‹ Étude sur la condition privée de la femmeChapitre 11 sur 36 · XVJ PAUL GIDE · texte numérisé non relu

XVJ PAUL GIDE

Cest en 1870 que M. Gide commença à publier la série de ses monographies sur le droit romain dont le retentissement devait être si grand, l'influence si profonde et si prolongée. Presque toutes ont paru , au moins en partie , dans la Revue de législation française et étrangère dont il était l'un des directeurs, ou dans la Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, qui n'a fait que continuer la première publication sous un nom différent, mais sous la même direction , et où le vide qu'a laissé sa mort n'a point été comblé. Ce sont les œuvres les plus parfaites qui soient sorties de sa plume. Souvent le point de départ de ces compositions lui a été fourni par la littérature allemande, qu'il connaissait à merveille : il a ainsi donné droit de cité parmi nous à plusieurs théories importantes, d'abord produites en Allemagne , et qui ont renouvelé la science sur certains points. Mais alors même l'œuvre n'en est pas moins profondément originale, et nous n'avons point affaire à une simple vulgarisation. La thèse qu'il adopte se transforme entre ses mains : la lumière qu'il en dégage, au lieu d'être concentrée sur le point spécial qu'elle éclaira tout d'abord, rayonne largement et s'étend de proche en proche sur de vastes espaces. C'est ainsi que plus d'une fois l'un des maîtres de la scène contemporaine a transformé en un véritable chefd'œuvre l'idée dramatique que lui apportait, sous une forme imparfaite encore , le premier inventeur.

Les plus importants de ces travaux rayonnent autour d'une question qui, pendant longtemps, a occupé l'esprit de M. Gide : la transformation et le transfert des créances en droit romain. La première des études, qui appartiennent à ce groupe, fut celle « sur le caractère de la novation en droit romain, » qui parut en 1870 S* elle fut bientôt suivie d'une autre sur (c les conditions de la novation , d'après les Institutes de Gaïus^. » Le retentissement en fut grand dans le petit monde des Romanistes. L'auteur, en effet, renversait des

1 /îeyue de législation française et étrangère , t. 1, p. 113.

2 Ibid., I, p. 671.

PAUL GIDE. XVij

doctrines qu'on enseignait depuis longtemps avec une confiance tranquille ; il répandait une lumière nouvelle sur des institutions qu'on croyait connues à fond. En 1873, M. Gide donnait ses « observations sur le contrat litteris^ ; » et les données, fournies par les Institutes de Gaïus, qui paraissaient à beaucoup une sorte de casse-tête chinois puéril et compliqué, reprenaient pour nous leur intérêt et leur vie. L'année suivante, il écrivait l'étude sur « le transport des créances en droit romain ^ » enfin, en 4878, celle « sur la délégation en droit romain^. » Tous ces travaux étaient, en réalité , des chapitres détachés d'une œuvre d'ensemble, que l'auteur composait à loisir, sans doute pour la conduire à la perfection. Il la publia en 1879, sous le titre : « Études sur la novation et le transport des créances en droit romain. » Rarement le génie du droit romain a été aussi bien compris et les progrès d'une législation aussi bien exposés. J'ai ailleurs parlé longuement de ce livre*, que la critique loua pleinement en Allemagne comme en France.

Deux monographies , qui firent une impression non moins vive sur le public, nous transportent dans un autre ordre d'idées. L'une traite « du caractère de la dot en droit romaine » C'est l'histoire de la dot qu'expose là M. Gide, histoire nouvelle dont M. Bechmann venait de retrouver les origines. Dans un tableau plein de vie , il déroule la longue évolution qui transforma la dot, depuis les premiers temps oii elle était irrévocablement acquise au mari, jusqu'aux lois de Justinien, qui en rendent presque à la femme la propriété même au cours du mariage : il montre la cause de ces changements dans les transformations parallèles que subissent la famille et la société. La démonstration était si lumineuse, que la doctrine nouvelle fut partout enseignée aussitôt qu'elle fut connue.

1 Revue de législation française et étrangère, tome III, p. 121.

2 Ihid., tome IV, p. 33.

3 Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, tome II, p. 309. ^ Ibid., tome IV, p. 143.

^ Revue de législation ancienne et moderne, française et étrangère , tome II, p. 121.

XViij PAUL GIDE.

En 1880, M. Gide lut à l'Académie des Sciences morales et politiques un mémoire sur « la condition de l'enfant naturel et de la concubine en droit romain. » Reprenant une thèse, déjà enseignée par les anciens docteurs mais quelque peu oubliée de nos jours, il cherchait à montrer que dans la Rome païenne, dans le droit de l'époque classique, le concubinat était un simple fait, et non pas une union à laquelle le législateur aurait reconnu certains effets , tout en lui assignant un rang inférieur au mariage. Jusqu'aux lois de Constantin et de ses successeurs , l'enfant né du concubinat , comme l'enfant vulgo coiiceptus, reste, au point de vue du droit, un étranger pour son père : pour la mère, au contraire, c'est un fils au même titre que l'enfant issu àQ% jiistœ nuptide ; et M. Gide résumait son idée dans ces deux principes : « Il n'y a pas en droit romain de paternité naturelle. . . il n'y a pas en droit romain de maternité légitime, » jetant ainsi un trait de lumière sur tout un côté de la famille antique.

Les idées neuves, qu'avait successivement exposées M. Gide, n'avaient point trouvé partout une approbation complète et une adhésion générale ; mais ce dernier travail, où il avait peut-être exagéré une idée juste pour lui donner plus de relief, souleva une contradiction formelle. M. Giraud prit la plume pour le réfuter, et la première partie de sa réponse avait déjà paru au Journal des savants , \ov?,(i\xe M. Gide mourut, frappé du coup qui nous atterra tous : la discussion était terminée et la réponse de M. Giraud se changea en un discours d'adieu , sur cette tombe prématurément ouverte.

Ces travaux sur le droit romain ne sont pas les seuls que M. Gide ait consacrés à l'antiquité classique ; il a écrit aussi d'intéressants articles de droit grec pour le grand Dictionnaire des antiquités de MM. Saglio et Daremberg.

L'étude comparée des législations modernes ne lui doit pas moins que l'histoire du droit. Il fut un des fondateurs de la Société de législation comparée, et sans aucun doute l'un de ses meilleurs ouvriers. Les Annuaires de la Société portent, année par année, la trace de sa précieuse et active col-

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