne en personne ait assiégé et pris la ville. Cf. tome I, p. 879.
2. Cf. Gesia Karoli Magni ad (Jairasioiuim et Narlnviani, édition .Schneegans, 650 sq. Il est question de seize rois sarrasins, qui ont pris les armes contre l'empereur et le dernier est précisément Miihonietiis i^'irondeiisis rex (645). Un peu plus loin, est relaté le succès de leur expédition et il est dit qu'aux premiers coups portés par 'lurpin périt ce roi Mahomet : « /;"/ l'urpinin in priniis ictiluis inter/Wil Mithoineliiin, regeiii Gironde » (760-761).
128 CHAl'lTKH V
pas Utilise hi Chronique de Ripoil, à laquelle, étant donné son objet propre, il n'avait rien à emprunter. Il fout donc, que son auteur ait connu, directement ou non, peut-être par l'intermédiaire d'un récit mis par lui à contribution, une tradition, qui opposait à Charlemagne, comme défenseur de Girone, le roi Mahomet. Ainsi, le caractère miraculeux de la prise de Girone et le rôle attribué au roi Mahomet semblent bien être les deux traits essentiels de la légende, que la Chronique de Ripoil a suivie de préférence aux données de l'histoire.
On ignore, quelle fut la fortune littéraire de cette forme particulière de la tradition, et si la poésie héroïque adopta vraiment la version de la prise miraculeuse de la ville et le personnage de Mahomet. Cependant, au moins pour ce dernier, la mention, qui en est faite par le Pseudo-Philoiiiena, pourrait nous faire croire, que l'auteur de cette chronique, l'emprunta aux récits poétiques, qu'il a certainement utilisés '.
En ce qui concerne les auteurs de deux manuscrits de Ripoil, il est du reste inutile de recourir à l'hypothèse d'un récit poétique, consacré à l'histoire de la prise de Girone. Deux clercs de Ripoil pouvaient parfaitement savoir ce qui se racontait à Girone touchant ce prétendu événement. Les deux villes étaient trop voisines, pour que les clercs de chacune d'elles n'aient pas eu d'étroits et fréquents rapports. Enfin, rien n'empêche d'admettre, qu'un clerc ou qu'un moine de Girone, sans composer à proprement parler un Chronicon Gerundense, avait pu remanier une Chronique déjà existante, en y insérant, très brièvement, la mention des croyances populaires touchant la prétendue délivrance de sa ville par Charlemagne. Comme rien, par ailleurs, n'atteste le développement littéraire de ces traditions, il est légitime de considérer, qu'au moment où les a connues l'auteur delà Chronique de Ripoil -, elles n'existent encore qu'cà l'état de légendes locales.
1. On n'a pas encore précisé l'étendue des emprunts faits par lui à l'épopée, et la valeur des récits utilisés, mais ce qui ressort de l'étude de M. Schneegans, c'est qu'il n'a certainement pas inventé tout ce qu'il raconte. Nous comptons reprendre la question dans une étude sur la composition du Pseiido-Philoriiena.
2. Il est certain notamment que le prodige particulier à Girone, ajouté par
LKS SOURCES Dli L OU ICI; I.ITLK(.IQ.UK 129
Quels que soient l'âge et l'origine des traditions littéraires, relatives aux rapports de Charlemagne et de Girone, il est certain, qu'il a existé une légende locale et c'est elle, que nous retrouvons dans le récit du moine de RipoU. Il est également certain, que la forme, sous laquelle elle nous y apparaît, représente un état déjà relativement ancien. Sans doute, c'estsans raison que Rocher date du xii^ siècle la Chronique de Ripoll '. On ignore, de même, l'âge véritable du second manuscrit de Ripoll qu'a transcrit Villanueva, mais il n'est pas douteux, qu'ils étaient l'un et l'autre antérieurs au xiv-' siècle, et par conséquent antérieurs à l'institution de la fête de saint Charlemagne à Girone et à la rédaction de l'Ofhce liurgique.
On peut donc affirmer, qu'en 1345, à Girone, la légende de la prise de la ville par Charlemagne existait déjà, caractérisée par certains traits, et qu'elle constitue la principale source, à laquelle a tout d'abord puisé le clerc, qui, sur l'ordre de l'évêque Arnaud de Montredon, composa l'Office. Sa qualité même de clerc nous confirme, qu'il a dû la connaître, car si l'origine de ces traditions est certainement populaire, il n'est pas douteux non plus, qu'elle avait, dans son développement, subi l'influence cléricale.
Sans doute, on ne peut, à ce point de vue, rien conclure des deux traits, que nous avons dégagés comme caractérisant la forme la plus ancienne, où la légende nous apparaît. Le personnage du roi Mahomet nous apparaîtrait plutôt comme un produit de l'imagination populaire. Ht, quant au caractère miraculeux attribué à la prise de la ville, il n'est pas nécessairement d'origine cléricale -.
l'iUitciir de kl Chronique de Uipoll à la mention des prodiges généraux, que lui ont fournie les autres chroniques, provient d'une tradition purement gironaise. De même, le rapport établi entre cette croix de feu apparue dans les airs et le transtert de la cathédrale est essentiellement un trait de la tradition locale, qu'il n'a pu connaître qu'à Girone ou par un document émané de l.'i.
1. Cf. Schneegans, op. cil., p. 76. Dans une note, M. Schneegans suppose que Rocher tient le renseignement du 1'. Fita, qui, en eflet, lui en a fourni bien d'autres. Mais cette façon de dater la Chronique supposait une étude, que nous ne savons pas avoir été faite par le V. Fita. On ne sait rien de plus touchant ce manuscrit que ce qu'en a dit l'éditeur des Moniinwiitti Ci <• 1 uni ni lU- hi'.toriiii.
2. Cf. 'J'iirpini, Historia KaroU Mtii^iii, édition C^astets, p. .|.
CdUI.I.I. — OjJ'ui- dl- (iilOltf. '■'
Sans doute, c'est le Pscndo-Turpin, qui raconte, comme l'on sait, la chute des murs de Pampelune ' et c'est une autre chronique monacale, qui rapporte que la prise de Carcassonne par Charlemagne fut due à un miracle analogue. Mais le peuple lui-même était, dès longtemps, accoutumé à se représenter l'empereur comme un saint, qui opérait des prodiges et le Roland nous le montrait renouvelant le miracle de Josué et arrêtant le soleil dans sa course, afin de pouvoir, à loisir, compléter sa victoire sur les Sarrasins. Il se pourrait donc que d'eux-mêmes, les Gironais aient imaginé la délivrance de leur ville comme ayant été marquée par une intervention divine.
Mais l'influence strictement cléricale se marque dans la forme particulière attribuée à ces prodiges. La croix de feu n'apparaît dans les airs que pour indiquer la place de la future cathédrale et pour expliquer son transfert, c'est-à-dire pour rendre compte d'une circonstance curieuse de l'histoire de l'église de Girone. En eff"et, si, aux yeux des Gironais, Charlemagne était le sauveur de la ville, pour les clercs de Girone, il était celui, qui avait sinon bâti, du moins installé la cathédrale, et qui avait fait la plupart des fondations pieuses du diocèse. La légende du bienfaiteur de l'église devait être, aux yeux du clergé, aussi chère que celle du conquérant, et ce sont peut-être ces mérites particuliers, que voulut surtout commémorer Arnaud de Montredon. L'intérêt clérical collabora avec l'amourpropre et l'orgueil des Gironais pour conserver pieusement la légende de Charlemagne à Girone. C'est une tradition, cléricale autant que populaire, que l'auteur de l'Office liturgique avait à fixer.
Il lui emprunta naturellement tout ce qu'il pouvait. Il releva soigneusement les lieux, par lesquels cette tradition locale faisait passer Charlemagne et ceux, auxquels son nom restait attaché, pour les relier ensuite par un itinéraire vraisemblable. C'est ainsi, que venant du Nord, Charlemagne arrive d'abord au Mont de Ramis. La vraisemblance n'est sacrifiée, que quand un intérêt supérieur l'exige.
I. Cf. Gesla Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam, édition Schneegans, 1. 35.
LF.S SOURCES DE L Ol 1 ICH LITUR(;iQ.UE I^I
Comme il faut rattacher à l'expédition de Charlemagne la fondation du couvent de Amer, l'empereur s'engage à l'ouest dans le Val d'Astoll, passeàSen Madi, pour de là gagner Amer, où il aurait, dit-on, battu les Sarrasins. Il revient ensuite vers Girone et campe sur la Barufa, où se trouvait la fontaine, qui, depuis, porta son nom '. C'est de là qu'il dirige le siège, qui, avec l'aide divine, eut pour effet la prise de la ville. Toute cette topographie exacte et précise atteste, que nous avons affaire à un Gironais, comme l'énumération de tous les couvents, églises, chapelles et autels soi-disant fondés par Charlemagne nous montre, que ce clerc était au courant de la plupart des traditions monastiques du pays. Mais il se pourrait, que, sur ce point, l'auteur ait développé les indications de la légende, et qu'il ait, pour servir certains intérêts, grossi la liste des fondations de Charlemagne. Il répondait, du reste, en cela à la pensée de l'évèque Arnaud de Montredon, qui considérait Charlemagne comme ayant fondé presque toutes les églises et couvents de son diocèse ^. Sur la prise elle-même de la ville, il se conforme strictement à la tradition locale. Il rapporte, comme elle, qu'elle fut marquée de différents prodiges et qu'elle fut l'effet d'une intervention de la toutepuissance divine. Tout au plus, essaic-t-il d'expliquer et de justiffer cette intervention, en supposant qu'elle ne s'est produite, qu'après que les efforts personnels de Charlemagne furent longtemps restés vains. On peut, en effet, considérer, que, comme la bataille livrée à Amer, les combats et les assauts prétendus, qui précédèrent la chute de la ville, sont de l'invention de l'auteur. Il les mentionne, du reste, aussi brièvement que pcssible, et c'est tout ce qu'il ajoute de lui-même à la tradition. Pour le détail des prodiges, il s'en tient aussi à ce qui se racontait autour de lui. Le plus important, au point de vue local, est l'apparition de la croix de feu, et, quant aux gouttes de sang, si elles paraissent rappeler la pluie de .sang, qui est relatée à la fois par la Chronique de Kipoll et par les autres annales, il est cependant inutile de supposer, que l'auteur en a emprunté