‹ Étude sur la chanson de RolandChapitre 3 sur 6 · LA TRAHISON DE GANELON · texte numérisé non relu

LA TRAHISON DE GANELON

Depuis sept ans, Charlemagne est en Espagne. Il a conquis la haute terre jusqu'à la mer ; il n'y a plus de château qui tienne devant lui, plus de cité ni de mur qui reste debout , hors Saragosse , qui est sur une montagne. Le roi Marsile, qui n'aime pas Dieu, qui sert Mahomet et prie Apollon, y résiste encore ; mais il est à bout de force et de courage. Un jour qu'il est dans son verger, couché à l'ombre sur un perron de marbre bleu, — et ici le vieux poète a finement indiqué, en passant, le goût des Maures pour les beaux marbres, — il se sent désespéré et demande conseil à ses ducs et à ses comtes. Blancandrin, un des plus sages et des plus vaillants d'entre les païens, prend seul la parole. Il conseille au roi d'envoyer un message à Charles, de lui faire présent d'ours, de lions, de chiens, de sept cents chameaux, de mille autours qui aient mué, de quatre cents mulets chargés d'or et d'argent, de tout ce que cinquante chars peuvent porter. Il faut promettre à l'empereur service fidèle et très-grande amitié, lui jurer d'embrasser la foi chrétienne et lui donner des otages à qui il fera couper la tête quand il verra qu'il a été trompé. Mais qu'importe? Ne vaut-il pas mieux sacrifier dix ou

vingt otages, fussent-ils les fils de nos femmes, dit Blancandrin, que de perdre claire Espagne la belle ?

Les païens approuvent et le conseil est levé. Alors, le roi Marsile fait amener dix mules blanches que lui envoya jadis le roi de Sicile et dont les freins sont d'or et les selles sont d'argent. Dix messagers y montent qui, dans leurs mains, portent des branches d'olivier.

Les messagers arrivent au camp de Charlemagne au moment où les Français viennent de terminer le siège de Cordres. Ils en ont démoli les murs, abattu les tours avec des machines ; les chevaliers y ont fait un grand butin d'or, d'argent et d'armures précieuses, et il n'y est pas resté un païen qui ne soit occis ou devenu chrétien. Aussi, le camp est-il dans la joie. C'est un piquant tableau : assis sur des tapis blancs, les chevaliers, pour se divertir, jouent au trictrac; les plus sages, les plus vieux jouent aux échecs et les bacheliers légers à l'escrime. Au centre du camp, dans un verger se tient Charlemagne, et le poète n'a rien négligé pour le représenter majestueux. Sous un pin, près d'un églantier, est un fauteuil d'or massif; c'est là qu'est assis le roi, qui tient douce France. Il a la barbe blanche, le chef tout fleuri, le corps beau, la contenance fière. A celui qui le demande, il n'est pas besoin de le montrer.

Les envoyés païens descendent de leurs mules et Blancandrin lui expose son message. Après leur avoir fait dresser un pavillon dans le grand verger et leur avoir donné l'hospitalité pendant la nuit, Charles se lève de grand matin. Il entend messe et matines, puis va s'asseoir sous un pin et mande ses barons pour tenir son conseil, car il ne veut rien faire sans ceux de France. Autour de lui s'assemblent le duc Ogier et l'archevêque Turpin, Richard le Vieux et son neveu Henri, le brave

comte de Gascogne Acelin, Thibaud de Reims et son cousin Milon, Gérier et Gérin, les deux amis inséparables dont les noms reviennent toujours ensemble dans la vieille chanson, Roland, Olivier et enfin le traître de bientôt, Ganelon. L'empereur leur expose les conditions de Marsile.

A peine a-t-il achevé, que Timpétueux Roland se lève et parle contre la paix :

Croire Marsile, ce serait folie, dit-il au roi

Il s'est toujours conduit en traître.

Jadis, il vous envoya quinze de ses païens, Portant chacun une branche d'olivier, Et qui vous tinrent exactement le même langage. Vous prîtes aussi conseil de vos Français, Qui furent assez fous pour être de votre avis. Alors vous envoyâtes au païen deux de vos comtes : L'un était Basan, l'autre Bazile.

Marsile leur coupa la tête dans les montagnes au-dessus de Halto'ie.

Faites la guerre comme vous l'avez entreprise ; Conduisez sur Saragosse votre armée ; Mettez-y le siège, dût-il durer toute votre vie ; Et vengez ceux que le félon Marsile a fait mourir.

L'empereur tient la tête baissée, il tourmente sa barbe et tire sa moustache : « N'en croyez pas les fous, dit une voix,

N'en croyez pas les fous

N'en croyez ni les autres, ni moi; n'écoutez que votre avantage.

Quand le roi Marsile vous fait savoir

Qu'il est prêt à devenir, mains jointes, votre vassal,

A tenir toute l'Espagne de votre main

Et à recevoir notre foi.

Celui qui vous conseille de rejeter de telles offres "Ne se soucie guère de quelle mort nous mourrons. "Conseil d'orgueil ne doit pas l'emporter plus longtemps.

Laissons les fous et tenons-nous aux sages.

C'est Ganelon qui parle ainsi, et il semble que dans' le ton agressif de ses paroles on sente déjà une haine qui couve et une envie qui prend le masque du dédain. C'est qu'il y a entre ces deux hommes un antagonisme de nature admirablement indiqué dans les conseils qu'ils donnent à l'empereur. [Ce que Roland comprend, c'est qu'on va pactiser avec celui qui a traîtreusement assassiné les deux comtes et qu'on ne doit pas le faire. Il se soucie peu des conséquences ; il ne voit que le devoir. Qu'importent les nouvelles fatigues, les nouveaux dangers^ îésThois , les années passés à peiner encore, à guerroyer derechef? L'honneur et l'amitié défendent de traiterpTout son caractère éclate dans ce cri : « Mettez-v le siège, dùt-il durer toute votre vie^) Ce que Ganelon comprend, au contraire, c'est qu'on peut terminer cette longue guerre et qu'il y a profit à le faire. Il se soucie peu du principe, il ne voit que les résultats. Qu'importe la fourberie de Marsile, qu'importe le souvenir de deux compagnons à venger, qu'importent l'espèce de pardon dont on va couvrir le meurtrier et l'espèce de complicité dont on va se charger ? L'intérêt commande de traiter. Toute sa nature se concentre dans ces mots : « N'écoutez que 'votre avantage. » On aperçoit, dès l'abord, l'abîme qu'il y a entre ces deux façons d'envisager une même situation, entre ces deux natures, entre Roland, qui ne poursuit que l'idée, et Ganelon, qui ne pèse que le fait, entre la générosité chevaleresque du premier et l'habileté calculatrice du second. Avec une précision parfaite , tout cela est indiqué par le vieux poète.

Cependant, le vieux duc Naimes, qui a la barbe toute blanche et donne de sages conseils, penche du côté de la paix, et Ton convient qu'on enverra un des barons au

oi Marsile. Mais qui se chargera de cette dangereuse imbassade? Le vieux duc N aimes, Roland, Olivier, Furpin s'offrent avec un empressement qui fera ressortir a répugnance de Ganelon. La scène est vive et le conraste habilement ménagé. L'empereur demande :

« Seigneurs barons, quel messager enverrons-nous

« Vers le roi Marsile à Saragosse ?

« — J'irai, si vous le voulez bien, répond le duc Naimes.

« Donnez-moi sur-le-chanjp le gant et le bâton.

« — Non, répond le roi, vous êtes un homme sage.

« Par la barbe et les moustaches que voici,

« Vous n'irez pas à cette heure aussi loin de moi.

« Rasseyez-vous : personne ne vous appelle. »

« Seigneurs barons, quel messager pourrions-nous envoyer

oc Vers le Sarrasin qui règne à Saragosse?

« — J'y puis fort bien aller, s'écrie Roland. » a — Non, certes, répond le comte Olivier.

a Vous avez un cœur trop ardent et farouche ; • \ a Vous vous attireriez quelque bataille.

oc J'irai plutôt, s'il plaît au roi.

a — Taisez-vous tous les deux, répond l'Empereur ;

a Certes, vous n'y mettrez les pieds ni l'un ni l'autre.

a Par cette barbe blanche que vous voyez,

a J'entends qu'on ne choisisse point les douze pairs. »

Les Français se taisent ; les voilà cois.

Turpin de Reims se lève, sort de son rang : a Laissez en pabc vos Francs, dit-il au roi. a Vous êtes depuis sept ans dans ce pays, a Et vos barons n'y ont eu que travaux et douleurs, « C'est à moi, Sire, qu'il faut donner le gant et le bâton, it J'irai trouver le Sarrasin d'Espagne, rc Et lui dirai un peu ma façon de penser. » L'Empereur, plein de colère, lui répond : a Allez vous rasseoir sur ce tapis blanc,

oc Et ne vous avisez plus de parler, à moins que je ne vous l'ordonne. »

a Chevaliers francs, dit l'empereur Charles,

« Elisez-moi un baron de ma terre,

<^ Qui soit mon messager près de Marsile. »

Eh ! s'écrie Roland, que Ganelon, mon beau-père

aille. Vous n'en trouverez pas de meilleur. Et en effei

Ganelon a toutes les qualités d'un diplomate : ni tro

, d emportement, ni trop d'honnêteté. Aussi, tous le

I Français s'écrient qu'il s'en acquitterait fort bien

j Ganelon bondit sous ce coup inattendu. Et le vieu-

j poète nous le représente beau, élégant, avec quelque

chose de la grâce et de la souplesse du tigre.

■ Le comte Ganelon en est tout plein d'angoisse • Il rejette de son cou ses grandes peaux de martre Et reste avec son seul bliaut de soie. Il a les yeux vairs ; sur son visage éclate la fierté • Son corps est tout gracieux, larges sont ses côtés • Ses pairs ne le peuvent quitter des yeux, tant il es't beau.

Il se touVne furieux vers l'insouciant Roland, qui se doute peu quel ennemi il vient de se faire, et lui dit que ce s. Dieu permet qu'il en revienne, il attirera sur lui tel « deuil et tel malheur, qui dureront autant que sa vie. » C est que Ganelon n'a pas l'impétuosité de Roland ni le courage calme d'Olivier, ni l'indifférence à la vie du vieux duc Naimes, ni la foi de Turpin. Il voit que sa mission est périlleuse et il mesure les dangers qui l'at ' tendent. Il est brave, sans doute, mais quelque intrépide que soit une âme, la fourberie, quand elle y pénètre v introduit toujours un peu de lâcheté. Il se voit perdu' et se lamente déjà.

" n '°'' u T' '^'' ^'"''°"' ''"''' ""^ ^^"t ^"<^'- à Saragosse. « Qui va là-bas, n'en revient point.

« Sire, n'oubliez pas surtout que votre sœur est ma femme. « J ai un fils ; il n'est pas de plus bel enfant.

a C'est Baudouin, qui promet d'être un preux.

a Je lui laisse mes terres et mes fiefs ;

a Gardez-le bien ; car je ne le reverrai plus de mes yeux. «

Mais Charlemagne, s'impatientant de ces regrets, lui fait ce reprociie dur pour un baron :

a Vous avez le cœur trop tendre,

a Quand je vous ordonne, il y faut aller. »

Et il lui commande d'avancer pour recevoir les insignes de l'envoyé : le gant et le bâton, puisqu'il a été désigné par la voix des Francs.

« — Non, répond Ganelon, tout cela est l'œuvre de Roland, a Et plus jamais ne l'aimerai de ma vie. « Et je n'aimerai plus Olivier, parce qu'Olivier est son ami. ce Et je n'aimerai plus les douze pairs, parce qu'ils l'aiment. »

Comme la haine dévorante a déjà fait des progrès | dans cet homme, y trouvant une âme desséchée par l'en- ' vie ! Quelle parole il vient de prononcer ! Comme elle dépasse sa première menace ! C'est déjà presque une trahison. Ce n'est plus un cri de haine personnelle ; contre Roland, c'est une malédiction commune qui s'en 1 prend à ceux qui l'entourent et^4>rentôt's'étendra sur i l'armée.

C'est après ces mots qu'il se prépare à partir. Il attache ses éperons d'or à ses pieds, il ceint son épée Murgleis à son côté et monte sur son destrier Tachebrun. Le voilà qui chevauche sous de hauts oliviers et bientôt il a rejoint les messagers sarrasins. Entre Blancandrin et lui s'établit un dialogue ; le Maure rusé et le Français fourbe ne tardent pas à s'entendre. Bientôt ils se sont engagé mutuellement leur foi pour chercher, tous les deux, la mort de Roland. Il faut lire avec quelle finesse ce dialogue est mené par le vieil écrivain. Après

avoir chevauché par voies et par chemins, ils arrivent à Saragosse. A l'ombre d'un pin se trouve un trône enveloppé de soie d'Alexandrie. C'est là qu'est assis le roi Marsile, entouré de vingt mille Sarrasins. Mais dès qu'apparaissent Ganelon et Blancandrin, on n'entend plus sonner ni tinter un seul mot, tant tous désirent apprendre des nouvelles.

Ganelon pourpense bien , et il commence à parler avec un grand savoir, comme celui qui très-bien le sait faire. C'est un beau diseur et un parleur à la langue dorée. Le vieux poète le fait finement remarquer. Il expose au roi Marsile les conditions dont il est chargé : celui-ci devra se convertir, moyennant quoi, l'empereur lui laissera en fief la moitié de l'Espagne et Roland aura l'autre. S'il refuse, il sera pris, garrotté, emmené de force et conduit à Aix, où il mourra dans la vilenie et la honte. A ces paroles , Marsile frémit de fureur. Le despote Maure n'est pas habitué à s'entendre tenir un pareil langage. Il tient à la main une flèche empennée d'or, et il veut en frapper Ganelon. Mais celui-ci est encore un chevalier. Une âme ne tombe pas tout d'un coup ; elle a des ressauts d'honneur ; et la chanson prête à Ganelon un retour de fierté qui est bien vrai et d'une observation bien humaine. La dignité du soldat se ranime en lui. Il se redresse sous cette insulte et il y a un moment où il est vraiment superbe, quand debout, seul au milieu de ces milliers de Sarrasins, tout frémissant de colère, avec cette élégance d'attitude et de gestes que le poète lui donne toujours, il se prépare à vendre chèrement sa vie et rejette les vêtements qui pourraient l'em- \ barrasser.

Le roi Marsile a change de couleur

Et brandit dans sa main lo bois de sa flèche.

Ganelon le voit, met la main à son épée, Et en tire du fourreau la longueur de deux doigts : « Epée, lui dit-il, vous êtes très-belle et très-claire. Tant que je vous porterai à la cour de ce roi. L'empereur de France ne dira pas Que je serai mort tout seul au pays étranger, Mais, avant ma mort, les meilleurs vous auront payée de leur sang.... »

Il était vêtu d'un manteau de zibeline

(Couvert de soie d'Alexandrie.

Il le jette à terre, Blancandrin le reçoit ;

Mais, quant à son épée, point ne veut la quitter ;

En son poing droit la tient par son pommeau d'or.

Et les païens disent : « Voilà un noble baron. »

Et comme le fils de Marsile demande qu'on le lui livre, Ganelon, qui l'a entendu, brandit son épée et va s'adosser contre le tronc d'un pin.

Mais les Sarrasins apaisent la querelle et le roi Marsile se retire dans son verger avec ses conseillers, pour y délibérer. Là, Blancandrin lui révèle le résultat de sa conversation avec Ganelon : « Allez le chercher, » dit Marsile, et Blancandrin va prendre Ganelon par la main droite et l'amène . dans le verger jusqu'au roi. Quel abaissement déjà ! Quelle attitude, à côté de celle de tout à l'heure ! Comme lui-même doit se sentir tombé ! et sa chute va se faire plus profonde à chaque instant.

Marsile lui offre réparation avec des peaux de martres qui valent en or plus de 500 livres, et Ganelon ne les refuse pas. Ils causent ensuite. Le roi demande quand Charlemagne, qui a peiné de son corps par tant de royaumes, qui a reçu tant de coups sur la boucle de son bouclier et réduit à mendier tant de puissants rois, sera enfin las de guerroyer. — « Ce ne sera pas, répond Ganelon, tant que vivra Roland. Il est inutile de songer

à lutter contre l'empereur et les Français. Le seul moyen de se défaire de lui est de frapper Roland. » « Mais comment m'y prendre, pour tuer Roland? demande Marsile. » — « Je saurai bien vous le dire, » répond Ganelon, qui a médité sa trahison. Et voici qu'il expose son plan au roi païen et qu'il lui explique comment il faut fournir de l'argent et des otages à Charle- 1 magne ; comment l'empereur satisfait quittera l'Espagne en laissant à l'arrière-garde Roland et Olivier avec vingt mille hommes ; comment il faudra lancer sur eux une première armée de cent mille païens qui sera probablement mise en pièces ; comment, enfin, une seconde armée, livrant un nouveau combat, viendra à bout des Français, épuisés par leur victoire. L'empereur aura perdu le bras droit de son corps. Adieu alors les merveilleuses armées de France ! Quand Marsile l'entend, il le baise au cou, car à toute trahison, il faut le baiser de Judas, soit donné, soit reçu, également hideux. Ici, se place un des plus beaux passages de la première partie. Ils scellent leur pacte par un serment et la scène est représentée avec une simplicité et une sorte de solennité saisissante.

Marsile alors : — , et pourquoi de plus longs discours? — « Il n'est point de bon conseiller, si l'on n'en est point sûr : a Jurez-moi, si Roland vient là-bas, jurez-moi sa mort. » Et Ganelon : a Qu'il soit fait, répondit-il, selon votre volonté! » Et voilà que, sur les reliques de son épée Murgleis Il jure la trahison. Le crime est consommé.

Un fauteuil d'ivoire était là :

Marsile y fait porter un livre

Où est écrite la loi de Mahomet et de Tervagan.

Le Sarrasin espagnol y jure son serment :

a Si, dans l'arrière-garde de Charlemagne, il trouve Roland,

a II le combattra avec toute son armée.

« S'il le peut, Roland y mourra. »

Et Ganelon : a Bénie soit, dit-il, votre volonté ! »

Aussitôt commence pour le traître la série honteuse des amitiés de l'ennemi, qui sont la mesure du mépris des siens ; chacun arrive le flatter, Tembrasser, lui apporter des présents. Ce déshonneur ne se fait pas attendre. Car, si rien n'honore davantage un homme que la haine des ennemis de son pays, ces caresses prodiguées par ceux qui le combattent sont déjà le commencement de la punition et une première flétrissure.

Voici venir un païen, du nom de Valdabrun ;

C'est lui qui, par la chevalerie, fut le parrain du roi Marsile ;

Clair et riant, a dit à Ganelon :

« Prenez mon épée, aucun homme n'en a de meilleure,

« Et dans le pommeau il y a pour plus de mille mangons ;

oc Je vous la donne par amitié, beau sire ;

a Mais aidez-nous contre Roland le baron.

a Et faites que nous puissions le trouver à l'arrière-garde. »

a — Ainsi sera-t-il, » répond le comte Ganelon.

Et tous les deux se baisent à la joue et au menton.

Voici venir un païen, Climorin,

Qui, clair et riant, a dit à Ganelon :

a Prenez mon heaume : je n'en vis jamais de meilleur.

a Mais aidez-nous contre Roland le marquis,

a Et donnez-nous le moyen de le déshonorer. »

a — Ainsi sera-t-il fait, » répond Ganelon.

Puis ils se baisent à la joue et sur la bouche.

Voici venir la reine Bramimonde :

a Sire, dit-elle à Ganelon, je vous aime grandement ;

a Car mon seigneur et tous ses hommes ont pour vous grande

estime, ce Je veux à votre femme envoyer deux bracelets ; a Ce ne sont qu'améthystes, jacinthes et or : a Ils valent plus, à eux seuls, que tous les trésors de Rome : te Et certes votre empereur n'en eut jamais de pareils. » Ganelon les prend ; dans sa botte il les serre.

Oui ! Ganelon en est déjà venu là ! Quel chemin il. fait en quelques heures ! Tout à l'heure sa haine ^ apparaissait et cette passion est du moins désini sée. Voici que maintenant il accepte ces présents pierreries, ces baisers plus déshonorants que des 3«t/î. flets. Il a beau faire, c'est le prix de la trahison, cVu «^ paiement. Quelle différence entre le Ganelon courr- ■ ' qui, le front haut et le poing tendu, menaçait Rolan.. ' ce Ganelon humilié qui baisse la tête et ouvre la jux présents de Marsile ! Que toute cette tombée d" ^ âme, avec ses premiers affaissements, ses soubres^: 1 d honneur, ses chutes successives et sa déchéance fin^ est ICI admirablement peinte! C'est une observation pr. ionde traduite en situations fortes et simples, et tout a passage montre bien le germe que contient une première faute et cette j)uissance de détérioration que le crime exerce sur l'âme humaine et qui est peut-être le véritable châtiment. Toute cette partie est absolument belle.

Marsile remet ses présents, les clefs de sa ville à Ganelon, qui s'en retourne au camp français. II y arrive à 1 aube, quand le jour jette sa première clarté et trouve I empereur debout sur l'herbe verte, devant sa tente. Il lui annonce la soumission et la conversion de Marsile et accepte ses éloges.

Alors on fait sonner mille clairons dans l'armée. Les Francs lèvent le camp, chargent leurs sommiers et vers France la douce tous s'acheminent.

Après sept ans de guerre, après avoir dévasté I Espagne, violé les cités, rasé les châteaux, l'armée reprend enfin la route du pays. Mais, pour y arriver, il faut traverser les dangereuses, les sombres Pyrénées, faites pour l'embûche et le crime. Ce ne sont pas les Alpes, à qui leurs neiges pures et leurs transparents gla-

. r^ d'un azur céleste donnent une sorte de blancheur

;iale. Ce sont les montagnes à Taspect redoutable.

Mtse dressent avec leurs gorges dévastées, leurs ra-

. .loirâtres, leurs escarpements roussis d'une temte

leurs lacs aux reflets d'acier, leurs gigantesques

—s qui semblent faits pour y voir mourir une armée,

v-^^sinistres murailles brunes ou d'un rouge sombre,

Me si elles étaient tachées de rouille et de sang.

îC>çdans leurs traîtres replis que l'armée va s'engager.

eigneurs barons, dit le roi Charles, 'ous voyez ces passages et ces défilés étroits : ' Qui placerai-je à l'arrière-garde ? décidez-le a Roland, ce sera mon beau-fils Roland, s'écrie Ganelon , ce Vous n'avez pas de baron si vaillant. y>

Roland entend qu'on le désigne et il comprend la 5idie. Mais ce n'est pas lui qui s'écriera qu on ne reent pas de là-bas. Il parle en vrai chevalier, dit la eiUe Chanson;! Se tournant vers Ganelon, il le remerie de lui avoir fait donner l'arrière-garde el^promet que ^ roi n'y perdra ni palefroi, ni destrier, m mule m ;ulet, ni roussin, ni sommier, car celui qui les touchera era payé à coups d'épée. Charlemagne lui offre de lu aisser la moitié de son armée. Mais Roland la refuse e le veut garder avec lui que vingt mille vaillanf^ I 'nonte sur un tertre pour faire appel à ceux qm veulent partager son sort. Écoutez comme^^poète le représente, avec quel éclat et quelle clarté J)

Le comte Roland est monté sur une hauteur.

Il a revêtu son haubert, le meilleur qu'on ait jamais vu,

Lace son heaume fait pour baron.

Ceint Durendal au pommeau d'or

Et suspend à son cou son écu pemt à fleurs. ^ ^

Quant au cheval, il n'en veut pas d'autre que VeiUantiQ

Il tient sa lance droite, sa Jance au gonfanon blanc

Dont les franges d'or descendent jusqu'au pommeau de son

épée.

On va bien voir qui aimera Roland, et qui ne l'aimera pas. « Nous vous suivrons, » s"écrient les Français.

Autour de lui viennent se ranger ses onze compr gnons : Olivier, Gérin et Gérier, le preux comte ; Othon et Bérengier, Samson et Anséis le Vieux, Girard de Roussillon le Fier, le Gascon Engelier, Farchev/'' Turpin et le' comte Gautier de THum. Ils se choisisse ^ vingt mille chevaliers. Roland désigne Gautier de F Hum pour garder les hauteurs, tandis que lui et les autres défendront le défilé.

Ainsi protégée, l'armée peut continuer sa route. Elle s'engage dans les montagnes, atteint leur sommet et aperçoit la terre natale, quittée depuis si longtemps. Le passage est d'une simplicité et d'une tendresse charmantes.

Hautes sont les montagnes, ténébreuses sont les vallées ;

La roche est noire, terribles sont les défilés.

Ce jour même, les Français y passèrent, non sans grande

douleur :

A quinze lieues de là, on entendit le bruit de leur marche. Mais lorsqu'en se dirigeant vers la grande terre, lis virent la Gascogne, le pays de leur seigneur, Alors un souvenir les saisit : celui de leurs fiefs et de leurs

domaines, De leurs nobles femmes et de leurs petites filles ; Et il n'en est pas un qui ne pleure de tendresse.

Pendant que Charlemagne descend la pente française des Pyrénées, les Sarrasins approchent et gravissent le penchant espagnol, âpre et brûlé. Marsile a mandé ses barons d'Espagne, comtes, vicomtes, ducs et aumaçours avec les émirs et les fils de ses comtes. Il en a réuni

quatre cent mille en trois jours et fait sonner ses tambours dans toute la ville de Saragosse. Sur le sommet de la plus haute tour, on a élevé la statue de Mahomet. L'armée païenne s'est mise en marche, hauberts et broignes au dos, heaumes en tête, épées au côté, écus au cou, lances en arrêt. Elle a chevauché par monts et par vaux jusqu'à ce qu'elle ait aperçu les gonfanons des douze compagnons.

Pour les attaquer, Marsile choisit alors douze pairs païens dans son armée. C'est son neveu Aeiroth ; c'est Falseron, frère du roi Marsile; Corsablis, dont l'âme est perfide et mauvaise ; Malprime de Brigal ; l'émir de Balaguer, qui, s'il était chrétien, serait un vrai baron ; un aumaçour de la terre des Maures ; Turgis de Tortosa, dont tout le rêve est de faire du mal aux chrétiens ; Escremis de Valtierra; Estorgant et son compagnon Estramarin ; Margaris de Sibile, à qui sa beauté fait autant d'amies qu'il y a de dames, car pas une ne le peut voir sans que son front s'éclaircisse, pas une ne peut s'empêcher de sourire quand elle le voit. C'est enfin Chernuble de Noire-Val qui, en se jouant, porte un plus grand faix que quatre mulets chargés ; dans son pays, le soleil ne luit pas, et le blé ne peut y croître ; la pluie n'y tombe pas, la rosée n'y touche pas le sol, toutes les pierres y sont noires et plusieurs assurent que c'est la demeure des démons.

' Quand les douze pairs sarrasins se sont choisis, ils prennent avec eux cent mille hommes et marchent en avant contre les Français. C'est la première armée qui doit les attaquer. Ces bataillons sont décrits avec un éclat merveilleux :

A ces mots, les douze pairs de Marsile s'assemblent ; Ils emmènent avec eux cent mille Sarrasins,

Qui se hâtent et se précipitent à la bataille.

Sous un bois de sapins ils vont s'armer.

Les païens se revêtent de hauberts à la sarrasine,

Qui, pour la plupart, sont doublés d'une triple étoffe.

Sur leurs tètes ils lacent les bons heaumes de Saragosse :

Et ceignent les épées d'acier viennois.

Leurs écus sont beaux à voir, leurs lances sont de Valence ;

Leurs gonfanons sont blancs, bleus ou rouges.

Ils laissent là leurs mulets et leurs bêtes de somme ;

Montent sur leurs chevaux de bataille, et s'avancent en rangs

serrés...

Le Jour fut clair, et beau fut le soleil : Pas d'armure qui ne flamboie et resplendisse. Mille clairons sonnent pour que ce soit plus beau.

Nos Français les entendent et le tumulte est grand. « Sire compagnon, dit Olivier à Roland, je crois que nous pourrons bien avoir bataille avec les Sarrasins. » Et Roland lui répond ces belles parolesj par lesquelles se termine la première partie de la Chanson :

WŒ Que Dieu nous l'accorde.

a Notre devoir est de tenir ici pour notre roi ;

a Car pour son seigneur on doit souffrir grande détresse.

<t II faut endurer pour lui la grande chaleur et le grand froid

a Et perdre enfin de son poil et de son cuir.

a Frapper de grands coups, voilà ce que chacun doit, ' <c Afin qu'on ne chante pas sur nous de mauvaise chanson.

Œ Les païens ont le tort, le droit est pour les chrétiens.

« Ce n'est pas moi qui vous donnerai jamais le mauvais exemple ! laj ■

Et cependant les clairons français se font entendre de moins en moins ; leur son ne traverse plus que par instants le bruit des cascades et du vent ; les gonfanons ont disparu et bien loin, bien loin, au sommet d'un col, étincèlent à peine les derniers casques.

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