‹ Étude sur la composition de la Chanson de RolandChapitre 4 sur 6 · RER · texte numérisé non relu

RER

La tirade suivante reprend le tableau de la précédente, mais Roland énumère d’une manière plus détaillée les exploits qu'il a exécutés avec sa bonne épée Durandal.

Rolands ferit el’ perrun de sardanie;

cruist li aciers, ne briset ne n’esgraniet.

Quand il ço vit que n’en pout mie fraindre,

a sei meisme la cumencet a° plaindre:

.E! Durendal, cum ies e clere e blanche!

cuntre soleill si luises e reflambes!

Charles esteit es vals de Moriane,

quand Deus de l’ ciel li mandat par sun angele

qu'il te dunast à un cunte chataigne ;

dunc la me ceinst li gentils reis, li magnes.

Jo l’en cunquis e Anjou e Bretaigne,

si l’en cunquis e Peitou e la Maine,

jo l’en cunquis Normandie la franche,

si l'en cunquis Provence e Aquitaigne,

e Lumbardie e trestute Romanie,

jo l’en cunquis Baïiviere e tute Flandre,

e la Burguigne e trestute Puillanie,

Custantinoble, dunt il out la fiance,

e en Saisunies fait-il ço qu'il demandet;

jo l’en cunquis Guales, Escoce, Islande,

e Angleterre que il teneit sa chambre;

cunquis l'en ai païs e terres tantes,

que Charles tient, qui at la barbe blanche!

Pur ceste espee ai dolur e pesance,

miels voeill morir qu'entre peiens remaignet.

Damnes Deus peres, n’en laissier hunir France!‘ Lin 7 1e

La tirade 172 dépeint pour la troisième fois la même chose, cependant Roland y joint une description de l’épée elle-même.

Rolands ferit en une pierre bise, plus en abat que jo ne vus sai dire.

L'espee cruist, ne fruisset ne ne briset, cuntre le ciel amunt est resortie.

Quand veit li cuens que ne la fraindrat mie, mulé dulcement la plainst à sei meisme :

,Ë! Durendal, cum ies bele e saintisme!

en l’orie pund asez i at reliques:

la dent saint Pierre e de l’ sang saint Basihe, e des chevels mun seignur saint Denise, de } vestement i at sainte Marie; il nen est dreits que païen te baillissent, de Chrestiens devez estre servie. Ne vus ait bum qui facet cuardie!

Mult larges terres de vus avrai cunquises que Charles tient, qui la barbe at flurie:

li emperere en est e ber e riches.

Tir. 172:

On ne peut méconnaître les beautés vraiment poétiques de ces répétitions. À plusieurs reprises Roland frappe de sa Durandal la pierre de ,,sardanie‘, pour la briser, mais il n'en peut rompre miette*,. C’est cette action répétée que le poëte met sous nos yeux d’une manière vive et expressive, en répétant les tirades. Nous voyons dans chaque tirade pour ainsi dire, comme Roland frappe de nouveau le rocher. D'ailleurs le poëte prend occasion des répétitions, pour mettre dans la bouche de Roland une description de ses exploits où de son épée.

Il nous serait facile de multiplier les exemples, mais ceux que nous avons cités nous paraissent suffisants pour établir aux yeux de nos lecteurs le dessem, dans lequel le poëte se sert des répétitions; son but est: d'augmenter l'effet, ou de

mettre sous nos yeux les situations d’une manière plus frappante.

Il n’est done pas soutenable qu'elles ne soient que des leçons de divers manuscrits.

On ne peut en douter, dit Génin, ces répétitions étaient une forme de l’art primitif; l'intention en est double. Elles servaient d’abord à insister sur une circonstance notable, ensuite à faire éclater l'habileté du versificateur; car l'erreur serait grande de croire que le peuple ait jamais été insensible à ces finesses de la forme, à ce mérite de la difficulté vaincue, dont l'appréciation semblerait le privilége des artistes 10), |

Voyons maintenant à ce sujet l'opinion de Fauriel.

Le texte de la chanson de Roland est l’oeuvre d’un copiste sans intelligence, qui avait sous ses yeux trois leçons diverses du même passage, et au lieu de choisir entre elles la meilleure, les à transcrites à la suite l’une de l’autre. Aïnsi nous n'avons qu'une rédaction confuse‘ 11),

Telle est la conclusion qu'ont tirée de la répétition des tirades, un savant français et quelques Allemands ?).

Nous sommes bien loin de prétendre que le texte de la chanson de Roland, tel qu'il nous est parvenu, soit l'original: une telle assertion serait absurde. Nous savons estimer suffisamment les recherches de W, Grimm, Génin, G. Paris et Gautier, qui ont prouvé que c’est seulement une copie. Mais, convaincus que notre texte n’est pas l'original, nous osons avancer que les répétitions que nous trouvons dans la copie, c’est-à-dire au manuscrit d'Oxford, se sont trouvées aussi dans l'original.

Le poëte lui-même, et lui tout seul emploie intentionellement ces répétitions.

10) Génin, La chanson de Roland p. CII.

11) Fauriel, Histoire de la poésie provençale.

12) Voyez, par exemple, Hertz, Einleitung zum Rolandslied, p. VIII,

RS

Nous croyons avoir montré jusqu’à l'évidence qu'elles sont

de vraies beautés poétiques.

Mais cela serait-il possible, si ,,elles ne devaient leur origine qu'à l'erreur accidentelle d’un copiste inintelligent, qui aurait

transcrit sans aucun discernement les leçons de divers manuscrits ?* D'ailleurs ces répétitions se trouvent fréquemment dans

la littérature française !*) et l'anglaise !#) du moyen-âge. —

Il semble pourtant qu'il y ait dans la chanson de Roland

deux tirades qui présentent dans leurs répétitions des choses contradictoires, et Gaston Paris ne peut pas se déterminer à les assigner à un même poëte, Cependant ce n’est que le semblant.

Voici la première:

Li cuens Rolands, quand :l s'oït jugier, dunc at parlet a lei de chevalier:

Sire parastres, mult vus dei aveir chier,

la rere-guarde avez sur mei jugiet;

n'i perdrat Charles li reis qui France tient,

mien escientre, palefreid ne destrier, ne mul ne mule que deiet chevalchier, ne n'i perdrat ne runcin ne sumier,

que as espees ne seit ainz eslegiets.

Tir. 59.

La tirade suivante reprend la situation:

Quand ot Rolands qu'iert en la rere-guarde,

ireement parlat à sun parastre:

.Ahi! culverts, malvais hum de put aire,

cuias li guants me chaist en la place,

cum fist à tei, le bastun dunant Charles‘.

Tir. 60.

13) Berte aux grands piés a des répétitions au nombre de cinq, six

et neuf. Voyez: Démogeot, Hist. de la littérature française. p. 67.

4) W. Spalding, History of the English Literature.

Edinburgh 1872,

Ganelon a désigné Roland, pour commander l’arrière-garde. Gaston Paris croit et prétend que dans la tirade 59 Roland s’en réjouit, eb remercie son beau-père de lavoir proposé, tandis qu’il s’en indigne dans la suivante. (Ce seraient, il est vrai, des idées contradictoires, mais nous ne pouvons partager l’opinion de Gaston Paris que la tirade 59 exprime une Joie de Roland. Les mots de Roland:

.Sire parastres; mult vus dei aveir chier,

la rere-guarde avez sur mei jugiet;‘* etc.

ne sont évidemment qu'ironiques! Roland sait bien que Ganelon le veut perdre, en lui désignant le commandement de l’arrièregarde.

Comment se réjouir, comment être reconnaissant d'une intention si perfide!

Dans la tirade 59 Roland reste encore calme; il ne donne expression à son sentiment amer que par un ton ironique dans son discours. C’est dans la tirade 60 que son aigreur éclate ouvertement envers Ganelon.

Ahi! culverts, malvais hum de put aire, cuias li guants me chaist en la place, cum fist à tei, le bastun dunant Charles‘.

Nous voyons dans cette répétition, comme nous l'avons montré dans les exemples cités plus haut, une progression de l’action qui tend à la catastrophe encore éloignée. De plus.

Dans la tirade 207 le poëte place une et la même scène à Aix-la-Chapelle; dans la suivante à Laon.

Ces deux versions,‘ dit Gaston Paris, ,,s’excluent et accusent deux rédactions d’époques différentes.

Avant de réfuter cette assertion, nous allons citer les deux tirades :

Amis Rolands, jo m'en irai en France; cum jo serai a Loun en ma chambre,

de plusurs regnes vendrunt li hume estrange, demanderunt u est li cuens chataignes;

jo lur dirai qu'il est morts en Espaigne.

A grand dolur tendrai puis mun reialme, jamais n'iert jurs que ne plur ne n’en plaigne.

; Tir. 207.

et:

Amis Rolands, prusdoem, juvente bele,

cum jo serai ad Ais en ma chapele, vendrunt li hume, demanderunt noveles:

jo L’'s lur dirai merveilluses e pesmes:

Morts est mis nies, qui tant me fist cunquerre! Encuntre mei rebelerunt li Saisne

e Hungre e Bugre e tante gent averse, Romain, Puillain e fuit cil de Palerne,

e cil d'Afrique e eil de Califerne;

puis encrerrunt mes peines e sufraites,

Qui guierat mes hots a tel poeste,

quand cil est morts qui tuts jurs nus chadelet? E! France dulce, cum remains hui deserte!

Si grand doel ai que jo ne voldreie estre.‘ Sa barbe blanche cumencet a detraire,

ad ambes mains les chevels de sa teste,

Cent milie Franc s’en pasment cuntre terre, Tir. 208.

Quant à la forme de ces deux tirades, il nous faut avouer

qu'il n'y a pas le moindre doute qu'il ne faille de ne les assigner à un même poëte,

Voici le même plan de la construction, la seconde est toutà-fait en harmonie avec la précédente. Celle-là reprend les idées de la première, puis elle dépeint la situation d’une manière plus détaillée. Nous voyons, cette répétition ressemble entièrement

à celles dont nous avons parlé plus haut,

Pourtant, la tirade 208 place la même scène à Aïx-la-Chapelle, tandis que ta tirade 207 la place à Laon. C’est pourquoi Gaston Paris ne veut pas les assigner à un même poëte. Mais ces doutes disparaîtront, quand nous prenons en considération que notre chanson, telle que nous l'avons maintenant, doit son originé à un poëte qui vivait au douzième siècle.

, Du temps de Charlemagne. Aix-la-Chapelle était la capitale; Laon, au contraire, était la principale cité du temps des derniers Carlovingiens.*

Or, le poëte, insouciant pour les faits historiques, saute l’espace de temps et approche les deux époques l’une à lautre 6). Par cette circonstance, le poëte à augmenté considérablement l'effet.

Charlemagne veut annoncer, quand il est ,a Loun en sa chambre, ou ,ad Ais en sa chapele,‘ à toutes les nations. qui envoient leurs députés, pour s'enquérir de Roland, la mort de son cher et brave neveu.

Il est évident, cet anachronisme émane d’une intention bien arrêtée du poëte et tend à un effet déterminé.

Mais supposé même que les tirades 60 et 207 se fussent glissées par une méprise quelconque du copiste dans le texte d'Oxford, ce qui n'est pas le cas, l’interpolation bien constatée de ces deux tirades, devait-elle nous amener à considérer toutes les autres répétitions comme des interpolations d’un copiste et à regarder le texte entier comme l'oeuvre d’un copiste sans intelligence? Evidemment non! Une étude plus exacte de notre épopée doit repousser de telles assertions.

Abandonnant la question de l'origine des répétitions, que nous rencontrons dans la chanson de Roland, et l'examen de la

16) Nous rencontrons des exemples analogues dans beaucoup de drames

ou d’épopées.

construction des tirades, nous allons nous occuper de la matière elle-même de l'épopée.

Nous avons à envisager d'abord l'allure de la narration ou la manière dont le poëte la déroule sous nos yeux. ,,Sans s'arrêter à aucune introduction, le poëte nous expose en peu de mots dès la première tirade et avec une sorte de ,,brusquerie guerrière‘: que Charlemagne est depuis sept ans en Espagne, qu'il à conquis ce pays jusqu'à la mer et:

ni at chastel qui devant lui remaignet,

murs ne citets n'i est remes à fraindre,

fors Saragusse qui est en la muntaigne.

Li reis Marsilies la tient, qui Deu nen aimet,

Mahumet sert e Apolin reclaimet;

ne S' poet guarder que mals ne li ataignet.

Tire

Ensuite 1l nous conduit au jardin du roi Marsille, qui tient conseil avec ses barons.

Quelquefois le poëte aime à dramatiser son action et à mettre des discours dans la bouche de ses héros. Que nos lecteurs se rappellent le passage où Charlemagne délibère avec ses chevaliers 17), N'est-ce pas en vérité la scène d'un grand drame héroïque?

Nous y voyons une vie active, les héros parlent et agissent; leurs questions comme leurs réponses sont courtes et précises. Mais ces passages sont assez rares. Nous recontrons fréquemment une prolixité épique. Le poëte se plaît de préférence dans l’énumération et la description de ses héros ou de tous les chevaliers qui se préparent pour la bataille, Par exemple, (ianelon médite une vengeance contre Roland, et fait agréer son plan par les Sarrasins. Le poëte fait entrer en scène successi-

17) La chanson de Roland, Tir. 13,

NS

vement tous les guerriers qui s'offrent à férir Roland partout où ils le rencontreront 1),

Cette circonstance augmente considérablement l'effet, quoique cette scène soit d’une longueur fatigante, Nous voyons défiler tous les paiens qui tour à tour tirent l'épée et se dévouent à la mort. — $

Il y à encore un trait caractéristique, dont nous devons faire mention il. On trouve quelquefois dans notre chanson des remarques ou des observations que fait le poëte lui-même. Il indique et révèle souvent, par anticipation, les événements qui doivent suivre.

En voici un exemple.

Les païens ont résolu d'envoyer une ambassade à Charlemagne, pour lui demander la paix et pour lui offrir des présents et des ôtages. Naturellement cette offre n'est qu'une feinte, aussi le poëte nous fait-il entrevoir la catastrophe qu'entraînera l'acceptation de cette fausse soumission:

ne s’ poet guarder que alques ne l’ engignent. Tixr 7:

Nous allons citer encore quelques exemples du même genre, où le poëte parle lui-même:

s'est qui l’ demandet, ne !’ estoet enseignier. ire:

par cels de France voelt-il de l’ tut errer.

Lire Deus! quel dolur que li Franceis ne l’ saivent!

Tir, 59.

Francs e paiens as les vus ajustets.

Tir soi Là veissez si grand dolur de gent, tant hume mort e nafret e sanglent!

18) La chanson de Roland. Tir. 13 et suiv.

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RP

De ço cui chalt! car demuret unt trop.

Tir. 135.

Nous trouvons cette dernière expression à plusieurs reprises : De ço cui chalt! car ne lur valt nient; demurent trop, n’i poedent estre a tems.

Tir. 137.

De ço cui chalt! Se fuit s'en est Marsilies.

Dreit?) enfin :

De ço cui chalt! car nuls respuns n’en iert.

: Tir. 176.

La conception de notre chanson est extrêmement simple. Deux passions remplissent le poëme: la valeur et l’amour de la patrie. Le style est sobre comme la conception.‘

Seulement la forme de la chanson, la construction des tirades porte une empreinte artificielle, ,,Dans les quatre mille vers de l'épopée nous ne rencontrons qu’une image‘ 1°)

Si cum li cerfs s’en vait devant les chiens,

devant Roland si s’en fuient paien.

Tir. 140.

Le nombre des épithètes dans l'épopée n'est que trèsrestreint, Ce sont presque toujours les mêmes expressions qui se répètent. Le mot France‘ est accompagné toujours par l'adjectif ,,dulce ;‘* une seule fois la France est caractérisée par une autre épithète:

Veez l'orguill de France ia loee.

Tir. 237.

Avec une prédilection particulière, la barbe et les cheveux de Charlemagne sont comparés à la couleur blanche des fleurs et de la neige:

Là siet li reis qui dulce France tient; blanche at la barbe et tut flurit le chief.

MS “CAR TS; 1) W, Hertz. Rolandslied. Stuttgart 1861. p. X.

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