‹ Étude sur la composition de la Chanson de RolandChapitre 2 sur 6 · TUNIS A · texte numérisé non relu

TUNIS A

Quelques vers de cette tirade se répètent presque litté-

ralement dans la tirade suivante:

res

Li reis Marsilies out finet sun cunseill,

dist a ses humes: ,,Seignur, vus en ireis, branches d'olive en voz mains portereis,

si me direz à Charlemagne l’ rei

pur le soen Deu qu’il ait mereid de mei etc.

De même dans la tirade 33. (Ganelon arrive à la cour du roi Marsille et lui annonce les conditions de l’empereur des Francs:

1ço vus mandet Charlemagnes li ber:

que recevez sainte Chrestientet, demi Espaigne vus voelt en fieud duner.

Se ceste acorde ne volez otrier, pris e liets serez par poestet; a l’ siege ad Aïs en serez amenebts, par jugement serez iloec finets, là morrez-vus a hunte e a viltet.‘ Tir. 33.

Ces derniers mots ont beaucoup effrayé Marsille; il se met

en colère:

Li reis Marsilies en fut mult esfreets un algier tint qui d'or fut enpenets, ferir l'en volst, se n’en fust desturnets.f Tir. 38.

La tirade 34 peint de nouveau cette situation, mais plus fortement :

Li reis Marsilies at la colur muee, de sun algeir at la hanste crolee.‘ La tirade 36 reprend ensuite les idées de la tirade 33: Car ço vus mandet Charles qui France tient, que recevez la lei de Chrestiens; demi Espaigne vus durrat-il en fieud, l'altre meitiet avrat Rolands sis nies,

mult orguillus i avrez parsunier.

Se ceste acorde ne volez otrier,

en Saragusse vus vendrat asegier;

par poestet serez pris e liets,

menets serez pur dreit ad Ais le sied; vus n'i avrez palefrei ne destrier

ne mul ne mule que poissez chevalchier, jetets serets sur un malvais sumier;

par jugement iloec perdrez le chief.

Nostre emperere vus euveiet cest brief.‘

Nous avons cité toute la tirade, car elle nous permet d'étudier la construction artificielle des répétitions. On voit et on sent leur but et leur beauté.

Nous apercevons un grand progrès dans la tirade 36, si nous la comparons à la tirade 33. Celle-ci ne dit rien de Roland, elle ne contient que les conditions de Charlemagne et des menaces contre Marsille, s'il refuse de les accepter. La tirade 36 au contraire retrace une situation importante, à savoir, elle ajoute les mots:

.l'altre meitiet avrat Rolands sis nies, mulé orguillus i avrez parsunier.*

On aperçoit ici l'intérêt personnel de Ganelon et sa diplomatie fine qui sait employer à propos les arguments décisifs, pour saisir le Sarrasin:

.mult orguillus i avrez parsunier.*

Maintenant Ganelon redouble de menaces, et le poëte ne manque pas de nous donner une description de l’impression que celles-ci ont produite sur Marsille:

.Marsilies fut escolurets de l'ire.* Nous trouvons un rapport analogue des répétitions dans les

trois tirades suivantes:

quelques savants l'ont avancé.

Co dist Marsilies : ,,Guenes, par veir sacez,

en talent ai que mult vus voeill amer.

De Charlemagne vus voeill oir parler,

il est mult viels, si at sun tems uset,

mien escient, dous cents ans at passets.

Par tantes terres at sun cors demenet,

tants colps at pris sur sun escut bucler,

tants riches reis cunduits a mendistet,

quand iert-il mais recreants d’ hosteier?*

Guenes respunt: ,,Charles n’est mie tels.

N'est hum qui l’ veit e conuistre le sait,

que ço ne diet que l'emperere est ber.

Tant ne l’ vus sai ne preiser ne loer

que plus-n’i at d’honur e de bontet.

Sa grand valur qui l’ porreit acunter ?

De tel barnage l’at Deus enluminet,

miels voelt morir que guerpir sun barnet.‘ Tir. 40.

faut citer aussi les deux autres tr'ades, pour

plus clairement que ces répétitions contiennent chaque fois une progression remarquable, et nous reconnaîtrons dès à présent

que ce ne sont nullement des leçons de divers manuscrits comme

repousser de telles assertions. Mais nous diseuterons question plus tard, voici les répétitions de la tirade 40:

Dist li paiens: ,,Mult me pois merveillier de Charlemagne qui est chanuts e viels, mien escientre, dous cents ans at e miels.

Par tantes terres at sun cors travailliet, tants colps at pris de lances e d'espiets, tants riches reis cunduits à mendistiet,

quand iert-il mais recreants d’hosteier?*

Une étude exacte doit absolument

»CÇo n'iert,‘ dist Guenes, ,.tant cum vivet sis nies,

n'at tel vassal suz la chape de l’ ciel;

mult par est pruds sis cumpain Oliviers;

li duze per, que Charles at tant chiers,

funt les an-guardes a vint mil chevaliers.

Sours est Charles, que nul hume ne crient.‘

Dir. 41.

Et enfin la tirade 42:

Li Sarazins dist: ,,Merveille en ai grand

de Charlemagne qui est chanuts e blancs,

mien escientre, plus at de dous cents ans.

Par tantes terres est alets cunquerant,

tants colps at pris de bons espiets trenchants,

tants riches reis morts e vencuts en champ,

quand iert-il mais d’ hosteier recreants?‘t

Go n'iert,* dist Guenes, tant cum vivet Rolands;

n’at tel vassal d'ici qu’en orient;

mult par est pruds Oliviers sis cumpain :

li duze per, que Charles aimet tant,

funt les an-guardes à vint milie de Francs.

Sours est Charles, ne crient hume vivant.

Il n'est pas difficile de sentir et de reconnaitre les diftérences qu'il y à dans ces trois tirades. Dans la première Ganelon répond seulement à la question de Marsille: ,,De guerroyer quand done Charlemagne sera-t-il las? par les mots: ,,[l n'est pas ce que vous pensez!‘ Dans la tirade 41 au contraire se produit l'intérêt personnel de Ganelon et la vengeance qu'il veut tirer de Roland. Il répond cette fois, à la même question: Charlemagne ne sera-t-il jamais las de guerres? Jamais! tant qu'il aura son neveu vivant.

Toutefois il n'a pas encore prononcé le nom de ,,Roland* ce n'est qu'à la dernière tirade qu'il se décide enfin à parler

on. À

sans réticences: ,,l’empereur‘‘ dit-il, ,,ne sera las de guerroyer tant que Roland vit.

Telles sont les différences caractéristiques des répétitions citées, On comprend de suite la beauté merveilleuse que produit cet artifice dans la construction.

Les tirades contiennent presque les mêmes mots, mais il y à toujours un point qui tend à la catastrophe encore éloignée,

C'est dans un autre but que le poëte répète la tirade

suivante.

Le moment de l’action approche, la bataille va bientôt s'engager entre les chrétiens et les païens. Olivier est pris du pressentiment sinistre que les Franes seront accablés par la supériorité des Sarrasins, c'est pourquoi il propose à Roland de sonner de son fameux olifant, pour appeler Charlemagne à leur secours. Olivier répète trois fois sa prière, ce qui forme une scène vraiment élevée,

Il semble qu’une voix prophétique fasse retentir le douloureux : malheur! malheur! malheur!

Dist Oliviers: ,,Paien unt grand esforts, de noz Franceis m'i semblet aveir poi:

cumpaign Rolands, car sunez vostre corn!

si l’orrat Charles, si returnerat l’hots.‘

Mais Roland s’y refuse chaque fois avec fierté:

Respunt Rolands: ,,J0 fereie que fols,

en dulce France en perdreie mun los.

Sempres ferrai de Durendal grands colps, sanglants en iert li brands entresqu'a L' or. Felun paien mar i vindrent as ports:

jo zus plevis, tuit sunt jugiet à mort.‘ Tir, 83.

Olivier renouvelle en sincère ami sa prière:

,Cumpaign Rolands, l'olifant car sunez!

Si l'orrat Charles, ferat l'host returner, sucuirat nus li reis od sun barnet.‘ Cette fois encore Roland repousse la demande de son fidèle compagnon : :

Respunt Rolands: Ne placet damme Deu que mi parent pur mei seient blasmet, ne France dulce ja chieet en viltet!

Aïnz i ferrai de Durendal asez, ma bone espee que ai ceinte a l’ costet; tut en verrez le brand ensanglentet, Felun paien mar 1 sunt asemblet; jo vus plevis, tuit sunt a mort livret.

Tir. 84.

Roland reprend enfin pour la troisième fois son exhortation instante :

.Cumpain Rolands, sunez vostre olifant!

Si lorrat Charles qui est as ports passant:

jo vus plevis, ja returnerunt Franc.

Mais Roland s'y refuse de nouveau:

Ne placet Deu,‘“ ço li respunt Rolands, que ço seit dit de nul hume vivant que pur paien Ja Sele-Jo cornant!

Ja n’en avrunt reproce mi parent.

Quand jo serai en la bataille grand, e jo ferrai e mil colps e set cents, de Durendal verrez l’acier sanglent.‘* Tir. 85.

Le poëte répète les tirades dont nous venons de faire mention, d'une part, pour donner à toute la situation une

empreinte élevée et pour agir plus profondément sur le sentiment

des auditeurs, d'autre part, pour représenter d’une maïière plus frappante l'imminence du danger eb pour nous en faire ressentir plus vivement toute l'étendue.

Un autre exemple. Les Francs ont été entièrement vaincus par les païens. Roland lui-même à perdu tout espoir: alors il veut sonner de son cor:

Ço dist Rolands: ,,Corneraï T'olifant, si l’orrat Charles, qui est as ports passant; jo vus plevis, ja returnerunt Franc.“ Mais à présent c'est Olivier qui n° y consent pas. Dist Oliviers: ,,Verguigne sereit grand, e reprover à trestuts voz parents, iceste hunte durreit a l’ lur vivant.

Quand jo l’ vus dis, n’en feistes nient, mais ne l’ ferez par le mien loement:

Se vus cornez, n'iert mie hardement, ja avez vus amsdous les bras sanglents.* Respunt li cuens : ,,Colps j'en ai fait mult gents. Tir. 128.

Roland répète sa proposition:

Co dist Rolands: ,,Forts est nostre bataille; jo cornerai, si l’orrat li reis Charles.‘ Tir. 129.

Olivier refuse pour la deuxième fois:

Dist Oliviers: ,,Ne sereit vasselage.

Quand jo l’vus dis, cumpain, vus ne deignastes. S’i fust li reis, n’i oussums damage, Cil qui là sunt n’en deivent aveir blasme.‘ Tir 129, Nous nous sommes aperçus du rapport intime qui existe entre ces deux tirades et celles que nous avons citées plus haut.

Le poëte les à construites sur le même plan. Nous voyons jusqu'à

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