CHAPITRE PREMIER
Il n'est pas de période dans l'histoire plus obscure et plus attrayante à la fois que celle des premiers âges. De tout temps, l'humanité s'est complue à interroger les ténèbres qui enveloppent son berceau. Et cette curiosité est bien légitime, car comment pourrons-nous savoir dans quelle direction marchent les sociétés humaines, si nous ignorons de quel point elles sont parties? Aussi, l'érudition contemporaine a-t-elle poussé avec ardeur ses explorations vers ces régions ténébreuses, peuplées jadis par l'imagination des poètes; les rêves évanouis de l'âge d'or ont fait place de nos jours à de laborieux systèmes, à de savantes hypothèses, moins séduisantes à coup sûr et peut-être non moins chimériques que les poétiques fictions d'autrefois. Je n'ai pas ici la prétention de faire un choix entre ces systèmes contradictoires \ encore moins celle de proposer à mon tour un système nouveau. Ma tâche est plus modeste : elle se bornera à grou-
' Parmi les ouvrages systématiques sur la condition des femmes chez les peuples primitifs, je dois citer surtout, comme le plus récent et le plus savant, Bachofen, Das Mutterrecht , Stuttgard, 1861.
per quelques documents sur la condition de la femme dans les premiers âges, et à les laisser parler eux-mêmes.
Mais quels documents pouvons-nous avoir sur des époques antérieures à l'histoire? Ce sont d'abord les traditions conservées chez les premiers peuples. Ces traditions, il est vrai, revêtent le plus souvent la forme de récits fabuleux et de poétiques légendes. Mais ce n'est pas une raison pour leur refuser toute créance. Ces fables populaires et ces mythes mystérieux ne sont pas l'invention arbitraire d'un homme, ils sont l'œuvre inconsciente de tout un peuple, et par conséquent l'expression la plus sincère de sa pensée et de son génie. 11 ne faut pas chercher sans doute la certitude précise de l'histoire, qui seule doit servir de guide dans la recherche des faits matériels; mais si l'historien seul peut nous renseigner sur la vie extérieure d'un peuple , le mythe on la légende ne pourront-ils pas nous révéler ses idées, ses croyances, le sens intime de ses institutions?
Il est une autre source de documents plus négligés et peut-être plus sûrs. Ce sont les relations des voyageurs qui ont visité les tribus encore sauvages de l'Océanie , de l'Afrique ou du nouveau monde. L'historien peut trouver ici, dans des témoignages récents ou contemporains , une image de ce qu'étaient nos pères il y a quarante ou cinquante siècles ; comme le géologue qui , sans creuser le sol , sait découvrir à sa surface des échantillons de chaque période géologique , il peut, lui aussi, sans fouiller dans les profondeurs du passé, retrouver aujourd'hui encore, sur les diverses parties du globe, des sociétés dans l'enfance et au berceau. Tous les peuples n'ont pas vieilli avec la même vitesse, tous n'ont pas marché d'un pas égal dans la voie du progrès. Les uns, une fois parvenus à la première période historique, celle de la monarchie absolue, semblent s'y être reposés et comme endormis pour toujours : les grands empires d'Orient ne diffèrent guère aujourd'hui de ce qu'ils étaient au temps de Ctésias et d'Hérodote. D'autres peuples, plus arriérés encore , se sont arrêtés à la constitution de la famille; ils n'ont pas su parvenir jusqu'à la formation de
l'État, et l'histoire n'a pas encore commencé pour eux : les Arabes du désert et les peuplades du centre de l'Afrique vivent groupés par familles et par tribus, comme au temps d'Abraham et de Jacob. Enfin, encore au delà, l'on rencontre des peuplades sauvages chez qui l'on ne trouve ni Etat ni famille organisés : les premiers Européens qui ont exploré ces tristes régions, y ont trouvé des hommes ignorants de tous les arts nécessaires au progrès, séparés de toute communication avec les autres peuples par l'immensité des mers ou des déserts , vivant au jour le jour, sans mémoire comme sans prévoyance, et incapables par eux-mêmes de tout développement moral ou matériel. Si nous cherchons ce que peut être une société dans son état primitif et rudimentaire, n'est-ce pas dans les relations de ces voyageurs que nous devrons en trouver le plus fidèle tableau?
En signalant ces deux sortes de documents , je ne m'abuse point sur leur valeur. Je sais qu'ils méritent parfois à peine le titre de documents, tant leur véracité est suspecte. Les traditions primitives sont pleines de ces poétiques mensonges où se complaît l'imagination des peuples enfants ; et les voyageurs modernes, non moins crédules que le vieil Hérodote , sont souvent peut-être moins sincères que lui. Mais si ces deux classes de documents, chacune prise à part, ne peuvent donner qu'une preuve insuffisante, elles fournissent tout au moins une présomption très grave lorsqu'on les rapproche et les compare : si , dans cette comparaison , nous voyons les traditions antiques trouver leur confirmation dans les observations modernes, si la légende d'Hérodote ou de Gtésias vient concorder avec la relation de Bougainville ou de La Pérouse, nous devrons ajouter quelque foi à un pareil témoignage , car deux témoins partis de points si éloignés n'ont guère pu se rencontrer que sur le terrain de la vérité. Interrogeons-les tour à tour et comparons leurs réponses.
Les traditions primitives n'ont pas , à coup sûr, de meilleur interprète qu'Hérodote : sa crédulité même et son défaut de critique nous garantissent qu'il n'est que l'écho fidèle des croyances populaires, et c'est l'antiquité tout entière qui
nous parle dans son livre. Qu'y lisons-nous? Que parmi les tribus nomades de l'Afrique, chez les Ausiens, les Gindanes, les Nasamons, le mariage était inconnu ; « les hommes et les femmes s'accouplaient au hasard, comme les bêtes d'un troupeau; quand un enfant était devenu grand, la peuplade réunie l'attribuait à l'homme avec les traits de qui il avait le plus de ressemblance et qui était présumé, en conséquence, être son père*. » Au témoignage d'Hérodote il faut joindre ceux de Diodore et de Solin^
Ces mœurs sauvages des tribus d'Afrique, nous les retrouvons aux bords de l'Euxin et sur l'immense plateau de la Scythie. L'autorité d'Hérodote^ est ici confirmée par celle de Strabon : « Chez les Scythes , dit le grand géographe , les femmes et les enfants étaient possédés en commun , comme dans la république de Platon*. » Xénophon, Sextus Empiricus, Apollonius de Rhodes, parlant d'autres peuplades de l'Asie, tiennent à peu près le même langage ^
Dans l'Europe ancienne, les traces de cette barbarie primitive semblent s'être plus rapidement effacées. Au temps des écrivains classiques, nous ne les découvrons plus que dans quelques régions demeurées sauvages , au. pied du Caucase, sur les bords de l'Euxin, sur les côtes de la Dalmatie, et dans des îles écartées, comme les Baléares, la Bretagne et l'Irlande ^ Mais les nations les plus civilisées, la Grèce et l'Italie, ont conservé dans leurs traditions le souvenir d'un état de promiscuité qui aurait précédé l'institution du mariage. « A Athènes, dit Cléarque dans Athénée, c'est Cécrops qui, le premier, unit l'homme à la femme en leur imposant une fidélité mutuelle; car jusque-là les rapports entre les deux sexes étaient sans règle et sans loi , et nul enfant ne
1 Liv. IV, ch. CLXxii, CLxxvi, clxxx.
2 Diodore, III, 32 (sur les Troglodytes); Solin, 30 (sur les Garamantes).
3 Liv. IV, ch. civ, cLxxii.