CHAPITRE V
L'Office liturgique se représente tout différemment la victoire de Charlcmagne. Sans doute, d'après lui, l'empereur en fit le siège, mais il ne songea pas à la réduire par la f^miine. Il lui livra plusieurs assauts et travailla à l'emporter de force. Ses efforts longtemps vains furent enfin couronnés de succès, quand l'intervention divine, qu'avaient annoncée les prodiges, décida la chute de la ville. Il serait difficile de découvrir des rapports même lointains entre cette version de la prise de Girone et celle de la Kaiscrchnmih. Il ne suffit pas de dire, qu'on ne saurait les préciser, et, en même temps, de chercher à retrouver, à tout prix, dans le récit de l'Office la donnée essentielle de la Kaiscrchronik. Ce n'est assurément pas, parce que l'Office nous parle d'un long siège, qu'il se réfère forcément à la tradition de la reddition de Girone, provoquée par la famine.
Il faut reconnaître, que M. Schneegans n'a pas osé l'affirmer. Mais, en ce qui concerne le récit du Tractatns, il relève avec soin tous les traits, qui semblent indiquer, ou même qui n'excluent pas la connaissance de cette tradition poétique. Il en arrive ainsi à noter, comme la preuve de rapports jX)ssibles, le fait, que, d'après la Kaiscrchronik, Charles aurait fait baptiser les Sarrasins trouvés dans Girone et la construction de la cathédrale, mentionnée par le Tractatus, par laquelle se manifeste le rétablissement du christianisme dans la ville conquise. Comme si la conversion des païens après la victoire des chrétiens n'était pas un trait absolument banal dans toutes nos chansons de sieste !
De même, M. Schneegans n'a gardé d'omettre les termes, par lesquels le Tractalus rappt)rte, que le siège de Girone fut complet et son blocus eflectif. il en déduit, que la famine a pu s'en suivre et que l'auteur pouvait se référer à la tradition, attestée par la Kaiscrchronik. Mais tout siège d'une ville a au moins la prétention d'être parfait et d'empêcher, qu'on puisse communiquer avec elle. Il ne s'ensuit pas forcément, que cette ville en soit réduite à la famine et que ce soit la famine, qui amène directement sa capitulation. Girone a donc pu être assiégée et se rendre, sans y avoir été contrainte par la famine.
Au surplus, si l'on s'en tient au récit du Tractalus, les Sarrasins
LES SOURCES DE L OFFICE LITURGIQUE
ne sont pas si étroitement bloqués dans Girone, qu'ils ne puissent s'enfuir et, quand ils le font, c'est trois jours après l'apparition des prodiges, et en raison de l'effroi qu'ils leur causent. On peut donc affirmer, que ni l'auteur de l'Office, ni celui du Tractatus n'ont fait allusion, même indirectement, à la tradition conservée par la Kaiscrchronik. Ils n'ont même pas l'air d'en soupçonner l'existence. Et comme tous deux, en raison même du but qu'ils se proposaient, ont dû tenir le plus grand compte de l'état des traditions et des croyances locales, on peut conclure de là, que jamais à Girone, ni en 1345, lors de la rédaction de l'Office, ni plus tard encore, lors de la composition du 1 ractntns, on ne s'est représenté la victoire de Charlemagne et la reddition de la ville par les Sarrasins comme ayant été l'effet de la famine.
Mais c'est là un renseignement tout négatif et l'on voudrait plutôt savoir, quelle forme avait prise dans l'imagination et dans le souvenir des Gironais cet événement, dont ils tiraient gloire. Malheureusement, tous les documents écrits, relatifs à ces traditions locales, ne remontent pas au delà du xiv" siècle ' et l'on peut affirmer, que tous, ils ont plus ou moins subi l'influence de l'Office liturgique,lequel, à partir de 1345, représente la version, en quelque sorte officielle, adoptée par les Gironais, touchant la délivrance de leur ville par Charlemagne.
Avant cette date, la légende avait-elle revêtu une forme très précise ? C'est une question, que l'on peut se poser. Aujourd'hui, alors que le souvenir de Charlemagne y est encore vivant, on ne sait plus bien à Girone, s'il a conquis jadis la ville sur les Sarrasins ou s'il n'a eu qu'à la défendre contre eux. On sait seulement, qu'il est venu à Girone, qu'il y a combattu les païens et qu'il y avait fliit diverses fondations. Son nom reste attaché à tel ou tel lieu, à tel ou tel monument et cela suffit à l'amour-propre des Gironais. En était-il bien autrement aux environs de 1345, près de six siècles après l'événement, d'où était sortie la légende ?
Nul doute qu'à cette date, la toponymie des environs de Girone
I. Cf. Rocher, op. cit., p. 267, où se trouve rapportée cette opinion du P. Fita