‹ Etude sur l'origine des Vierges NoiresChapitre 25 sur 45 · C. — REPRÉSENTATIONS ETHNIQUES · texte numérisé non relu

C. — REPRÉSENTATIONS ETHNIQUES

Le Cantique, pris à la lettre, impliquerait-il une représentation négroïde de la Vierge ? — Les Vierges de saint Luc et la Vierge de Libère. — Il y avait à Rome, au v® siècle une image de ia Vierge attribuée à saint Luc. — Les textes mentionnant la couleur noire de Marie. — Autres représentations noires.

Pourrions-nous supposer que la Vierge fut considérée comme une femme de race noire et que c’est en accord avec une telle supposition que des statues de Marie furent peintes en noir? L'hypothèse de cette forme de représentation ayant pour base la phrase du Cantique des Cantiques prise à la lettre, impli-

(33) Espérandieu, Recueil général, IV, N° 3027.

(34) À. Lebœuf, Histoire de la ville de Paris, II, page 135.

(35) Hamon, Culte de la Vierge, II, 323.

(36) Hamon, Culte de la Vierge, VII, 162.

(37) Hamon, Culte de la Vierge, IV, 394(Châtillon-sur-Seine); IV, 552 (Chaudières).

querait de la part des artistes une conception de la Mère de | Dieu de race négroïde. Nous avons donné ailleurs la traduction

du texte de Salomon ainsi que le savant commentaire fourni par M. Lods et nous avons vu, par ce dernier, que l’Épouse était brune ce qui est considéré comme une beauté. Il est évident que l’Amante du Cantique est noire ou sombre, mais aucune description contemporaine de la Vierge n’est venue affirmer son portrait physique et nous ne savons pas exactement à quelle époque le texte biblique a été introduit dans l'office de la Vierge. Nous avons vu que les fêtes mariales étaient célébrées dès le rve siècle et, si le Petit office de la Vierge ne fut composé qu’au xrie siècle à Clermont-Ferrand, il est certain que des prières étaient dites aux jours des solennités mariales.

Du verset du Cantique revenant dans chaque office des anciennes fêtes, nous déduisons une récitation de ce texte antérieurement au xxie siècle.

Ni l'Évangile de saint Luc (38), ni celui de saint Jean (39) ne donnent de précision sur l’aspect physique de la Vierge, et ce n’est que plus tard qu’il est question d’un portrait esquissé sur le modèle de celui du Christ. Théodore le Lecteur, au vire siècle, cite l’image faite par Luc et envoyée par l’impératrice Pulchérie (40); ni saint Augustin, ni Eusèbe Pamphile, ne mentionnent de véritables portraits, ils affirment même leur inexistence, mais leur réponse implique une question. Cette question était, sans doute, motivée par la présence d’une œuvre qui passait pour représenter, d’une manière authentique, les traits de la Mère de Dieu (41). Quel était ce portrait? Était-il peint ou sculpté? Y pal même un portrait fait par saint Luc? Il semble qu'il existait à Jérusalem un portrait de la Vierge dont l’auteur aurait été saint Luc et que dès le ve siècle, il y eût une réplique de cette image à Rome ou, peut-être, l’œuvre elle-même.

(38) Luc, I, 26-38.

(39) Jean, XIX, 25.

(40) Cité par Molanus, De Historia S. S. Imaginum, chapitre Ix, page 46.

(41) Eusèbe, Histoire ecclésiastique, traduction E. Grapin, page 99. (L’histoire d’Abgar est rapportée dans cet ouvrage.)

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€ est saint Ter Damascène qui au ue siècle, parle de ces œuvres mais déjà, au vie siècle, Théodore le Lecteur, cité par tous les écrivains, présente saint Luc comme le: peintre de la Vierge; l’Itinerarium Salisburgense cite l’image qui se trouve à Sainte-Marie du Transtévère « quae per se facta est (42) » et ici, nous trouvons une autre légende s’ajoutant à celle du peintre évangéliste : Dieu ou les Anges collaborant avec le Saint. |

La plus fameuse Vierge de Rome est celle conservée à Sainte-Marie du Capitole, église jadis desservie par des Grecs et des Syriens et qui fut célèbre entre toutes par le miracle de Notre-Dame des Neiges. La Basilique de Libère, réédifiée par saint Sixte, sur l’emplacement où la neige, tombée avec abondance un 5 août, avait marqué aux yeux de Patrice et du Pape, le plan de l’oratoire. Au rx siècle, des moines latins remplacèrent les Grecs et l’église porta successivement les noms de Saint-Antoine, Saint-Sylvestre, Santa Maria Inferno, Santa Maria Liberatrix (43). L'image, qui était vénérée en ce lieu, était dite peinte par saint Luc, envoyée de Jérusalem par Eudoxie à Pulchérie, ce qui fixerait son apparition au ve siècle, sans doute, au moment où Eudoxie est exilée à Jérusalem alors que sa belle-sœur est reconnue impératrice (449). Grégoire le Grand aurait porté l'effigie sacrée lors d’une procession solennelle faite à l’occasion d’une épidémie de peste qui aurait décimé Rome (44) et dans la Basilique, où cette vénérable image était conservée, se trouvaient aussi d’insignes reliques comme le berceau et la crèche de Bethléem. Voilà qui justifie pleinement les pèlerinages et confirme la parole de Pierre le Vénérable assurant que le Latran mis à part, elle est «major dignitate » (45).

Y eut-il réellement une image faite par saint Luc à Rome? Peut-être faut-il supposer l’existence d’une copie (46), mais, en ce cas, la question se trouve reportée plus loin, et il s’agit de

(42) P. Berthier, Revue de l’Art chrétien, 1894, page 487.

(43) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, III, 2011.

(44) Légende dorée (Saint-Grégoire), II, 36. — Tableau de Pietro di Giovanni conservé au Musée du Louvre.

(45) Cité par Wey, Rome, page 512.

(46) P. Berthier, Revue de l’Art chrétien, 1894, page 487.

savoir si saint Luc a réellement voi un portait de la Vie ë

Saint Augustin est formel et dit que le vrai visage de Marie

était inconnu « Neque enim novimus faciem Virginis Mariae » (47),

puisque le docteur d’Hippone déclarait cette ignorance, nous devons sans doute voir là une réponse à une question ou à une affirmation concernant l'apparence de Marie. On trouve des mentions antérieures au ve siècle qui assurent la présence ‘d'œuvres reproduisant la Vierge. Le ve siècle est la date, géné-

ralement, assignée à l'apparition des images de saint Luc (48);

or, à cette époque, les traits de la —— sont non seulement

arrêtés, mais il existe des règles précises pour représenter la

Mère de Dieu (49). Après les anciens textes rapportés par

Nicéphore Callixte au xrve siècle, Jean de Mandeville, à la même époque, cite les portraits exécutés par saint Luc tandis que le Pape Benoit XII ajoute prudemment : « Ut dicitur » (50). Fra Benedetto de Montefiascone affirme l’authencité du tableau de Rome, Vincentino, au xvr® siècle, écrit dans le même sens (51).

Les textes du xvrre siècle sont fort nombreux et quelques-uns pleinement affirmatifs, ainsi Molanus est formel : « Trinitati proxima est Deipara Virgo Maria super Angelos exaltata cujus imaginem a Luca depictam » et, plus loin, s'appuyant sur l’affr-

mation de Théodore le Lecteur (x° siècle), l’auteur ajoute :

« Pulcherriae, Eudocia imaginem Matris Christi quam Lucas Apostolus pinxerat Hierosolymis misit » (52). Gumpenberg mentionne l’image « in tabula lignea picta opera Sancti Lucae » (53). Au xix® siècle, la question est reprise avec beaucoup d'esprit critique, D. Leclerq, dans divers articles du Dictionnaire d'Archéologie chrétienne de D. Cabrol, se montre plein de précaution et ne prend pas parti puisque, du reste, les œuvres primitives n'existent plus (54); l’auteur des Acta Sanc-

(47) De Trinitate, lib. CIII, c. V.

(48) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, VII, 1, 197. (49) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, VII, 1, 197.

(50) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, VII, 1, 268. (s1) P. Berthier, Revue de l’Art chrétien, 1894, page 484.

(52) De Historia SS. Imaginum (édition de Louvain 1771) IX, page 46. (53) Atlas Marianus, page 11.

(54) Tome VII, 1 (Images), X, 2 (Marie, Mère de Dieu).

0 qu'il ra avec. Ces (57. Venturi a on :

parlé de ces Vierges, ces de leurs traits devenus des reliques sacrées » (58), de leur caractère gréco-romain rappelant le type de Junon (59) et il mentionne également, d’après Nicéphore citant Théodore, l'envoi de l’image, il indique leur mission protectrice et salvatrice des cités et des nations et rapporte les titres guerriers ou vainqueurs dont les salue l’Hymne Acathiste. L'auteur reconnaît leur présence dans tout l'Orient et leur apparition en Occident avec la Vierge de Sainte-Marie- Majeure (60), Emeric David date ces images, qu’il qualifie de barbares du rxe siècle (61); E. Hurll les fait venir d'Orient et suppose que toutes les églises qui possédaient des peintures byzantines les proclamèrent œuvres originales de l’'Évangéliste « imported with the Madonna from the East, what makes saint Luke a painter It is said that he painted many portraits of the Virgin and naturally all the churches possessing old Byzantine pictures claim that they are genuine works (62) ». M. Bréhier considère qu’il apparut au rve siècle des images miraculeuses telles que la Vierge Hodigitria « peinte par saint Luc » et envoyée de Jérusalem en 438 (63). M. Hourticq pense qu’un besoin religieux fit découvrir une origine divine aux images (64); M. Mâle accorde à la représentation de la Vierge de Majesté une date antérieure à celle du Concile d’'Ephèse (65); M. Diehl assigne le virre siècle (66), mais, d’après (55) Tome VIII (18 octobre), page 298.

(56) Sainte Vierge, IL, 43 et 37.

(57) Storia dell’ arte, III, 16.

(58) Madone dans l’Art, page 7.

(s9) Madone dans l'Art, page 8.

(60) Madone dans l’Art, page 10.

(6:) Histoire de la Peinture, page 73.

(62) The Madonna in Art, page 25.

(63) L. Bréhier, Art chrétien, pages 65 et 90.

(64) L. Hourticq, Vie des Images, page 10.

(65) L. Mâle, Art du x1I° siècle, page 56.

(66) Diehl, Manuel d'art byzantin, IL, 592.

M. Kondakoff, le xre siècle seulement pour les plus anciennes œuvres de Russie (67); il remarque cependant que ces types se trouvent de bonne heure sur les monuments d'Égypte (68). Mlle Jéglot répète la présence d’un tableau de saint Luc représentant la Vierge, envoyé de Jérusalem en 438 (69), et M. Réau indique cette même date pour la Vierge Hodigitria primitive, faisant de cette œuvre l’inspiratrice des tableaux de Smolensk, Mourom, etc. (70). Nous pourrions multiplier les textes et les citations, ils attestent tous l’existence à Jérusalem, au ve siècle, d’un portrait qui, selon la croyance, aurait été peint par saint Luc, et la Vierge majestueuse aux grands yeux noirs, au visage ovale et aux longues mains fuselées serait une œuvre byzantine exécutée en Égypte ou à Jérusalem. En effet, lorsque nous regardons une de ces Vierges nous reconnaissons, bien que transformés, les caractères des figures peintes par les artistes de l'Égypte chrétienne. Entre une Vierge, dite de saint Luc, et les portraits d’Antinoé, il y a peu de différence comme technique et comme couleur.

Saint Luc était-il peintre? Rien ne permet ni de l’affirmer ni de le contester. Les premiers textes parlent du médecin et attestent qu’il était l’ami de saint Paul (71).

Jacques de Voragine le présente comme étant d’origine syrienne, médecin et disciple du Christ, mais on voit que, très tôt, l’accord ne s'était pas fait sur sa qualité puisque l’auteur ajoute que saint Jérôme assure que Luc fut le disciple des Apôtres et non du Christ et, dans les pages que l'Hagiographe a consacrées à l’Évangéliste, pages du reste, fort peu nombreuses, il n’est nullement fait allusion au tableau de la Vierge.

Il n’est rien dit de sainte Pulchérie ni de sainte Eudoxie et nous n’avons trouvé aucune trace du célèbre portrait dans les vies de saint Louis et de sainte Élisabeth, mais cependant Jacques de Voragine connaissait la légende puisque, racontant

(67) Diehl, Manuel d’art byzantin, II, 592.

(68) Diehl, Manuel d’art byzantin, 1, 325.

(69) C. Jéglot, Vierge dans l’Art, page xs.

(70) L. Réau, Art russe, page 150.

(71) Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, IX, 2, colonne 2611 et VI, 2534.

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la procession de saint Grégoire, il mentionne « qu’il y avait à Rome une image de la Vierge que l’on attribuait au pinceau de saint Luc l’évangéliste, peintre et habile médecin, et que l’on disait très ressemblante sous tous les rapports ‘à la Vierge Marie » (72). ME

Le Bréviaire, à la date du 18 octobre, donne trois leçons : la première, d’après saint Jérôme, représente saint Luc médecin; la deuxième, tirée des Apocryphes et de Tertullien, le fait évangéliste et compagnon de saint Paul, et la troisième, dont nous ne voyons pas la source, mais qui est peut-être prise dans l’œuvre de saint Jérôme, assure qu’il fut disciple des Apôtres, qu'il vécut quatre-vingt-quatre ans et qu’il fut enterré à Constantinople (73).

Les Acta Sanctorum, d’après le Ménologe de saint Basile, font de saint Luc un médecin et un peintre (74) et de nombreux voyages de l’'Évangéliste sont signalés, notamment, en Égypte et en Gaule (75). Les auteurs se sont arrêtés longuement sur l’œuvre picturale de Luc et se sont demandés comment le Saint qui aurait connu Marie, âgée, l’aurait faite jeune dans ses portraits (76). Ils examinent le texte de Constantin Copronyme (77) et parlent même de la confusion qui aurait pu s’établir entre un peintre florentin du nom de Luc et l’Évangéliste, mais remarquent l’antériorité de la légende puisqu'elle est déjà rapportée par Théodore le Lecteur au vresiècle, alors que l'artiste serait du xe siècle (78). Déjà, Lamy et Lanzy avaient essayé de prouver que le peintre florentin et l’Apôtre avaient été confondus (79).

Il est donc impossible de prendre une attitude définitive devant les questions d’existence d’un portrait peint par saint Luc et de la profession de peintre attribuée à ce dernier; il est

(72) Légende dorée (édition Garnier), II, 207 (saint Luc); 37 (saint Grégoire). (73) Breviarum Romanum ex decreto S. S. Concili Tridentini (Tournai 1884). (74) Acta S. S., tome VIIL, page 282 (18 octobre), page 282.

(75) Acta S. S., VIII, 295, 296.

(76) Acta S. S., VIII, 297.

(77) Acta S.'S., NIIL, 297.

(78) Acta S. S., VIII, 298.

(79) Storia della pittura, 1, pages 349-350.

probable que la légende s’est formée de la prolixité relative du IIIe évangile sur la vie de Marie au cours duquel nous voyons figurer les épisodes de l’Annonciation, de la Visitation et de la Naissance du Christ.

Ces événements y reçoivent une a npieus telle que l’on a supposé qu'ils renfermaient les prémices des Apocryphes sur lesquels nous reviendrons plus loin au sujet des légendes.

Date réelle. — Aucune œuvre contemporaine de saint Luc n’est parvenue jusqu’à nous, mais il existe de célèbres images qui lui sont attribuées. Elles ont été peu examinées, mais l’on s'accorde à les dater entre le vire et le xrre siècles; elles ont toutes été retouchées à différentes reprises comme le portrait du Christ, vénéré au Latran, également attribué à saint Luc, qui fut restauré entre 911 et 928 et sur la tête duquel on colla une autre figure sous le Pontificat d’Innocent III (80). Ce Christ, dont il existe une copie antérieure au x1rre siècle à la cathédrale de Laon, eut, comme les autres images de saint Luc, la réputation d’être habité par l’esprit des célestes modèles (81). Ces images jouissaient d’une telle réputation qu’il en fut envoyé des répliques aux princes royaux, sainte Élisabeth de Hongrie en donna à l’une de ses filles (82) et saint Grégoire en dota lOratoire de Guadaluppe. La célèbre madone d’Iviron est datée par Kondakoff de la période des Iconoclastes (83), mais beaucoup des plus précieux tableaux russes ne furent exécutés qu’entre les x1° et xIve siècles (84), plusieurs même furent copiés à des dates bien déterminées (85). Quant aux œuvres sculptées que nous possédons, elles se placent entre la fin du xrre siècle et le début du siècle suivant (86). Il se peut aussi que ces tableaux aient été comptés comme de véritables reliques, ce qui semble

(80) Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie religieuse, VII, I, page 270.

(81) Rohault de Fleury, Sante Vierge, II, 37.

(82) Notre-Dame de Halle.

(83) Diehl, Manuel d’art byzantin, XI, 590.

(84) Diehl, Manuel d’art byzantin, Il, 592 d’après Kondakoff, Monuments d’Art chrétien de l’Athos, page 178.

(85) Diehl, Manuel d’art byzantin, Il, page 554 (copie de Notre-Dame des Ibères faite en 1648).

(86) Notre-Dame de Rocamadour, Notre-Dame d’Oropa.

les Anges et faite d'après le Virginal modèle. On pourrait ; peut-être aussi se demander si le sujet ne fut pas traité par des. associations de peintres car la légende, qui apparaît vers le vie siècle, est répandue en Occident au xrve siècle par Jean de

Mandeville; or, nous remarquons que cet auteur mourut à Liége et que c’est, plus spécialement, dans les Flandres que ces ghildes ou confréries de peintres florissaient. Elles étaient placées sous le patronage de l’'Évangéliste et le thème de la Vierge posant devant saint Luc apparaît dans l’art au xve siècle, c’est-à-dire peu après la mort de J. de Mandeville.

Tour à tour, Van der Weyden, Thierry Boots, Isembrandt, Lancelot Blondel, Jean de Mabuse et Quentin Matsys reproduisent le thème célèbre dans un/tableau d’ailleurs souvent destiné à la ghilde même. Les tapissiers de Bruxelles, les peintres allemands (87) et suisses et, même un médailleur italien, se sont inspirés de la légende (88). Il est vrai que les thèmes de la Vierge servant de modèle au peintre, ou du travail achevé par les Anges, se trouvaient dans les légendes médiévales, ce qui pourrait expliquer la présence de ce sujet. En outre, ïl y avait des tableaux de maîtrise exigés par la Corporation des Peintres, laquelle était placée sous le patronage de saint Luc et qui fut constituée, en France au xive siècle (89). Ses statuts, déposés en 1361, furent modifiés par Charles VII en 1430 et encore confirmés en 1583. Nous nous sommes arrêtés sur cette corporation de saint Luc au sujet des Vierges qui sont attribuées à l'Évangéliste parce qu’il existe des « Vierges Noires », dites « de saint Luc », en peinture et en sculpture, et que cette association comprenait des membres appartenant à ces deux arts. Ceci expliquerait peut-être une attribut'on erronée reposant

(87) A. Michel, Histoire de l'Art, V, I, 22 et VI, 2, 827. (88) A. Michel, Histoire de l’Art, tome VII, I, page 429. (89) A. Michel, Histoire de l’Art, tome III, 1, page 103.

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sur la confusion d’un confrère de saint Luc et du nom du contem-

porain de saint Paul. Nous remarquons, de plus, que des Vierges de saint Luc, comme celles de Halle, Boulogne-sur-Mer, Cambrai appartiennent précisément à une région peu éloignée du lieu où Jean de Mandeville est mort et où ces confréries étaient florissantes. La légende du portrait de la Vierge figure sur des tableaux de maîtrise qui constituaient une offrande au Saint-Patron, mais, dans aucune de ces œuvres, sauf dans la peinture de Manuel de Berne (90), la Vierge ne correspond ni à l’une de celles exécutées par le Disciple, ni à l’une des Vierges Noires connues pour telle. Nous croyons donc que la légende s'était attachée à certaines œuvres et que, pour une cause. indéterminée, elle a donné lieu à la création des ghildes de saint Luc dont les confrères ont interprété, très librement, la donnée de la longue Madone, tendre ou majestueuse, dont les modèles et les légendes circulaient dans les ateliers.

Peut-être pourrions-nous établir un lien entre le Luc du xie siècle, la ville de Lucques (célèbre par le Saint-Voû), le portrait peint par saint Luc et nos Vierges Noires : en effet, Notre-Dame de Rocamadour est noire et, suivant la légende, aurait été faite par Saint-Amadour, « famulus Beatae Mariae et aliquando bajulus et nutritius Domini fuit » (91). Or, la vie de ce saint est entourée de légendes, sa fête se confond avec celle d’un saint du même nom qui aurait vécu à Bethléem (nous savons que beaucoup de Vierges Noires sont appelées de ce nom) et opéré d'innombrables miracles par les reliques qu’il possédait; 1l fut honoré dans la ville de Lucques. Nous remarquerons que l'Italie est l’une des contrées où se conservèrent le plus de « Vierges de saint Luc » et que Rome passa pour avoir l’image même donnée par Pulchérie. Nous voyons, d’après les mots que nous avons soulignés, l’union des termes autour desquels gravitent toutes les anecdotes pieuses que nous avons pu lire au sujet des Vierges Noires et de celles de saint Luc. Amator, le contemporain de saint Luc, Bethléem et l'Égypte,

(90) À. Michel, Histoire de l’Art, VI, 2, page 827. (81) R. de Thorigny, d’après Delisle, IT, page 23.

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les reliques miraculeuses, la ville de Lucques en Italie et l’œuvre qui en résulte est une Vierge Noire. Une autre source fait même d’Amadour un romain guéri par saint Paul (l’Apôtre qui cite Luc et dont le même Luc fut le compagnon) (92) et, une autre version présente Amadour comme l’évêque d'Auxerre dont les reliques, transportées sur les bords de l’Alzou, avaient été autrefois inhumées en même temps que sainte Nectairie (93). D'une part, Auxerre est proche de Sens où Savinien et Potentien exerçaient leur apostolat. Amadour est leur contemporain, il a voyagé à Bethléem, et nous rapprochons de ces faits la « Vierge Noire » apportée par les Anges et vénérée dans un oratoire construit par les deux saints sous le nom de Notre-Dame de Bethléem (94). D’autre part, le nom de Nectairie est très proche de celui de Nectaire. Or, à Saint-Nectaire se trouve Notre-Dame du Mont-Cornador et près de Saint-Nectaire la célèbre « Vierge Noire » d’Orcival. De tous ces rapprochements, il résulte une confusion, volontaire ou accidentelle, dans les légendes et le groupement des noms qui se retrouvent dans diverses « Vierges Noires » et « Vierges de saint Luc ».

Si nous nous sommes arrêtés aussi longuement sur les Vierges, dites de « saint Luc », c’est parce que nous nous sommes demandé si, par leur ancienneté, par leur légende, elles n'avaient pas contribué à répandre un certain type de Vierge correspondant aux Vierges Noires. Il resterait à savoir d’abord si les premières images étaient noires : celles de Rome sont de couleur, mais celle de Czestochowa est plus claire de même que plusieurs icones russes ou grecques. Rien d’ancien n’a indiqué cette coloration, mais un texte contemporain des premières images achéropites fait mention de la tonalité brunâtre des visages du Christ et de sa Mère (95), le portrait aurait donc été fait conformément à ce texte. La technique de l’encaustique a peut-être accentué ce ton, soit que l'habitude de modeler les chairs avec

(92) E. Albe, Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, page 35.

(93) E. Albe, Miracles de Notre-Dame de Rocamadour, page 42. é

(94) Abbé Jarossay, Histoire d’une abbaye, pages 12 et 13. — D. Morin, Histoire du Gâtinais, page 728.

(95) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, VII, 1, 186-302.

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