‹ Etude sur l'origine des Vierges NoiresChapitre 23 sur 45 · LE CULTE · texte numérisé non relu

LE CULTE

Le culte rendu aux Vierges Noires peut être ramené à différentes pratiques : la prière, les pratiques religieuses, les confréries et les pèlerinages.

, Les prières sont de différentes sortes, tantôt elles sont rituelles, dites en commun suivant un certain mode de récitation, tantôt, elles sont le cri spontané de l’âme devant le danger, la douleur ou la joie.

Les premières prières sont les seules qui nous intéressent au point de vue de notre étude car, dans le cas de l’invocation spontanée, les miracles seuls nous en ont conservé quelques indications, l’oraison étant le plus souvent faite dans le secret du cœur.

L'office et principalement l'office de la Vierge ou le commun de ses fêtes sont les textes dans lesquels nous trouvons quelques allusions au sujet de l’origine des Vierges Noires.

Au début l'office fut emprunté aux lIsraélites, puis au ive siècle il existe un office oriental venu d'Égypte ou de Palestine. Saint Cassien emprunte à l'Orient deux formes d'office (92) et nous savons quelle part importante Dom Gué-

(90) Saints Père, Calendrier Historial, 3 février. (or) C. Willi, le Bréviaire expliqué, 2° édition, I, page 80. (92) C. Willi, Bréviaire expliqué, page 91.

ÊAXS

one. ue que, daube . aux ‘fêtes de la Mae D on récitait aussi un petit office de la Vierge, il sembla qu'il dut être modifié et, saint Benoît, puissamment aidé par le Pape Grégoire ancien abbé du Cœlius, en fit une réforme au vie siècle (93). Les grandes antiennes mariales ne sont en effet, que du xi® siècle telle l’Alma Redemptoris Mater de Hermann de Reichnau (1013-1054); le même auteur aurait peut-être aussi composé le Salve Regina à moins que cette prière ne soit d'Adhémar, évêque du Puy en 1098. Les trois invocations qui terminent : O Clemens, O Pia, O Dulcis Virgo Maria auraient été ajoutées par saint Bernard ce qui a donné l’occasion à l’une des « Vierges Noires » d'accomplir un miracle en saluant le saint; mais cependant le Regina Cœli serait antérieur à cette époque puisqu'il aurait été inséré dans les vêpres pascales par Grégoire V, mort en 999 (94).

Mgr Duchesne a reconnu dans les offices du Latran, du Vatican et de Sainte-Marie-Majeure les fondements de l'office latin (95). Cette liturgie grégorienne pénétra dans tout l'Occident par la diffusion de l’ordre bénédictin. La Gaule fut, néanmoins, lente à accepter la réforme et, en 805, Charlemagne obligea toutes les églises de son royaume à réciter l’office latin. L'usage des hymnes introduit à Milan par saint Ambroise (96) ne se propagea qu’au 1ix€ siècle dans le clergé régulier des Gaules et seulement au xive siècle dans le clergé séculier (97). Les hymnes étaient des cantiques répétés par le peuple et nous ignorons la date de leur introduction dans l’office. On attribue à Fortunat : © gloriosa Virginum et un autre hymne qui nous intéresse plus particulièrement : l'Ave Maris Stella (98). L'office

(93) C. Willi, Bréviaire expliqué, pages 193-194. (94) C. Willi, Bréviaire expliqué, page 97.

(95) C. Willi, Bréviaire expliqué, I, page 180. (96) C. Willi, Bréviaire expliqué, I, 92.

(97) C. Willi, Bréviaire expliqué, I, 180.

(98) C. Willi, Bréviaire expliqué, I, 104.

fe Hé sum ou formosa, filiae . ae:

Nolite me considerare quod fusca sim, quia decoloravit me sol. Dans la troisième leçon, nous trouvons encore mention d'arbres ou d’ornements qui sont en usage dans les statues noires de Marie : 1

. Quasi cedrus exaltata sum in Libano et quasi cypressus in monte Sion quasi oliva speciosa in campis… sicut cinnamomum et balsamum aromatisans odorem dedi, he myrrha electa dedi suavitatem odoris. Re

e Ornatam monilibus Filiam Jerusalem. +. PERS a ; dextris tuis, in vestitu deaurato.

Ecce Virgo concipiet et pariet Filium (tiré d’Isaïe VII).

Ecce concipies in utero et paries Filium et vocabis nomen ejus Jesum (Leon II, d’après l’évangile de’saint Luc 1)... Spiritus Sanctus superveniet in te et Virtus Altissimi obumbrabit tibi (tiré du même évangile).

Les offices ne se bornaient pas à la seule liturgie latine et il exista aussi au vi® siècle, un office mozarabe et un office ambrosien, mais, bien antérieurement, un office était dit dans l’église grecque. Dans l’'Hymne Acathiste, nous trouvons quelques

(99) Le commun de la Vierge, comme tous les communs, n’a pas de caractère officiel. Voir : D. Cabrol, Le Livre de la Prière antique, page 270.

(100) Manuel de prières à l’usage des fidèles du rite grec, page 690 et Culte de la Sainte Vierge dans l’éghse orientale, page x, s. d. anonyme.

versets qui nous paraissent pouvoir se rapporter à la célébration du culte des Vierges que nous étudions. Cet hymne est un véritable office, peut-être composé par Sergius, patriarche de Constantinople, qui l'aurait rédigé pour remercier la Vierge de la victoire d'Héraclius et des Grecs de Constantinople sur les Avares (101).

La vertu du Très-Haut, qui couvre Marie de son ombre, est mentionnée, et dans les Tropaires du même hymne, la Vierge est comparée à un champ non labouré où a germé le Divin raisin, à la source inépuisable de l’eau vivifiante, à la génisse qui a enfanté le veau immaculé, à la brebis qui a donné le jour à l’Agneau, à la génératrice, au guide, au législateur, à la belle nourricière des Vierges (102).

Dans la Petite Paraklisis chantée dans les calamités et attribuée à saint Théophane (814) ou à saint Jean Damascène (790), la Conductrice est spécialement invoquée (103). Les Apocryphes qui sont relativement récents ont retracé un très grand nombre de légendes qui ont eu cours dans la dévotion orientale et qui ont trouvé place dans la Légende Dorée. Les Apocryphes ont certainement contribué à accréditer la vénération des reliques (lange donné aux Mages (104), lettre écrite par Dieu et apportée par ces mêmes Mages (105) etc.

Les litanies étaient une autre forme de la prière en commun. Elles étaient dites au cours de l'office monastique, dans les calamités ou lors de la célébration des Rogations. Elles étaient accompagnées de la Procession, dont l’une des plus célèbres fut celle du Pape Grégoire dans laquelle une image de Marie que l’on disait peinte par saint Luc, fut portée dans Rome.

Les différents titres de gloire que l’on prêtait aux saints invoqués étaient chantés par tout le peuple (106) et les litanies de la Vierge, dites de Lorette, méntionnent les titres (xor) Manuel de prières, etc. Passim, 690 à 719.

(102) Manuel de prières, etc., 720 à 736.

(103) Peeters, Textes et documents, Protévangile de Jacques, page 5. (104) Peeters, Textes et documents, pages 138, 147. (xo5) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne (Litanies).

(106) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne (Confrérie). — Perdrizet, La Vierge de Miséricorde, page 63.

es C Ontréries sont très A mais nous n’en Connais- sons pas d’antérieures au xne siècle (107). Elles unissaient les “affiliés par des pratiques pieuses comme la récitation de certaines prières, le port d’insignes, la célébration de fêtes. Parmi ces fêtes, certaines donnaient lieu à des représentations théâ- trales (108), à des processions dans lesquelles l’image sainte était portée par les confrères aux chants retraçant les épisodes que l’on voulait commémorer. Les confréries du Puy, de Boulogne, de Liesse, de Rocamadour et d’Einsiedeln furent les plus prospères et entraînèrent, dans les églises affiliées, la vénération d’une Vierge semblable à celle du grand pélerinage. C’est ainsi, par exemple, qu’à Séverac, une statue de Notre-Dame de Lorette fut mise sur les autels en 1648 (109).

Il y avait non seulement des concours littéraires (110) et des processions où défilaient tous les confrères portant la statue, afin qu'elle fut lavée, habillée ou mise dans un autre lieu. Ainsi le 21 juillet, à Saint-Victor de Marseille, il existait une véritable cavalcade; le 2 février, des cierges verts étaient allumés et passaient pour opérer de véritables miracles, on y vendait aussi des petits pains affectant la forme de bateaux (111); la statue de Notre-Dame du Château à Tarascon était portée processionnellement à Saint-Étienne des Grès (remarquons qu’à Paris, l’ancienne église Saint-Étienne des Grès renfermait aussi une Vierge Noire) où elle rencontraït le défilé de la Tarasque, puis elle était conduite à la Porte Saint-Jean où ses vêtements étaient

(107) Notre-Dame de Liesse, Romama, XXV, Légende du Tumbeor. — G. Cohen, Mystères et moralités, CV.

(108) Drochon, Histoire des Pèlerinages, page 533. — Confrérie des Chaperons blancs dont nous conservons les insignes dans les plombs du Musée de Cluny. — G. Paris, Histoire littéraire, XX, page 613. Indique la relation probable du Puy-en-Velay avec tous les Puys Notre-Dame.

(109) G. Paris, Romania, XNI, page 419. — P. Meyer, Romania, XIX, page 5. (110) Rohault de Fleury, Sainte Vierge, page 245. (111) Hamon, Culte de la Sainte Vierge, VII, page 201.

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changés, tandis que des marins armés de piques se HVReRE à des jeux d’adresse (112).

Ce n'étaient pas seulement les confrères de ces associations pieuses qui se retrouvaient près des autels miraculeux, mais aussi une foule immense accourue pour faire ses dévotions. Les pèlerinages furent établis dès une date très ancienne, cette « dévotion itinérante » était manifestée à certains jours correspondant d’ailleurs aux Fêtes de Marie. Les pélerinages de nos Vierges Noires étaient classés comme Pèlerinages Mineurs, le titre de Pèlerinages Majeurs étant réservé à des sanctuaïres plus lointains comme ceux de Rome et de Palestine. Le pêèlerin se rendait à pied, ou par tout autre moyen en sa possession, parfois il poussait la piété jusqu’à faire la route pieds nus; il allait chargé de ses dons, ce qui a donné lieu, dans les livres de « miracles », à toute une description de voyageurs attaqués par des voleurs, de rapt « d’ex-voto », le tout sévèrement puni par la Vierge (113). Les ex-voto étaient constitués par des objets de cire ou de métal rappelant le miracle. Un bateau figure dans chaque sanctuaire. La plupart des églises qui renferment des Vierges Noires sont situées sur des routes de pèlerinages, ce qui explique la collusion des légendes et des miracles et aussi les relations entre les différents lieux de culte (114).

Les fêles de la Vierge. — Ces solennités étaient très nombreuses puisque chaque église possédant une Vierge réputée miraculeuse avait sa fête propre. En jetant un regard sur le Calendrier Historial, nous voyons en effet, presque à chaque jour de l’année, la mention d’une fête mariale à l’occasion d’un miracle survenu en un des lieux de sa vénération ou, parfois, en honneur d’un des actes de sa vie terrestre. Du reste, le Bréviaire fut corrigé plusieurs fois et des fêtes de la Vierge furent supprimées à différentes reprises (115).

La fête la plus ancienne est celle de la Purification qui célèbre

(112) 24°, 42° miracles de Notre-Dame de Rocamadour.

(113) Migne, Dictionnaire des Pèlerinages, page 26.

(114) C. Willi, Histoire du bréviaire, pages 125, 127, 128, 1209.

(115) Hamon, Culte de la Sainte Vierge, VIX, 210. — Calendrier Historial, 2 février.

en même temps Notre-Dame de Confession à Marseille et Notre-

Dame de Saidnaya est vénérée le 3 du même mois (116); celle de Saragosse, le 4 (117); celle d’Antioche, le 5; celle de Louvain, le 6; celle de Boulogne, le 20, etc. (118). Le 25 mars, l’Annon- ciation, qui était peut-être de fondation apostolique et le 26, Notre-Dame de Soissons était célébrée (119).

La Visitation, établie plus tardivement, compte, dans les jours qui la suivent, les fêtes de Notre-Dame de Cambrai, d'Arras, de Lempdes, du Puy (le 11)-et de Cléry.

L'Assomption, sans doute aussi fête apostolique, en tout cas instituée en Gaule en 802 par Charlemagne (120) est aussi la fête de Notre-Dame du Port de Clermont-Ferrand, de Notre- Dame de Czestochowa, de Nantilly et de Notre-Dame d’Ay.

La Nativité, instituée au ve siècle, est la fête de tant de Vierges Noires que nous pensons que lors de la réforme du Bréviaire elle fut assignée pour la célébration de solennités échelonnées à des dates différentes. C’est ainsi, par exemple, que Notre-Dame de Mondragon, dont la fête se célébrait le deuxième dimanche d’octobre, vit cette solennité reportée au 8 septembre. Les Vierges de Liesse, de Montserrat, de Vauclair, de Murat, d'Eygurandes, de Font-Romeu, de Montaut, d’'Einsiedeln, de Sarrance, Chaudière, Montluçon, Hubach, Dijon, Montpellier, Myans, Saint-Guirauld, se célébraient en ce jour, tandis que Notre-Dame de Bonne-Nouvelle d'Orléans, de Guadaluppe et de Rocamadour étaient fêtées dans des jours voisins de cette date (121). Dans les offices qui se lisent à ces dates, il est fait mention du « Nigra sum sed formosa » et aussi, parfois, des miracles qui accompagnèrent l'institution de la fête locale.

Les pèlerinages n’avaient pas pour but unique la vue de la statue, mais aussi la vénération des reliques qui se trouvaient (z16) Calendrier Historial, voir ces différentes dates.

(x17) Id., 26 mars.

(118) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, I, 2, 2983. — Saint-Bernard Epistula 174.

(119) Dates relevées dans Hamon, op. cit. aux noms de ces diverses Vierges,

(120) Migne, Dictionnaire des Pèlerinages, tome XLIII, I, pages 11, 13. (121) Grégoire de Tours, Miracula, XV, X. De gloria martyrum, XIX,, XI, IX, VII.

dans les églises ou même dans l’intérieur des statues. Le culte | des reliques est très anciennement connu; de même, du reste, : que les pélerinages.

(122) Grégoire de Tours dépeint sa mère comme possédant des reliques, le même auteur assigne à l’huile qui brûle dans la lampe placée devant un tableau de saint Martin un pouvoir salutifère et il note les cordes dont les pèlerins entouraient la colonne de la Flagellation comme devenant des reliques vénérées; enfin, d’autres reliques proviennent de la Vierge. D'autre part, nous savons comment les moines se sont disputé les restes saints qu'ils croyaient posséder et de quelles falsifications de textes, ils se sont rendus coupables.

L'image elle-même était souvent une relique, soit qu ’elle fut faite de main céleste ou d’après Marie vivante, par le pinceau de saint Luc et l’Église, comme le pouvoir temporel, dut combattre cette croyance. Léonard de Vinci écrivait, encore au xvIe siècle, «le peuple se prosterne, adore et prie car ces tableaux passent pour rendre la santé perdue et donner le salut éternel, comme si la Divinité y était vivante (123). »

Des ceintures de la Vierge se trouvaient aux Blachernes de Constantinople, à Chartres, Brives, Arras, Tongres, Trèves, etc.; des cheveux, à Sainte-Croix de Rome; le lit, à Sainte-Marie Majeure; la robe, à Saint-Laurent de Rome et à Chartres; le peigne, à Trèves; la pantoufle ou le « solier », à Soissons et au Puy ; l’anneau, à Semur ; les gants, à Saint-Bertin de Saint- Omer; le fuseau, à Constantinople; une lettre, dans un autre pèlerinage, etc.

Une relique que nous voyons constamment figurer dans les églises qui possèdent une Vierge Noire est constituée par le « lait de la Vierge ». Nous savons ce qu'était ce lait : fait de la poussière de la pierre de la grotte de Bethléem, dite grotte du lait, où selon la tradition, la Vierge aurait allaité son Fils. Les Arabes, eux-mêmes, considéraient cette poussière comme un véritable talisman; d’autre part, Eugène III (1145-1153) aurait

(122) Cité par L. Hourticq, Vie des Images, page 181. (123) Revue de lArt chrétien, 1888, page 485.

ierges en at mais les prières qu’ on lu Adresse sont lus spécialement « dites en vue d'obtenir la protection de l'enfant alors qu'il se trouve encore dans le sein maternel et rien de ce qui touche à la fécondité ou à la parturition, ne ee demeure ; étranger.

Fêtes. — La date des solennités propres aux Vierges Noires n'est ni fixe, ni spéciale sauf, peut-être, le 5 août. Les plus anciennes fêtes de la Vierge sont aussi celles des images noires.

Noms. — Les noms sont très nombreux mais, outre le caractère de noirceur (Notre-Dame la Brune, Notre-Dame la Noire, la Négrette, la Brunette, la Maurena, etc.), ils évoquent l'Orient et Byzance ainsi que les BEN du paysage où se trouvent les statues. ee.

Miracles. — Les miracles n’ont rien de remarquable si ce n’est la résurrection temporaire d’un enfant afin qu’il reçoive le Baptême et, la Vierge d’Avioth, dite la Recevresse, comme celles de Mézières, de Chartres ou de Rocamadour, accorde cette faveur insigne aux mères qui viennent l’implorer. Les miracles sont les mêmes dans tous les sanctuaires, ils sont consignés dans des œuvres littéraires particulières souvent écrites en langue vulgaire; ils se répêtent d’un lieu à un autre et semblent provenir d’une source commune que nous apercevons déjà dans les écrits de Grégoire de Tours. Nous avons été frappé du fait de miraculés implorant une Vierge Noire lointaine alors qu'ils en possédaient une dans leur région, si ce n’est dans leur ville même. Nous pensons donc que les miracles ont été copiés et que le scribe ne s’est pas donné la peine de faire disparaître

(124) Revue de l’Art chrétien, 1888, page 493. (125) Revue de l’Art chrétien, 1888, page

(à moins qu’il l'ait fait sciemment) le nom des lieux où ces prodiges s'étaient accomplis primitivement. Des pélerins viennent, même officiellement, implorer la protection d’une Vierge Noire lointaine comme s'ils avaient perdu confiance en la leur, ïls lui offrent des objets votifs, d’où nous pouvons déduire un nombre limité de pèlerinages et certains plus recommandables par leur antériorité ou leur puissance. Un lien unit entre eux des sanctuaires renfermant des Vierges Noires. Ce lien est explicable par les confréries et les fondations monastiques, certains pèlerinages ayant été les premiers en date et ayant donné lieu à des sortes de succursales pieuses. Les nouveaux sanctuaires, à leur tour, virent se produire des miracles et se développer un culte.

La littérature et les confréries ont répandu les légendes, de même que les sportelles ont propagé les images ; sans doute aussi, des voyageurs, des moines ou des bienfaiteurs ont-ils envoyé, dans d’autres lieux, la figure qui leur était chère, faisant aussi connaître son histoire. C’est de cette manière que nous expliquons les nombreuses répliques que nous possédons de Notre-Dame de Liesse, de Notre-Dame de Lorette, de Notre- Dame d’Einsiedeln ou de Notre-Dame de Rocamadour, tout comme de nos jours les Vierge de Lourdes ou les sainte Thérèse de Lisieux forment de nouveaux centres de dévotion dans des contrées lointaines de leur origine.

Fe CHAPITRE IV

Leur existence est certaine. — Différentes hypothèses émises à leur sujet.

— Mention tardive de la couleur noire. — Le xv° siècle, époque de voyage, a-t-il créé le type des « Vierges Noires ? » — Elles étaient connues

antérieurement à cette époque, puisque des textes font allusion à la couleur sombre de la Vierge.

À. — YŸ A-T-IL DES VIERGES NoïIREs”?

Nous avons vu, au début de ce travail, que plusieurs hypo-

thèses avaient été émises touchant l’origine des Vierges Noires, , mais nous nous étions réservé de revenir sur ce sujet afin de

l’'examiner avec toute l’attention qu’il mérite et de lui donner tout le développement qu’il comporte.

Parmi les hypothèses formulées, la négation des Vierges Noires est celle qui représente Le plus de défenseurs mais, devant la présence indiscutable de statues noires, cette négation n’a pas été brutalement affirmée et l’on a invoqué à ce sujet diftérentes causes : noircissement fortuit, copie d'œuvres anciennes, emploi de matière noire.

La Vierge fut-elle volontairement représentée noire? C’est le point essentiel de cette étude car, si la réponse à la question formulée était négative, notre travail deviendrait sans objet.

Un des arguments qui milite le plus en faveur de la non existence des Vierges Noires est l’absence de très anciens textes affirmant cette couleur pour l’une des œuvres célèbres que nous possédons. Les Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, écrits au xrie siècle et, parfois même, attribués à Hugues Farsit (1), ceux de Notre-Dame de Chartres, rédigés par Jean

(x) Albe, les Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, page 9.

= le Marchant au xrrre siècle, d’après d’anciennes chroniques (2), ceux de Notre-Dame par Gautier de Coincy, rimés à la même À époque, ne font aucune allusion à la couleur de la Vierge. =

Les Cartulaires de ces divers sanctuaires ne nous fixent point sur cette particularité; il est vrai que les œuvres toutes récentes, font souvent une description très succincte de l’image

et que la couleur n’est pas indiquée, il ne faut donc pas s'étonner si, au moyen âge, les auteurs ne se sont pas montrés plus loquaces à ce sujet.

En 1518, dans le Mystère du Puy, Jean Dolezon ne mentionne pas explicitement la couleur, il se contente de la suggérer par ces vers : —

Cest ymage prophétiquement

A esté faict de la Vierge Marie

De laquelle sans que point en varie

Au premier chapitre des Cantiques

Le Saige en paroles aultentiques

De ceste très noble Vierge proposa

Quand il dit Nigra sum sed formosa = Filia Jerusalem (3).

La citation choisie par l’auteur indique bien que l’image du Puy était noire au début du xvie siècle. C’est surtout à la fin du xvre siècle que les statues sont décrites avec leur couleur et qu’une explication de cette anomalie est même tentée. Peutêtre faut-il voir dans les événements politiques et religieux de cette époque la raison d’une description plus détaillée. En effet, l’île de Madagascar est découverte en 1506 par Tristan d’'Acunha, Charles-Quint aborde au nord de l’Afrique en 1507 et donne le droit de vendre et d’acheter des noirs. Ce commerce, protégé par les rois d'Espagne, donna lieu à de telles cruautés, que le Pape Urbain VIII, en 1639, dut intervenir et que des missionnaires furent envoyés. Dans cette période, les noirs sont décrits, ils sont même mis à la mode et la grande dame du xvrre siècle se fait accompagner par son domestique de couleur.

(2) Miracles de Notre-Dame de Chartres, éd. Duplessys. (3) A. Chassaing, le Livre de Podio ou Chronique d’Etienne de Médicis, page 592.

Réforme replace sur les autels les Vtues miraculeuses qui a

avaient été retirées, donne un nouveau lustre aux pélerinages,

LE reconstruit souvent, à Ee place des anciens oratoires, de pros églises.

À Orléans en 1589, les Gagiers de l’église Saint-Paul décident de remplacer l’ancienne Vierge détruite en 1560 (4); Notre-Dame de Verdelais est replacée sur les autels en 1669 (5); il ya transport de la statue de Besse en 1547 (6) et en 1643, reconstitution de l’église d’Aurillac, où se trouvait une image de saint Luc (7). Le procès canonique de 1592 relate la venue de Notre-Dame de Bonaria à Cagliari (8); une rédaction de l’histoire de Lorette faite par Jérôme Angélita est présentée par lui au Pape Clément VII en 1531 (9); Einsiedeln, devenu désert, voit son pêlerinage rétabli par un bénédictin de Saint-Gall entre 1526 et 1544 (10); un autel de marbre est érigé à Notre-Dame de Montenero, en 1538, par le sculpteur Silvio (11) etc.

Nous pourrions multiplier les exemples de cette sorte et, devant la recrudescence de dévotion envers les Vierges Noires, à cette époque, nous pourrions nous demander s’il n’y eut pas de rapports étroits entre les faits historiques que nous venons de citer et la couleur donnée aux œuvres que nous étudions. . En ce cas, les « Vierges Noires » auraient été exécutées par l’art de la Contre-Réforme et résulteraient d’une adaptation de l’iconographie mariale à une mode exotique : la Vierge aurait été considérée comme une femme de couleur. Cette supposition, souvent formulée, sera examinée dans la suite de ce travail,

(4) M. de Buzonnière, cité par P. Boutin, Notre-Dame des Miracles, page 16.

(s) Gobillot, Notre-Dame de Verdelais, page 28. — Rohault de Fleury, Sainte Vierge, page 191. — Hamon, Culte de la Sante Vierge, VI, page 86.

(6) Rohault de Fleury, Sainte Vierge, page 215.

(7) Hamon, Culte de la Vierge, II, page 330.

(8) Santuari d’Italia, 1929, page 26.

(9) À. Monti, À traverso la questione lauretana, page 106.

(ro) D.S. de Courtem, Abbaye et pèlerinage de Notre-Dame des Ermites, page 32.

(11) D. À. Salvini, Un secolo di storia vallombrosana, page 8.

mais nous devons nous rappeler la présence, antérieurement au xvi® siècle, de. nombreuses œuvres exécutées en matière sombre ou, tout au moins, revêtues de cette teinte.

Malgré l'absence d’anciens textes, il est certain que les auteurs religieux connaissaient les « Vierges Noires », puisque, au xrie siècle, Pierre Comestor et, au xrve siècle, Nicéphore Callixte éprouvèrent le besoin d'expliquer la raison de la couleur foncée de la Vierge. Nous examinons ailleurs ces textes, mais nous en signalons ici l'importance. De plus, tous les sanctuaires qui renferment des « Vierges Noires » sont antérieurs à la Contre-Réforme.

Ainsi donc, d’après ce que nous venons de dire, il est certain qu’une couleur noire a été intentionellement donnée à la Vierge, mais ce qui prouve davantage l’existence des « Vierges Noires », c’est la dévotion dont elles sont entourées et qui continue à se manifester encore de nos jours. La Vierge d'Orléans fut façonnée en pierre noire au xvi® siècle, celle de Sarrance fut noircie volontairement après 1793; celle de la Règle, vénérée à la Poterie de Bruges, a le visage et les mains noirs, alors que l'Enfant est blanc et, dans cette même église, Notre-Dame de la Poterie, exécutée en marbre blanc, ne reçoit pas les hommages des fidèles alors que sa réplique, taillée dans le chêne de la chaire et par conséquent de teinte sombre, malgré cette place inaccoutumée est entourée « d’ex-voto » indiquant le culte qui lui est rendu.

++ B. NoïIRCISSEMENT OCCASIONNEL ET NOIRCISSEMENT FORTUIT.

Emploi d’une matière noire. — Emploi de brèches, de marbres colorés et de bronze. — Les couleurs, le métal, la peinture à l’encaustique, leur altération possible. — Imitation d’une œuvre plus ancienne. — De toutes les altérations, pourquoi le noircissement aurait-il seul été imité ? — Remplacement d’œuvres de bronze.

Diverses hypothèses ont été émises tendant à démontrer que la couleur noire donnée aux Vierges n’était due qu’à une cause naturelle : emploi d’une matière noire, noircissement, imitation d’une œuvre ancienne.

19 Emploi d'une matière noire.

= Le cèdre ou l’ébène, par leur rareté, le dernier surtout, par son beau poli, auraient pu tenter les artistes et la Vierge aurait été vénérée « quoique noire » (12). Nous faisons cependant, dans cette supposition, une réserve : le glissement qui aurait pu se produire entre la beauté de la matière et le sens symbolique évoqué par le Cantique des Cantiques (13). D’autre part, à certaines époques, notamment à la fin du xvie siècle et durant le xvrie siècle, le bois noir était employé dans le mobilier et lorsque l’ébène paraissait d’un prix trop élevé, ce bois était remplacé par du poirier noirci suivant les procédés employés par des ébénistes qui, parfois aussi, étaient des tailleurs d'images.

Beaucoup de « Vierges Noires » ont été exécutées en poirier, et l’idée d’une mode passagère serait séduisante si nous admettions la « Vierge Noire » issue de l’art de la Contre-Réforme. Comme nous avons conclu, à ce sujet, à l’existence de Vierges Noires antérieurement à cette époque, comme nous constatons, d'autre part, que la Vierge du Puy (actuellement détruite, mais que nous savons dater du xrr1e siècle) (14), celle de Murat rapportée par les Croisés (15), de Liesse (16), de Remonot (17), de Malaucène (18), de Jessé (19), de Lorette (20), etc., toutes vénérées dès le xrr1e siècle, étaient exécutées en cèdre ou en ébène, nous sommes obligés de voir dans l’emploi de ces bois, un goût très anciennement manifesté.

En ce qui concerne la pierre noire, son emploi s'explique dans certaines régions contenant des schistes ou des matières colorées, mais pourquoi, alors, ne trouvons-nous pas, dans les églises pyrénéennes, par exemple, des Vierges de brèche rouge ou verte? Cette matière avait été employée dans l’antiquité (12) Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 1897, page 66.

(13) V. 15 (species ejus ut libani, electus ut cedri).

(14) Hamon, Culte de la Vierge, IT, 220.

(15) Hamon, Culte de la Vierge, II, 340.

(16) Hamon, Culte de la Vierge, V, 453 (d’après Villette, Histoire de Notre-Dame de GT) D 2 Cale del Vie, VI 284

(18) Hamon, Culte de la Vierge, VII, 402.

(1x9) Collin de Plancy, Saintes Images, page 188. (20) Champagnac, Histoire des Pèlerinages, page 957

pour des statues ou des bustes (21), ce qui atteste qu’il ne résulte de son emploi aucune impossibilité matérielle et nous en déduisons, en ce qui concerne l’iconographie mariale, à une abstention volontaire. -

29 Noircissement fortuit.

L'hypothèse d’un noircissement fortuit s'impose avec beaucoup de vraisemblance car plusieurs des œuvres que nous étudions ont été revêtues de plaques d’argent (Rocamadour, Halle) ou couvertes de couches successives de vernis. Parfois même, elles ont été lavées dans l’huile ou le vin suivant un rite religieux (22). De plus, la fumée des cierges et des encensoirs, la poussière accumulée par les ans, les altérations chimiques, de la couleur, qui ont pu se produire sous l’influence de différents agents, ont certainement contribué à l’établissement de cette hypothèse.

La Vierse de Monvianex, étudiée par M. Bréhier (23), comme celle de Mende (24), a certainement subi une altération de ses couleurs primitives. |

En peinture, la supposition paraît se transformer en certitude car, beaucoup d’icones (Khakhouli, Ghélat, Wladimir, etc.) ont été enchâssées dans des plaques d’argent découpées suivant le contour des figures et, sous cette chappe de métal, les couleurs apparaissent dans tout leur éclat. La tonalité uniformément brune des chairs atteste la modification des teintes. La vénération accordée à ces images, malgré leur tonalité peut, dans ce cas, s’expliquer par un texte que nous étudierons dans un autre chapitre, mais parfois ce ton a été poussé si loin que la figure est devenue complètement noire. En cette occurrence,

nous admettons le noircissement dû à une action chimique.

(21) Espérandieu, Recueil général, II, N° : 889, 913 (marbre jaune), 952, 957 (marbre gris), 967 (brèche violette), 979 (marbre noir).

(22) L. Bréhier, C. R. de l’Académie des Inscriptions, 1935, page 3709. Mémoires de l’Académie de Dijon, 1932, pages 12, 13. Faujas de Saint-Fond, Recherches sur les volcans éteints, page 427.

(23) L. Bréhier, Revue d’ Auvergne, 1933, page 195.

(24) Hamon, Culte de la Vierge, III, page 66 et Rohault de Fleury, Sainte Vierge,

page 243.

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‘une teinte nb et nie aux tableaux; Pen de la céruse mélangée à du cinabre et à du sinople dans la couleur de chair (25), l'emploi du « posch » qui, par le mélange de la céruse et du vermillon, est susceptible de noircir (26), mais comment expliquer la détérioration d’une certaine partie du visage et la conservation d’autres parties?

Pour les œuvres de sculpture, l'hypothèse du noircissement est confirmée par des statues comme celles de Saint-Jacques la Boucherie, conservées au Musée de Cluny; les visages sont complètement noirs, alors que les vêtements conservent, dans l’intérieur des plis, des traces de couleur ocrée. De plus, certaines de nos Vierges auraient pu être dorées et la teinte métallique aurait pu être altérée au cours des âges ; mais nous noterons, à ce sujet, une Vierge italienne datée du xvr® siècle, exposée dans le même musée, qui a conservé deux tons d’or dans les vêtements alors que le visage et les mains sont noirs (27). La Vierge de Toulouse avait certainement le même aspect (28) ce qui confirme la volonté d’une représentation noire.

Enfin, dans beaucoup de cas, des statues ont été recouvertes d’une couche de couleur sombre (29) ce qui affirme, une fois de plus, cette coloration donnée volontairement.

39 Imitation d’une œuvre ancienne.

Le remplacement d’une œuvre ancienne par une autre plus récente qui en serait la copie a souvent été invoqué (30). En effet, plusieurs des œuvres que nous possédons ne sont que la copie d’autres statues antérieures, même lorsqu'il s’agit de

(25) Théophile, Diversarum artium schedula, I.

(26) Théophile, Diversarum artium schedula, XI.

(27) Catalogue des objets de bois, B. 116.

(28) Hamon, Culte de la Vierge, IIT, page 231.

(29) F.-M. Georges, Notre-Dame de Verviers, page 10. (30) L. Hourticq, Vie des images, page 150.

Vierges anciennes : ainsi celle de Verdelais, qui appartient

au xine où au xive siècles, a été précédée d’une autre image :

donnée par Géraud de Graves, au xrie siècle. Nous pourrions nous demander pourquoi les copistes n’ont retenu de l’œuvre primitive que le noircissement et pourquoi toutes les altérations n'auraient pas été conservées, membres ou doigts cassés, éraflures

de la matière, traces des parasites dans le bois, etc. Est-ce que,

de nos jours, des antiquaires, aussi habiles que peu scrupuleux, ne connaissent pas les procédés aptes à provoquer ces traces de vétusté? Pourquoi donc, dans un autre but, n’aurait-on pas agi de même? e

Nous pourrions ajouter à cette hypothèse, celle du remplacement d'œuvres de bronze par des statues faites d’une matière imitant la couleur et le poli du métal.

Cette supposition pourrait même recevoir une certaine confirmation du fait du remplacement de statues de saint Yves par des œuvres de bois rappelant le métal (31).

Une première objection pourrait, néanmoins, s'élever du fait de la patine du bronze qui n’est pas uniformément noire dans tous les lieux et nous pourrions nous demander pourquoi il n’y aurait pas eu d’images de la Vierge, vertes ou rougeâtres, conformément à certaines modifications du bronze. Nous voyons du reste, de nos jours, des marchands de moulages d’art ou même nos Ateliers Nationaux imiter la patine verte du bronze.

Une seconde observation est à retenir, c’est la rareté des Vierges de bronze, nous en avons signalé deux, sans doute en existe-t-t-il d’autres, mais le peu d’exemples retrouvés nous autorise à supposer un usage restreint de cette matière et, encore de nos jours, les statues de la Vierge sont rarement réalisées par ce moyen.

Nous rejetons donc comme improbable l’hypothèse du remplacement d’une œuvre de bronze, de même que nous ne pensons pas que des statues d’argent enfouies dans le sol aient pu, seules, donner lieu à des représentations noires de la Vierge (32).

(31) C. de la Roncière, Sant-Yves, page 165.

(32) Rohault de Fleury, Sainte Vierge, II, page 323.

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