LA MORT DE ROLAND
Pour observer l'ennemi, Olivier ;' monte sur une hauteur et regarde à droite parmi le val herbu. Quel bruit ! Quelles masses profondes ! Quel grand assemblement de Sarrasins! Les heaumes luisent, tout gemmés d'or, et les écus, et les blancs hauberts *, et les épieux et les gonfanons au bout des lances. Olivier n'en peut compter les bataillons ; tout égaré, il redescend la colline et annonce qu'on va avoir bataille. Les Français s'écrient : « Maudit qui s'enfuira. Pas un de nous ne vous fera défaut pour mourir. »
Ici se place une des plus belles scènes du poème. Olivier, le soldat prudent, conseille à Roland de sonner son cor pour rappeler Charlemagne.
Œ Ami Roland, sonnez de votre cor :
« Charles l'entendra, et fera retourner son armée. »
Mais Roland impétueux , avec la fierté de rhomme y
1 Cette épithète, qui reparaît à chaque instant dans le poème français, se retrouve dans Eschy'^ :
ô XEvixaG^tç ôpvuxai ).aà{.
{Sept contre Thèbes.)
puissant qui se sent au cœur un courage invincible et dans la main une épée imbrisable, Roland s'écrie :
a — Je serais bien fou ; a Dans la douce France, j'en perdrais ma gloire. « Non, mais je frapperai grands coups de Durendal; « Le fer en sera sanglant jusqu'à l'or de la garde. 1 Félons pai'ens furent mal inspirés de venir aux défilés : a Je vous jure que, tous, ils sont jugés à mort. »
Une seconde fois, Olivier lui dit :
« Ami Roland, sonnez votre olifant. »
Et Roland répond :
ce — A Dieu ne plaise, a Que mes parents jamais soient blâmés à cause de moi, a Ni que France la douce tombe jamais dans le déshonneur! o Non, mais je frapperai grands coups de Durendal, Œ Ma bonne épée, que j'ai ceinte à mon côté. « Vous en verrez tout le fer ensanglanté. « Félons païens sont assemblés ici pour leur malheur : a Je vous jure qu'ils sont tous condamnés à mort. »
Et une troisième fois, Olivier lui dit :
a Ami Roland, sonnez votre olifant. »
Et Roland répood encore :
Œ — A Dieu ne plaise, a Qu'il soit jamais dit par aucun homme vivant « Que j'ai sonné mon cor à cause des païens I Œ Je ne ferai pas aux miens ce déshonneur; s Mais quand je serai dans la grande bataille, a J'y frapperai mille et sept cents coups : a De Durendal vous verrez le fer tout sanglant. « Français sont bons : ils frapperont en braves ; « Les Sarrasins ne peuvent échapper à la mort 1 »
N'est-ce pas un prélude de bataille merveilleux? D'un côté, le conseil d'Olivier, qui revient comme un refrain mélancolique et un pressentiment. De l'autre, ce cri ardent du soldat qui, tout brûlant déjà de se battre, agite son arme en l'air et répond à toutes les raisons par un cri de guerre où le nom de son épée éclate avec un bruit de métal. C'est bien là ce double sentiment de tristesse et d'exaltation qui prend les cœurs au moment d'une bataille. La Vieille Chanson a admirablement marqué la différence des deux amis :
Roland est preux, mais Olivier est sage.
D'ailleurs, ils sont tous deux d'un merveilleux courage, et une fois la lutte arrivée, une fois qu'ils sont à cheval et en armes, ils aimeraient mieux mourir qu'esquiver la bataille. Ils ne songent plus maintenant qu'à se conduire en héros.
Œ Frappe de ta lance, Olivier, et moi, de Durendal,
a Ma bonne épée que me donna le roi.
^ « Et si je meurs, qui l'aura pourra dire :
<t C'était répée d'un brave ! »
La beauté de cette scène est encore surpassée par celle de la scène suivante qui est d'une ampleur et d'un grandiose incomparables :
D'autre part est l'archevêque Turpin ;
Il pique son cheval, et monte sur une colline ;
Puis s'adresse aux Français, et leur fait ce sermon :
Œ Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici,
Œ C'est notre roi : notre devoir est de mourir pour lui.
<r Chrétienté est en péril, maintenez-la.
a II est certain que vous aurez bataille ;
ot Car, sous vos yeux, voici les Sarrasins.
« Or donc, battez votre coulpe, et demandez à Dieu merci^
o Pour guérir vos âmes, je vais vous absoudre ;
a Si vous mourez, vous serez tous martyrs :
Œ Dans le grand paradis vos places sont toutes prêtes. »
Français descendent de cheval, s'agenouillent à terre,
Et l'Archevêque les bénit de par Dieu :
a Pour votre pénitence, vous frapperez les paTens. »
Français se redressent, se remettent en pied ;
Les voilà absous et quittes de tous leurs péchés.
L'Archevêque leur a donné sa bénédiction au nom de Dieu ;
Puis ils sont montés sur leurs destriers rapides.
Ils sont armés en chevaliers
Et tout disposés pour la bataille.
Connaissez-vous en aucune littérature une scène plus
simple et plus imposante que cet archevêque soldat qui,
calme sur son cheval blanc, paraissant plus grand parce
que seul il reste droit, du haut d'une colline comme d'un
autel, étend les mains et bénit ces milliers de guerriers
agenouillés et appuyant leurs fronts sur leurs boucliers.
. Qu'on se représente ce tableau, avec son cadre de
V hautes montagnes, dans le silence et la majesté d'une
% , nature sauvage. Il y a là un moment sublime. Voilà de
V j la vraie poésie nationale, de la poésie qui ne doit rien à