CHAPITRE III
Le Laos
Lorsque nous avons établi notre protectorat au Cambodge, le roi de Siam y dominait souverainement ainsi que sur toutes les provinces de la rive gauche de Mékong. Nous étions paralysés à ce moment et ne pouvions nous occuper de ces territoires. Ce n’est que lorsque nos difficultés avec l’Annam furent réglées, que la pacification du Tonkin fut entièrement achevée, que nous pûmes nous occuper de ces territoires qui vinrent les derniers aggrandir nos possessions indo-chinoises. La cour de Bankok avait entrepris depuis longtemps leur conquête. Ses troupes s’infiltraient lentement dans ces provinces d’une situation politique des plus confuses, qui se trouvaient à la fois payer tribut au Siam, à la Chine et à l'Annam. Les empereurs d’Annam avaient bien protesté contre cet envahissement, mais leurs protestations ne peuvent jamais être que platoniques. Des explorateurs nous révélèrent l'importance des provinces situées sur la rive gauche du Mékong et poussèrent le gouvernement à refou-
ler l'invasion siamoise pour les mettre sous notre protectorat.
Le Laos, en effet, le véritable et nécessaire interland de notre Indo-Chine réduite en 1889 à une mince bordure cotière, va constituer l’arrièrepays de l'Indo-Chine vers le Mékong. Le gouvernement français se décide à revendiquer les droits de l'empereur d'Annam sur les tribus inorganisées de cette région. Ce litige va nous mettre aux prises avec les prétentions siamoises et les inquiétudes de l'Angleterre.
Maître depuis trente ans du Cambodge nous avions complètement négligés le Laos; alors que le Siam envoyait des détachements importants parcourant la rive gauche du Mékong, nous ne bougions pas. Ne trouvant pas de résistance sérieuse les Siamois y installèrent des postes militaires et prirent réellement possession du pays au nom du roi du Siam. Mais notre inaction ne devait pas durer. Le Gouverneur de l’Indo-Chine reconnut vite le danger qui pouvait résulter de l'établissement si proche des Siamois. Il fallait prendre pied dans le pays, le reconnaître dans tous les sens, en déterminer les possibilités économiques encore fort mal connues, créer des comptoirs; enfin poser les jalons de notre action effective. Ce fut l’œuvre de M. Pavieet de ses collaborateurs, le capitaine Cupet et le lieutenant Nicholson, qui dirigèrent une série de missions de 1886
à 1895. Entre temps nous opposons des postes militaires aux postes siamois. Enfin en 1893 nous nous décidons à repousser l’invasion siamoise hors de la zone revendiquée. Nos navires vont mouiller devant Bankok. Sur le refus du Siam de reconnaîlre nos droits, un blocus est établi et à raison de la résistance du roi. Le 5 octobre 1893 sont signés une convention et un traité qui reconnaissent définitivement nos droits ou plutôt ceux de l’Annam sur le territoire de la rive gauche du Mékong. « Le gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve. »
M. Boulloche, résident supérieur en Annam, fut chargé d'organiser le pays. Un arrêté du 7 octobre 1895 partage le Laos en deux subdivisions : le Haut et le Bas-Laos. Chaque subdivision a à sa tête un commandant supérieur. Cette organisation est remaniée en 1899 par un décret quiréuniten un seul territoire les deux parties du Laos sous l'administration d'un résident supérieur.
La justice fut organisée par le décret du 30 septembre 1895. Son article 1° est ainsi conçu : « Dans les territoires du Laos, la justice sera rendue aux indigènes en toute autre matière qu’en matière criminelle par les autorités locales suivant les coutumes, usages et règlements locaux. » Voici donc établi le principe de la justice indigène au Laos, Mais
quelle est l’organisation de ces tribunaux indigènes. Il est nécessaire d’entrer ici dans l’étude de l’organisation administrative de la province laotienne ou muong. Au Laos comme en Cochinchine avant notre occupation les fonctions administratives et judiciaires sont entre les mêmes mains. Les provinces laotiennes portent le nom de la localité dans laquelle résident les mandarins qui la dirigent. A la tête de chaque muong se trouve un fonclionnaire (1) nommé chau-muong qui est le chef de la province Près de lui sont placés trois autres mandarins : l’oupahat, le latsavong et le latsabut. Ces quatre mandarins sont les at-nha-yai ou grands mandarins. Ce sont les vrais chefs auxquels aboutissent toutes les affaires.
Le chau-muong a seul le pouvoir de prendre des décisions et de donner des ordres, c’est le mandarin supérieur ou at-nha-luong. Il rend dans sa province la justice pour toules les affaires qui lui sont soumises. L’oupahat,deuxième mandarin du Muong, est chargé de veiller d'une façon générale à l’exécution des ordres donnés par le chau-muong, il surveille l'instruction des affaires présentées au tribunal de ce mandarin auquel il rend compte de tous les événements qui se produisent dans le Muong. Il remplace le premier mandarin, mais il ne peut prononcer un jugement dans une affaire importante. Le