‹ Etude sur l'origine des Vierges NoiresChapitre 30 sur 45 · E. — L'ANTIQUITÉ ET LA SURVIVANCE D'ANCIENS CULTES · texte numérisé non relu

E. — L'ANTIQUITÉ ET LA SURVIVANCE D'ANCIENS CULTES

Le culte des pierres et l'importance donnée aux pierres noires. — Les dieux et les déesses noires. — Leur caractère formel et leur puissance fécondante. — Les légendes.

On a cru pouvoir affirmer que les Vierges Noires proviendraient de la survie de croyances et de représentations

antiques (191) et, cette affirmation a, tantôt, été rejetée avec ; horreur (192), tantôt, au contraire, été acceptée sans répugnance (193). D'une manière générale, les écrits les plus récents, même ceux émanant d’ecclésiastiques, admettent la libre critique et se montrent sévères pour les affirmations branlantes et les légendes les plus répandues (194). Y a-t-il donc eu des divinités qui, dans l’antiquité, reçurent une coloration noire, quelles sont-elles à quelle idée directrice peut être attribuée cette couleur? :

Le culte des pierres, et parmi elles, celles de couleur noire, se trouve dans les plus anciennes croyances, nous n'avons pas à étudier cet aspect de la question qui fait partie de l’histoire des religions, mais nous en signalons tout l'intérêt et nous nous contentons d’en donner quelques exemples : c’est sur une pierre que Jacob voit en songe sa postérité (195) et c’est en frappant le rocher que Moïse fait surgir l’eau dans le désert (196).

La fameuse pierre de la Kaabah de la Mecque est noire ainsi qu’une autre, ornée d’argent, portant les empreintes de pieds humains qui passent pour ceux de Mahomet (197). En France, à Servon, une pierre cachée dans la terre s'enfonce quand on la découvre, douze bœufs n’auraient pu la soulever et auraient été privés de leurs cornes à la suite de leurs efforts, sauf un, de couleur noire, qui n’aurait pas voulu obéir (198).

Les pierres de la Camargue, les monuments mégalithiques de Bretagne et des autres régions, les simples aérolithes conservés comme talismans (ce qui existait encore en août 1914, à Ault- Onival (Somme) attestent le culte rendu aux roches. Nous pourrions, du reste, y ajouter les divinités qui furent adorées dans des régions pierreuses et souvent associées aux cultes des

(x91) Maury, Croyances et légendes, page’ 381. — G. Hanotaux, Yeanne d’Arc, page 52 et récemment, P. von Therstappen, Swarze Madonnen.

(192) Abbé Terrien, Marie, mère de Dieu, tome Il, passim. — Vacant et Mangenot, Dictionnaire de Théologie catholique, IX, 2446.

(193) P. Lagrange, Mélanges d’ Histoire des religions, Paris 1915, page 100.

(194) D. Cabrol, Dictionnaire d’ Archéologie chrétienne, XI, 1982-2043.

(195) Genèse, XXVIII, 11.

(196) Exode, XVII, 6.

(197) Revue des traditions populaires, 1894, tome IX, page 473.

(198) Revue du Folklore français, mai-juin 1931, page 129.

lion et Pyrrha jettent les pierres d'où naîtront -

nmes (199), , Héra présente une pierre à Chronos (200), Jas sème des pierres d’où sortent les ennemis qu’il doit combattre en dirigeant les bœufs du Soleil attelés à la charrue d’Aétès (201), et l'ancre du navire des Argonautes est un roc

noir conservé au Prytanée, enchaîné par des liens de plomb

afin qu'il ne se déplace pas (202). Athéna saisit une antique = pierre noire et en frappe Mars impétueux (203), la pierre de Pessinonte est noire, de même que l’Omphalos de Delphes et celle du Forum, regardée comme le tombeau de Romulus ou de Faustulus, est encore entourée de nos jours d’une culte superstitieux (204). Ainsi donc, dans les civilisations les plus diverses, depuis celles des temps les plus reculés jusqu’à celles de nos jours, la pierre de couleur noire est De d’une crainte et d’une vénération (205).

Le bétyle fut remplacé par le xoanon : rude image de bois, ornée de vêtements et de guirlandes . (206); placés dans les sanctuaires les plus fameux, ces simulacres réunirent toutes les dévotions, car ils passaient pour détenir toutes les puissances. L'humanité, avec toutes ses espérances et toutes ses douleurs, vint implorer leur mansuétude; mais, lorsque le temps eut partiellement détruit ces images, on songea non à les remplacer mais à les réparer d’une manière aussi peu visible que possible, et les acrolytes succédèrent aux figures primitives. Sur la poutre, à peine équarrie, qui représentait un corps, on fixa une tête et

(199) Ovide. — Pindare.

(200) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités (Chronos).

(201) Apollonius de Rhodes, Argonautiques, IIX, 105-166.

(202) Pline, H. N., XXXWVI, 23.

(203) Iliade, XXI, 403-406.

(204) L. Hourticq, Wie des images, page 143.

(205) S. Reinach, Cultes, Mythes et Religions, III, pages 364 à 448. (206) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités, au mot Xoanon.

des extrémités; le raccord fut caché sous des vêtements et des bijoux et l’on veilla à ce que les parties restaurées fussent de même coloration que ce qui avait dû être remplacé, d’où il résulta une teinte noire (207). Ces vénérables statues étaient particulièrement dédiées à la Terre-Mère, à Isis, à Héra, à Diane et à Athéna, pour ne parler que des divinités féminines; mais Apollon, le dieu de la clarté (208), et l'Hercule d'Évendre furent aussi représentés suivant cette formule (209). Ces diverses statues, vénérées dans les Sanctuaires les plus célèbres de l'antiquité, groupent des légendes d'invention ou d’origine et des apparences qui se rapprochent des particularités que nous avons trouvées dans les Vierges Noires. Ainsi, beaucoup d’entre elles furent apportées miraculeusement (210), soit qu’elles fussent tombées du ciel (211), soit qu’elles aient abordé sur les rivages apportés par des barques mystérieuses (212); elles marchaient et se déplaçaient de sorte que l’on devait les fixer (213), ou, au contraire, devenaient pesantes aux mains de ceux qui voulaient les saisir. Elles étaient soigneusement entretenues, parées et lavées solennellement dans les grandes fêtes qui attiraient une foule de dévots (214) et leur garde-robe était pourvue de vêtements et de bijoux somptueux (215).

Les déesses auxquelles furent spécialement consacrées des effigies noires sont : Diane, Cybèle, Athéna, Vénus et Isis. Diane, protectrice des femmes dans l’enfantement, génératrice des fruits et des sources, est vierge; la lune lui est associée, de même que la mer. Elle est pacifique et en même temps guerrière. À Éphèse, son culte diffère de celui qui lui est rendu dans les autres sanctuaires et sa première image y aurait été (207) Daremberg et Saglio, Dictionnaire (Acrolithus). — Pausanias, IX, 12, 4 cité par M. Colignon, Sculpture grecque, page 107. (208) Diodore, I, 97. — Pausanias, I, 42, 5.

(209) Pline, Hist. Nat., XXXIV, 16.

(210) Martha, Sacerdoces athéniens, page 47.

(211) Saintyves, les Reliques et les Images légendaires, page 220. (212) Martha, Sacerdoces athéniens, page 47.

(213) Pausanias, IT, 4, 5.

(214) C. Picard, Sculpture antique, page 233. (215) Pausanias, VII, 22, 4. — P. Jamot, Bulletin de Correspondance hellénique,

1890, page 204. — Collignon, Sculpture grecque, I, page 607, et II, page 628. — Corpus Inscriptionum latinarum, VIII, 83009.

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érigée par les Amazones au pied d’un chêne. Le torse de la statue, garni de mamelles nombreuses, indique sa fécondité et sur la gaine qui couvre le bas du corps, des béliers, des bœufs et des abeilles sont reproduits (216). Son image était d’ébène selon Pline (217), de cèdre suivant Vitruve (218), et l’on en façconna de nombreuses répliques que l’on trouve dans toute l'étendue du monde gréco-romaine (219). On a supposé que le premier symbole de Diane avait été un aérolithe, c’est-à-dire une pierre noire, tout comme pour la Cybèle pergaménienne (220). Confondue avec’ Cybèle et avec Terre-Mère, « elle disparut, non sans avoir frayé la voie à une autre mère, celle du Christ, la Notre-Dame dont la bonté infinie et la puissance d’intercession contribuèrent tant à la popularité de la foi que saint Paul avait si ardemment ensemencée dans le domaine même de la Grande Arthémis d'Éphèse (221) ».

Pour les Égyptiens, suivant Pausanias, Diane serait la fille de Démeter et de Zeus (222), tandis qu'Hérodote la fait naître d’Isis et de Dionysos (223). Dans ces deux cas, la mère de la déesse serait une divinité souvent adorée sous une forme noire et souvent confondue avec la Terre. Horace a, du reste, chanté Diane dans une prière semblable à des litanies, et sa pureté, sa fécondité, son identification avec la lune, et son pouvoir sur les eaux y ont été évoqués (224). Elle fut associée à Ilithya ou à Lucine ce qui confirme que, bien que considérée comme déesse chaste, elle est néanmoins en rapport direct avec la fécondation et la parturition.

Nous avons cité Démeter comme mère de Diane et nous insistons sur cette divinité qui fut adorée sur l’Aventin sous le nom de Cérès auprès de Liber et de Libera, dieux italiques

(216) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités, tome II, 1, page 130. (217) Hist. Nat., XVI, 213.

(218) Lib. II, 9 (De materia).

(219) Musée du Louvre, N°5 2440, 2441 et 2442.

(2.0) C. Picard, Ephèse et Claros, page 474.

(221) G. Radet, Arthémis d’Ephèse, page 22. (Journal des Savants, 1927.) (222) VIII 31, 2

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