‹ Étude sur la condition privée de la femmeChapitre 18 sur 36 · Liv. VII, ch. III, n · texte numérisé non relu

Liv. VII, ch. III, n

5 Xénophon, Anabasis, liv. V, ch. iv, n. 33; Apollonius de Rhodes, Argon., II, V. 1023-1027; Sextus Empiricus, Pyrrhon. Hypotyp., III, p. 618 (éd. Bekker).

6 Hérodote, I, 203; Nicolas de Damas (Millier, Hist. grxc. fragm., t. III, p. 458); Diodore, V, 18; César, De bello Gallico, V, 14; Strabon, liv. IV, ch. v, n. 4.

pouvait reconnaître son père *. » L'historien Théopompe parle presque dans les mêmes termes des premiers habitants de l'Italie : « Chez les Tyrrhènes , dit-il, la loi voulait que toutes les femmes fussent communes ; tous les enfants aussi étaient élevés en commun , car nul ne pouvait savoir de quel enfant il était père ^ »

Voilà bien des témoignages, et il me serait facile de les multiplier encore. Les témoins sont nombreux et, ce qui est plus rare, ils sont unanimes. Je ne sais s'il faut ou non les en croire; mais tous nous déclarent, d'une commune voix, que le mariage n'existait point encore à l'origine des sociétés humaines, et que, inconnu de tous les peuples demeurés à l'état sauvage , il a été l'œuvre de la civilisation et son premier bienfait.

Des textes non moins concordants et non moins nombreux nous représentent la femme, cïiez ces mêmes peuples, comme indépendante de l'homme et parfois même plus puissante que lui. Nulle autorité ne pèse sur elle dans une société où les pouvoirs domestiques et les pouvoirs publics sont également inconnus; c'est à elle qu'appartiennent les enfants, puisqu'ils n'ont point de père ; c'est par elle que se comptent les généalogies ^ Peut-être est-ce à ce renversement de tous les rapports naturels entre les deux sexes que nous devons rattacher aussi la tradition des Amazones , tradition si répandue dans le monde antique que ses écrivains les plus

1 Cléarque, ap. Athenx., XIII, 2 : « 'Ev S'a 'A6wat; T^pcÔTOç KsV.poi|( txtav 6v\ ëî^eu^Ev, miSti-^ tÔ TrpoTspov oùdwv tmv (juvoouv, /.m Jcoivo"fa[j.twv ô'vTtov «

^ Ap. Athenx., XII, 14 : « 0=o'itou.iïo; S'' èv xf [^.'y'. twv 'iffTiptûv • x.ai vo[j.ov sivai, OYiaî, wapa toïç, Tuppvivciî?, icctvà; ÛTrapy^eiv xàç -j'uvaticaç... Tpî'cptv S'a t&I»; Tuppvivoùç TTàvToc rà -ftvo'y.£va watSt'a, eux; etSoTx; otou irarpoç èartv éicâffTCU.... n

5 Hérodote, I, 173 : « (Aûîctoi) xocXeùai àTvO tcov [y.YiTs'pwv îcoutcÙi; xat où/ù à-rzo twv TraTÉpcdv. » Le témoignage d'Hérodote est confirmé par ceux de Nicolas de Damas [Hist. grsec. fr., t. III, p. 461) : « Aô)ciot xàç "^uvaii^aç [/.àXXov yi tcù; àvSpa,i; Ttaûai x.al xaXoùvTai arjTpo'ôev... » et d'Héraclide de Pont {Hist. gr. fr., t, II, p. 217). L'on peut voir aussi, sur les Locriens, Polybe, XII, 5; sur les Xanthiens, Plutarque, de mulierum virtut.,9; Nymphis d'Héraclée [Hist. gr. fr., t. III, p. 15); sur les Ethiopiens, Solin, 30 : « Garamantici -'Elhiopes matrimonia privatim nesciunt... Inde est quod filios matres tantum recognoscunt, paterni nominis nulla reverentia est. »

récents et les moins crédules n'osent en méconnaître l'autorité \ Des documents divers nous signalent l'existence des Amazones précisément dans les mêmes pays oii nous avons rencontré tout à l'heure la communauté des femmes : sur les bords du Pont-Euxin, dans la Libye, dans la Liburnie, dans la Scythie et sur le plateau de l'Asie septentrionale-; et ici le témoignage des auteurs grecs trouve une confirmation inattendue dans des écrivains qui, à coup sûr, ne connaissaient pas plus Diodore qu'ils n'étaient connus de lui, je veux dire les historiens chinois , dont le Magasin asiatique nous a communiqué les curieux récits ^

Que conclure de tous ces témoignages? C'est que, du moins dans la croyance générale de l'antiquité, il y a eu une époque antérieure à toute civilisation , oii les rapports entre les deux sexes n'étaient encore réglés ni par les lois ni par les mœurs.

Cherchons maintenant si cette croyance de toute l'antiquité se trouve confirmée ou démentie par les observations des voyageurs modernes. Interrogeons ces explorateurs qui, les premiers , ont abaissé les barrières naturelles devant lesquelles le progrès de la civilisation européenne s'était jusqu'alors arrêté. Qu'ont-ils trouvé dans ces îles de l'Océanie, où aucun homme civilisé n'avait encore porté ses pas? « Les naturels de ces îles, écrivait le capitaine Cook après un long séjour à l'archipel de Taïti, sont de mœurs douces, ils sont religieux , ils croient à l'immortalité de l'âme , ils ont leur culte et leurs prêtres, enfin ils sont doués de toutes les lumières de la conscience naturelle ; mais ils semblent étrangers à toute notion du mariage et de la famille et au sentiment même de la pudeur. La licence des mœurs, ajoutait-il après un séjour de trois mois à O'Taïti, est ici portée à un

1 Àrrien, Alex, exped., VII, 13 : <( Mvi -^evaciôat [iiv -yàp TravxeXwç to -j'Évo; toût&jv Twv -Yuvai/.uv où ^((jTov ooiceî êjj.oi'^z irpb; Toa&ÛTWv '/.cà tcic'Jtwv ùavYi9-'v. ))

2 Eschyle, Prom. desm., v. 723; Diodore, III, 71-74; IV, 16; Servius, ad Virgil. Mneid., I, v. 247.

3 Klaproth, Magasin asiatique, Paris, 1825, t. I, p. 250. Cpr. sur les Amazones, Petrus Petitus, Dissert, de Amazonibus, Amstelod., 1687 (2<^ éd.); l'abbé Guyon , Histoire des Amazones anciennes et modernes, Paris, 1740 ; et les monographies momodernes de Bœlliger, de Nagel et de Hamraer.

point que les autres nations, dont on a parlé depuis le commencement du monde, n'ont jamais atteint et qu'on ne saurait même concevoir \ » On serait tenté de croire que de telles mœurs ne peuvent être, même chez les sauvages, qu'une rare et honteuse exception. Mais consultez d'autres voyageurs, et vous retrouverez les mœurs de Taïti aux îles Marquises, chez les autochthones australiens, dans plusieurs tribus de la Nouvelle-Zélande ^

En même temps, vous y verrez la femme jouir souvent d'une grande indépendance, parfois même d'une certaine autorité : aux îles Tonga, aux îles Mariannes, dans plusieurs tribus des Indes occidentales , tout comme chez ces anciens peuples dont les historiens grecs nous parlaient tout à l'heure, c'est par les femmes que s'établissent les parentés et que se comptent les généalogies ; les enfants appartiennent à leur mère et non à leur père ; les femmes participent à tous les travaux des hommes, elles conduisent les pirogues, elles font la guerre, elles siègent dans les conseils ^ Ne retrouvons-nous pas, dans toutes ces relations, comme un écho des récits ou des légendes d'Hérodote ou de Théopompe sur les premiers âges de l'humanité?

Il est temps de clore cette série déjà trop longue de documents. Peut-être cependant me reprochera-t-on d'en avoir omis un, qui, plus imposant à lui seul que tous ceux que j'ai rassemblés, semble leur donner à tous un éclatant démenti: la Genèse nous présente le mariage comme un fait primordial, antérieur à toute société. Oui, sans doute; mais les hommes n'oublièrent-ils pas cette institution divine lorsqu'ils se furent dispersés sur la terre et qu'ils provoquèrent par leur impiété de si terribles manifestations de la colère céleste? C'est ce qu'on pourrait induire des récits mêmes du

1 Cook, 3« Voyage, ch. x, xix (t. IV de la Irad. française); Bougainville , Journal d'un voyage autour du monde, t. II, ch. m.

2 Cook, 2e Voyage, 1. 1, ch. viii ; Dumont-d'Urville , Voyage autour du monde, t. I, p. 549; t. II, p. 337 (2^ éd., Paris, 1849); D. de Rienzi , Océanie, t. II, p. 234 et

3 Dumont-d'Urville, Voyage autour du monde, t. II, p. 141; D. de Rienzi, Océanie, l. I, p. 393; Lafitau, Mœurs des sauvages américainSj 1. 1, p. 535, 563.

livre saint, quand on n'en trouverait pas la preuve dans tous les textes que j'ai cités.

Ainsi, tous nos documents sont d'accord, et voici en résumé ce qu'ils nous déclarent : c'est qu'il y a eu, du moins pour une partie considérable de l'humanité, une première période, période de désordre, et pour ainsi dire, de chaos moral , où les saintes lois de la famille étaient inconnues et où la femme , libre de tout lien , se trouvait livrée en même temps à la plus complète indépendance et à la plus honteuse abjection. Plus tard, par une heureuse révolution, la première et la plus grande, à coup sûr, qu'aient jamais accomplie les sociétés humaines, là famille s'est constituée, et les hommes ont passé de l'état sauvage à l'état patriarcal. Entrons maintenant dans cette seconde période.

D'après toutes les traditions de l'antiquité, la famille n'a été constituée que le jour où les peuples , renonçant à la vie nomade , ont commencé à cultiver les terres et à fonder des cités. Les villes les plus anciennes portent presque toutes des noms de femmes. C'est toujours aux mêmes héros que la légende attribue et l'invention de l'agriculture et l'institution du mariage : Cécrops à Athènes, Odin chez les Germains, Fo-hi en Orient, donnèrent chacun à leurs peuples ce double bienfait. A Rome, c'était la déesse de l'agriculture qui présidait aux cérémonies nuptiales et punissait les divorces ^

Ce n'est pas, en effet, chez ces tribus primitives, qui n'avaient d'autres demeures que leurs chariots toujours er-, rants^, que pouvaient s'établir les mœurs régulières et les liens indissolubles de la famille. A chaque émigration nou-j velle , les enfants laissaient loin d'eux les tombes oii repo-j saient leurs pères; nulle génération, chez ces peuplades

1 Athénée, XIII, 2; Virgile, IV, v. 57-59, et Servius , hic; Ynglinga saga, 5] (Heimskraingla, Leipsick, 1835).

2 'Aaa^o'êtoi.

mobiles, ne laissait de trace après elle, et comme on n'avait pas d'ancêtres, on ne désirait pas de postérité. Mais le jour où l'homme , s'attachant au sol , a bâti sa maison et a tracé les limites de son champ , la famille a été fondée * ; car ce n'est pas pour lui seul qu'il a créé un établissement plus durable que lui, c'est pour ses enfants et sa postérité. Le désir d'une postérité, tel a été , dans toute l'antiquité, le premier mobile du mariage, le premier sentiment qui ait imprimé à l'union des deux sexes un caractère moral et une forme régulière 2, '

Une sanction religieuse, les premiers hommes n'en connaissaient pas d'autre , consacra à l'origine ces deux instituj tions primordiales, la propriété et la famille. Les premières 1 maisons furent des temples, les premiers foyers des autels^; ! la femme , gardienne du foyer, partagea avec le mari le soin ; des sacrifices. L'objet de ce culte domestique, ce n'étaient

I point les divinités générales qui régnent sur le monde : chaque maison , chaque famille eut ses dieux à elle ; elle

, adora ses lares, c'est-à-dire ses ancêtres qui, de la tombe

II voisine où ils étaient couchés , continuaient à veiller sur la maison où ils avaient vécu*. Dès lors, le mariage revêtait un caractère religieux et devenait un devoir sacré : car le premier devoir, comme le premier intérêt de l'homme , c'était

I de laisser après lui un enfant qui pût venir chaque jour sacrifier à ses mânes, et aux mânes de ses ancêtres , et adoucir par ce culte funèbre leur triste séjour dans la tombe. Malheur à l'homme qui laisse en mourant une maison déserte et des autels abandonnés ! Son ombre inquiète ne trouvera jamais le repos dans la demeure des morts. Ces croyances et ce culte se retrouvent aux origines de toutes les civilisations, à Rome, en Grèce, en Germanie, dans l'Inde, dans tout

* « Oixiov [jiàv irptùTKTTa , -yuvalKa té, ^o'ùv t' àpOT^pa. » Hésiode, Opéra, v. 405.

2 « Ducere uxorem liberorum quaerendorum causa. » Aulu-Gelle, XVII, 21; Gaïus I, 29. — « Hat^wv £tc' àpoTO) pYiatuv. » Ménandre , fr. 185 (édit. Didot, p. 373). — Lois de Manou, IX, 96.

3 Aedes; Vesta, éarta, pierre du foyer.

* A. Rosbach, die Roemische Ehe, Slutlgard, 1853, p. 33; Fustel de Coulange, la Cité antique, Paris, 1864, liv. II, ch. m.

l'Orient*. Partout, le culte domestique a précédé le culte public, comme l'institution de la famille a précédé celle de l'État; et aujourd'hui même, les peuplades qui en sont encore restées à la vie patriarcale, n'oat pas d'autre autel que leur foyer, ou leur tombe de famille , ni d'autres divinités que les âmes de leurs aïeux ^

Tels sont les sentiments et les besoins qui ont guidé les premières sociétés dans l'organisation de la famille. Nous allons rechercher maintenant, dans la famille ainsi organisée, quelle place occupait la femme, et ici encore nous trouverons une frappante analogie entre l'état primitif des sociétés antiques et l'état actuel de ces nombreuses tribus qui, dans les Indes occidentales, au sud de l'Afrique et au nord de l'Asie, vivent encore aujourd'hui comme vivaient les premiers Hébreux, les Pélasges ou les Germains.

La condition de la femme a subi une transformation complète : en entrant dans la famille, la femine a, en même temps , abdiqué son indépendance et reconquis sa dignité morale. Nous l'avons vue tout à l'heure à la fois indépendante et avilie; maintenant, par un contraste nouveau, nous allons la voir à la fois aussi soumise qu'une' esclave et aussi honorée que le chef de famille lui-même.

La dépendance de la femme n'a jamais été aussi étroite que dans l'ère patriarcale, parce que la puissance du père de famille n'a jamais été aussi absolue. Comme l'on ne connaissait encore aucune autre institution que la famille, l'autorité paternelle pouvait s'étendre indéfiniment sans risquer de se heurter jamais à une autorité rivale. Plus tard, l'État

^ « Ae'. TE/.vo7ïoieïa6ai, viv/.a. toû xaraXiTTelv é'xepov àv6' éauroù ôswv GepaireuTTiv. » Jamblique, vita Pythag., XVIII, 86. Ce sublime précepte n'est que l'expression philosophique d'une croyance populaire répandue dans toute l'antiquité. Manou avait dit avant les Grecs : « Le fils par la naissance duquel un homme acquitte sa dette et obtient l'immortalité, a été engendré pour l'accomplissement du devoir; les autres sont nés de l'amour. » IX, 107, 138. Voy. aussi pour la Perse, Zend-Avesta, III, 230; pour la Chine, Grosier, Description générale de la Chine, Paris, 1787 (2« édit.), t. II, liv. III, ch. xi. Cpr. l'adage romain : « Sacra privata perpétua raanento. » Cicéron, de leg., II, 9.

2 Lafitau, Mœurs des sauvages, Paris, 1724, t. I, p. 573,579; Casahs, les Bassoutos, vingt-trois années au sud de l'Afrique, Paris, 1860 (2o édit.), p. 262-270.

est intervenu ; il a étendu sa protection sur l'enfant et sur la femme, et le pouvoir domestique s'est trouvé dès lors subordonné au pouvoir public. Mais, dans les premiers âges, lorsque les pouvoirs publics n'existaient point encore, le père de famille était seul législateur, seul juge, seul prêtre, et ses femmes, ses enfaijts, ses esclaves étaient tous de même condition , car ils étaient tous sans droit devant lui. C'est le peuple romain qui, dans l'Europe civilisée, a conservé le plus longtemps dans ses lois l'empreinte de cette organisation primitive de la famille. Aussi Gaïus * a-t-il pu croire que la manu?, et la patria potestas n'existaient que dans les lois romaines. Mais si ces institutions, au temps de Gaïus, n'étaient plus connues que des Romains, il fut un temps où elles étaient communes à tous les peuples. Elles ont laissé leurs traces dans l'Inde, o\x la femme et les enfants sont considérés comme la propriété du père de famille^; chez les Grecs, où le même mot' désigne le droit du mari sur sa femme, du père sur son enfant et du maître sur son esclave ; chez les Germains , qui ont retenu non-seulement l'institution de la raanus , mais le mot même : mund, mundium* ; enfin, on les retrouve encore de nos jours chez les tribus de l'Afrique centrale : « Chez les anciens Romains , dit le missionnaire Casalis % la femme était la sœur des enfants du mari. On ne saurait mieux exprimer la position d'une femme mariée au sein des tribus de l'Afrique australe. Quand le Mossouto dit moi et mes enfants , il est bien entendu que la femme compte parmi ces derniers. » L'assimilation de la femme à l'enfant et à l'esclave , tel était donc le principe général à l'époque patriarcale. Je vais en déduire les principales applications.

1 Comm. I, § 108.

^ Yâjnavalkya, II, 175 : « On peut faire donation de toutes ses propriétés, à l'exception de sa femme et de ses enfants. »

3 Kyrios; il en est de même du mot potestas chez les Romains. Le pouvoir de vendre ses enfants à Athènes ne fut aboli que par Solon. Plutarque, Solon, 13.

* Manus et mwnd ont la même racine comme la même signification. J. Grimra , deutsche Rechtsalterthûmer, Gœttingne, 1854 (2<= édit.), p, 447.

^ Les Bassoutos, p. 191.

Le mari acquérait sa femme comme on acquiert une esclave, en l'achetant; le mariage consistait en une vente, le prix était payé au père de la jeune fille. Telle était la seule forme de mariage chez les patriarches de la Genèse comme chez les guerriers chantés par Homère ; on en reconnaît la trace dans la coemptio des Romains , comme dans le pretium nuptiale des tribus germaines, et les lois de Manou, en l'abrogeant, nous en révèlent l'usage dans l'Inde primitive ^ De nos jours, cet usage existe encore chez le plus arriéré de tous les peuples civilisés : en Chine , la vente des femmes forme une branche importante du commerce ^. A plus forte raison le mariage par vente s'est-il conservé chez tous les peuples qui en sont encore restés aux mœurs patriarcales, dans les deux Amériques, depuis l'équateur jusqu'au Cap, depuis le Caucase jusqu'au fond de la Tartarie ^ Chez la plupart de ces peuples, le prix de l'épouse n'est guère i^lus élevé que celui de l'esclave, et, sauf des exceptions dues à des circonstances particulières, il en était en général de même dans la plus haute antiquité *.

En vendant sa fille , le père transférait au mari tous les droits qu'il avait sur elle ^ ; le mari pouvait donc la vendre à son tour. Tel était notamment le droit des anciens Germains, si nous en croyons le plus savant investigateur des antiquités germaniques^. Mais il convient d'ajouter que, dès leur entrée dans la vie civilisée , on voit tous les peuples répudier cet usage barbare. Manou l'abolit dans l'Inde, Moïse en Palestine, Romulus en Italie \ les Chi-

1 Genèse, XII, 16; XX, 16; Iliade, XVIII, v. 593; Strabon, liv. XV, ch. i, n. 54; Aristote, Polit., liv. II, ch. v, n. 11 : « Tots q\ "'EXKwii tS; pva.ua; éwvoûvto ttscj' àXX-nÀwv. »

2 Grosier, Description de la Chine, t. II, p. 264.

^Kleram, die Frauen in den verschiedenen Zonen, etc., Dresde, 1858, t. I , p. 23, 101, 128, 148.

'* Deutéronome, XXII, 29 ; Lévitique, XXVII, 3 .

s « Usor filiae loco erat. » Gaïus, I, 111.

6 « En acquérant le mundium, dit Jacob Grimm {Rechtsalterth., p. 450), le mari acquiert le droit de tuer et de vendre sa femme, tout comme son enfant ou son esclave. »

■f Manou, IX, 46; Yâjnavalkya, II, 175; Deutéronome, XXI, 14; Plutarque, Romulus, 22.

nois eux-mêmes ne Font conservé que dans des cas exceptionnels ^

Ce pouvoir absolu du mari sur la femme conduisait nécessairement à la polygamie ; car le principe de la monogamie suppose des devoirs réciproques, et par suite une certaine égalité entre les deux époux; celui qui achète sa femme peut en acheter plusieurs. D'ailleurs, la procréation des enfants était considérée comme un devoir sacré , et la fidélité à une épouse stérile eût été un crime envers les dieux. Aussi peut-on regarder la polygamie comme un fait général à l'origine des sociétés , et si , parmi les nations civilisées , elle ne s'est conservée qu'en Orient, on la voit régner, chez les barbares , dans les quatre parties du monde ^. L'Europe civilisée elle-même ne l'a abandonnée qu'en lui substituant d'abord une sorte d'équivalent dans la facilité du divorce : on pouvait avoir plusieurs femmes, mais successivement, et le mari d'une femme stérile devait la répudier, au lieu de lui adjoindre, comme en Orient, une seconde épouse; chez les anciens Romains, celui qui épousait une seconde femme était censé par cela même répudier la première^.

La femme, étant la propriété de son mari, devait, à la mort de celui-ci , faire partie de sa succession et tomber au pouvoir de ses héritiers. Le mari laissait-il des enfants, la veuve passait sous la puissance de l'aîné de ses fils ; le mari était-il mort sans postérité , son père , son frère , son oncle pouvait à son choix, ou vendre la veuve à un nouveau mari, afin de trouver dans le prix de revente l'indemnité du prix i d'achat qu'avait payé le défunt, ou la prendre lui-même pour femme, afin de donner ainsi à la famille une postérité. Chez les nations européennes, ce pouvoir des héritiers du

1 Ta-tsing-leu-lee, liv. III, sect. 102 (Irad. Sainte-Croix, Paris, 1812); Grosier, t. II, p. 39.

2 En Asie (Klemm, die Frauen, p. 51, 131); en Afrique {ibid., p. 180); en Amérique {ibid., p. 29, 34); et en Europe, ciiez les Celtes (César, de bello galL, I, 53), les Germains (Tacite, de mor. Germ., 18;, les Scandinaves (Adam de Brème, Gest. Hammaburg. eccles., IV, 21; ap. Pertz, t. IX, p. 377), elles Slaves (Ewers, das œlteste Recht der Russen, Dorpat, 1826, p. 105).

3 Cicéron, de Oratore, I, 40, 56.

mari sur la veuve s'est peu à peu adouci et transformé en une simple tutelle ; mais on le retrouve encore , dans sa rudesse primitive, en Orient et parmi les tribus patriarcales de l'Afrique et du nouveau monde. Chez tous ces peuples règne encore de nos jours le principe que proclamait Manou il y a trois mille ans : « La femme doit dépendre de son père^ de son mari , de ses fils , des parents de son mari ; elle ne doit jamais se gouverner elle-même \ »

N'étant pas maîtresse de sa personne, la femme n'était pas non plus maîtresse de ses biens : ou plutôt, de même que l'esclave , elle ne pouvait posséder aucun bien : tout le fruit de son travail était acquis à son maître, nulle succession ne pouvait lui échoir. Ces principes n'ont point changé en Chine ni chez les tribus barbares, et chez les autres peuples, les Hindous, les Hébreux et les Européens, ils ont laissé longtemps une profonde empreinte^ car le pouvoir du père de famille sur la personne de sa femme et de ses enfants s'est en général relâché plus vite que son pouvoir sur les biens.

Dépouillée, asservie, vendue à prix d'argent ou échangée contre les bêtes d'un troupeau, a-t-il jamais été pour la femme une condition plus dégradante? Et cependant, il n'est pas peut-être d'époque dans l'histoire oii la femme , fille, épouse ou mère, ait été plus honorée. Ce ne sont pas seulement ces Germains grossiers et enthousiastes qu'a dépeints Tacite , qui croyaient voir quelque chos« de divin dans cet être délicat et faible qu'ils avaient le droit de tuer ou de vendre : dans tous les monuments de l'époque patriarcale, dans la Genèse , comme dans les Yédas , comme dans [les poëmes d'Homère ^ on Voit l'influence toute morale de la

' Manou, V, 148; Grosier, Description de la Chine, t. II, p. 38; Lafitau, iWœwrs des sauvages, t. I, p. 557; Klemm, die Frauen, t. I, p. 23; Casalis, les Bassoutos, p. 199.

^ « Une épouse, un fils et un esclave sont déclarés par la loi ne rien posséder par eux-mêmes; tout ce qu'ils peuvent acquérir est la propriété de celui dont ils dépendent. » Manou, VIII, 416. Cpr. Nombres, XXVII, 1-8; Gans, ErbrecU , t. I, p. 118.

3 Lisez surtout, dans la Bible, le chant de Lemuel qui forme le dernier chapitre du recueil des Proverbes. Voy. aussi infy'à, ch. m; liv. II, ch. iii;liv. III, ch. i. Lenz, Geschichte der Weiber im heroischen Zeitalter, Hanovre, 1799.

femme balancer et parfois dominer la puissance matérielle du père de famille ; et , en général , à mesure que l'on remonte le cours des siècles et que l'on s'approche de l'origine des sociétés, l'on voit s'accroître en même temps la dépendance de la femme et sa dignité, son incapacité juridique et son autorité morale. Mais il ne suffit pas de constater le contraste , nous devons essayer de l'expliquer,

La femme était soumise aux volontés d'un maître absolu. Mais quel était ce maître? Un père, un fils, un époux. Si de tout temps l'on a reconnu que le père de famille est, de tous les maîtres, celui qui abuse le moins de sa puissance, cela est vrai surtout de l'époque patriarcale : jamais le pouvoir du père n'a été plus énergique, mais aussi jamais, sans doute, les affections de famille n'ont été plus puissantes pour contenir et tempérer ce pouvoir. En ce temps-là, la famille était tout pour l'homme; en dehors d'elle, il n'avait plus ni patrie ni temple, ni dieux; il ne rencontrait plus que des peuplades et des divinités ennemies^ Tout ce qui, dansnos mille rapports sociaux, se partage aujourd'hui les affections et les intérêts de l'homme, se concentrait alors dans la famille, et la femme trouvait dans son mari ou dans son père bien moins un maître qu'un protecteur.

La femme est souvent assimilée à l'esclave dans les lois les plus anciennes. Mais ce rapprochement nous paraîtra peut-être moins injurieux si nous cherchons le type de l'esclave d'alors, non pas dans le misérable nègre des Antilles, mais dans l'Eumée d'Homère ou dans l'Eliézer de la Genèse. L'esclave et le maître dans l'antiquité n'étaient point séparés par cet abîme que creuse aujourd'hui entre eux la différence de race; l'un et l'autre, égaux par la naissance, appartenaient le plus souvent à deux tribus voisines, et le maître ne devait son avantage qu'à la fortune des armes qui, chaque jour, pouvait tourner contre lui et le rendre lui-même esclave à son tour. Une fois entré dans la famille, l'esclave

* Les mots patrie et maison sont synonymes dans les vieilles lois des Scandinaves. Voy. les textes cités par Wilda, das StrafreclU dei Germanen, Halle, 1842 , p. 243.

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en dcTenait membre * ; il avait sa place à la table commune : il prenait part aux fêtes et aux sacrifices de la maison , et ses travaux les plus pénibles , son maître les partageait souvent avec lui. Les dieux mêmes, et la religion alors se confondait avec le droit, étendaient leur protection sur l'esclave : sa tombe était sacrée -. et il pouvait assister ou même remplacer son maître dans les cérémonies religieuses ^ En un mot, pour l'esclave comme pour la femme , la dureté du droit trouvait son tempérament dans la simplicité des mœurs*.

La femme était vendue au mari. Mais , quelque barbare que cet usage nous paraisse aujourd'hui, nous n'en devons pas moins le considérer comme le premier pas vers la civilisation, comme le premier fondement de la famille. Écoutons un homme qui a passé sa vie au sein de tribus patriarcales : « On ne saurait disconvenir, dit M. Casalis ^, que le mariage par coemption. contracté en présence de témoins, garanti par l'intérêt réuni de plusieurs parties, n'ait été une institution précieuse pour des peuples barbares, que l'absence de principes moraux bien arrêtés exposait aux dangers d'une promiscuité bestiale. Du moment, qu'une femme a légalement appartenu à un homme pour toute la durée de sa vie. la famille a été fondée. » En effet, le mari n'avait garde de répudier une femme qu'il avait chèrement payée. D'ailleurs la vente de l'épouse était toujours accompagnée des cérémonies que réclamait le caractère moral et religieux du contrat; de nos jours, chez les Tartares, c'est le prêtre lui-même qui fixe le prix que le mari doit payer ^ ; dans les premiers temps, à Rome, en Grèce, dans les Indes, un sa-

> Aossi était-il appelé faniUarù, dy.hr.ç. Dans Homère, l'esclave n'est jamais appelé ^crj^jn^, mais oùce-jç.

5 Dig., fr. 2, d4 relig., XI, 7.

5 CatOQ, de re rust., 83 : a Votam pro babas..., eam rem divinam tel sertus , vel liber lieebit faciat ; » Eschjle, Agamemn., v. 1036-10.38.

' Platarqae, CorioUin, 24 : « Kxi -j-ip I/^jûvts Trc/J.f :7:b; tsjî cîxirx; èttuixeiï -rin, i:' aàrcjp-jîzv, xi; tÔ r.v.y<àtz'.t JixÎtt,;, T/jLîsârîp^v i/<:rm.ç ~p3; xÙtcj; xx: rrmMTTtzTi. n Voy. aussi Ihering, Geist des roemischen Rechts , t. H, p. 273.

5 La Bassoutos, p. 192.

^Klonm. dieFrauen, t. I. p. 128.

crifice aux dieux protecteurs du mariage précédait toujours l'entrée de l'épouse dans sa nouvelle demeure '.

Le mari pouvait avoir plusieurs femmes, mais une seule partageait ses honneurs et était maîtresse à son foyer : c'était sa première femme, la femme de sa jeunesse, suivant l'expression des poëmes bibliques ^. Les autres appartenaient à cette première épouse bien plus qu'elles n'appartenaient au mari lui-même; c'est pour elle et à sa place qu'elles donnaient des enfants au mari , si bien qu'elle était parfois considérée comme la mère de ces enfants ^ Ici encore nous invoquerons l'exemple actuel des tribus barbares : les voyageurs modernes s'accordent à dire que les Indiens d'Amérique, quoique polygames, ont un tel respect du mariage que, dans plusieurs de leurs tribus, on n'avait pas vu l'exemple d'adultère avant l'arrivée des Européens*. Quelque exagérés que puissent être ces rapports, nous pouvons du moins y trouver la preuve que la polygamie n'exerce point, dans la simplicité des mœurs patriarcales, la même action dissolvante qu'au sein des nations civilisées.

Telle a dû être, dans ses traits les plus généraux, la condition de la femme au début des sociétés humaines ^ En voyant la simplicité de ces principes communs à tous les peuples, on pourrait se méprendre sur le caractère de ces institutions primitives. Si les lois anciennes nous paraissent en général très-simples, c'est uniquement parce que nous en is^norons les détails. Il en est des coutumes comme des langues , les plus barbares sont souvent les plus compliquées ; les hommes en général ont commencé par la complication , pour n'arriver que fort tard à la simplicité , qui est le produit de l'abstraction. Il est donc probable que ces principes communs sur la constitution de la famille se diversifiaient à l'infini, suivant les différences de races et de cli-

* Rossbach, die roemische Ehe , p. 92.

2 Proverbes, V, 18.

3 Genèse, XYI, 1 et suiv. — Voy. aussi l'exemple d'Hécube chez les Troyens.

♦ Lafitau, Mœurs des sauvages, 1. 1, p. oS8, 380; KJemm, die Frauen, t. 1, p. 31-35. 5 Voy. aussi infrà, Viv. II, ch. m.

mais. Mais les principes généraux seuls peuvent être établis avec certitude ; dans Féloignement où nous apparaissent les temps anté-historiques, on ne peut saisir que les grandes lignes, les détails demeurent confus.

Maintenant nous entrons dans l'histoire. Ici les documents deviennent plus précis; avec les détails, on voit se multiplier les divergences. Chaque peuple, organisé en État, suit une voie particulière ; chaque législation prend une forme distincte et réclame un examen séparé.

* Ce chapitre , écrit avec une grande réserve , présente de lumineux aperçus, mais non une conception systématique. M. Gide se refusait, sur l'origine des sociétés, à une généralisation, qu'il jugeait téméraire. A cette époque, l'érudition moderne n'avait encore produit qu'un grand ouvrage d'ensemble sur la condition des femmes dans les institutions primitives : je veux parler du Droit de la mère de M. Bachofen, que M. Gide a cité en tête de ce chapitre \ C'est un livre extraordinaire, plein d'une immense érudition et d'un génie fumeux, où l'on trouve les imaginations les plus subtiles à côté des démonstrations les plus lumineuses. En réalité, M. Bachofen fut un initiateur : il découvrit des dessous, inconnus jusque-là, dans l'histoire des institutions ^ D'autres l'ont suivi dans cette voie : M. Mac Lennan, le premier de tous, qui publia en 1865 son travail lumineux et magistral sur le « Mariage primitif^ ; » sans connaître l'œuvre de Bachofen , il était arrivé sur bien des points à des conclusions semblables. Depuis, MM. Giraud-Teulon *, Post% Herbert

13, note 1.

2 M. Bachofen a, depuis la publication du Mutterrecht, repris sa thèse dans une série d'ouvrages dont les plus importants sont : Die Sage von Tanaquil, 1870. — Anliquarische Briefe, 1880.

^ Primitive marriage, an inquiry into the origin oftheform of the capture in marriage cérémonies, 1865. Reproduit dans les « Studies in ancient history, London, 1876, » du même auteur.

* Les origines de la famille, 1874. Les origines du mariage et de la famille, 1884.

'^ Die Geschlechtsgenossenchaft der Urzeit %md die Entstehung der Ehe. — Anfànge

Spencer* ont repris le problème, pour ne parler que de ceux qui l'ont abordé directement et dans toute son étendue^. La critique moderne a soumis à une étude pénétrante les usages des peuples restés à l'état sauvage et tous les détails que nous a légués l'antiquité classique sur son plus lointain passé. De ces recherches, malgré des contradictions partielles , il se dégage un certain nombre d'idées et de résultats généraux que nous allons essayer de résumer en quelques mots '.

Il semble que la plus ancienne unité sociale ait été non la famille, mais la tribu. Dans cet état premier, la parenté individuelle aurait été inconnue : l'enfant à sa naissance était uni par les mêmes relations à tous les membres de la tribu dont dépendait sa mère, les seuls degrés que comportât cette parenté communiste , étant réglés par la distinction des générations successives.

Ce primitif état social coïnciderait d'ailleurs avec une large promiscuité sexuelle, ou du moins si, de bonne heure, il s'établit quelque constance, quelque durée dans l'union de l'homme et de la femme, l'inceste aurait alors été régulièrement pratiqué, incompris comme la parenté ellemême. Le premier progrès aurait été introduit dans cette organisation rudimentaire par la pratique de Vexogamie. La coutume établit en bien des lieux que les hommes d'une tribu ne pouvaient s'unir qu'à des femmes d'une autre tribu; ou, le plus souvent, la tribu se fractionna en classes distinctes, le connubium existant de classe à classe, et non entre les membres d'un même groupe : l'enfant était attribué au groupe d'où dépendait sa mère.

des Slaats-und-RecMsleben. — Bausteine fur eine allgemeine Rechfswissenschaft auf vergleichend-ethnologischer Basis.

1 Principes de sociologie, traduct. Chazelles, tome II, §§ 272, ssq.

2 Voyez aussi : Lubbor.k, Origines de la civilisation, édition française; et Morgan : Systems of consanguinity and affmily ofthe human family (Smithsonian contributions to Knowledge, tome XVII. Washington, 1871).

3 On commence même à reconstituer d'après ces données les institutions primitives des races isolées. Voyez : Bernhôft, Staat und Recht der rômischen Kônigszeit, 1882, §§ 34, ssq. — D"" Lothar Dargun : Mutterrecht und Raubehe und ihre Reste im germanischen Rechte und Leben, 1883.

Lorsque s'établit la notion de parenté individuelle, faisant naître la famille ou tout au moins le clan au sein de la tribu, elle eut pour fondement la filiation maternelle; la paternité resta un fait indifférent. La nature même des choses conduisit à ce résultat : la maternité est un fait précis et indéniable; la paternité, au contraire, est un fait mystérieux, non susceptible d'une preuve adéquate, et il fallait bien du temps pour qu'on acceptât les preuves factices et indirectes qui seules lui sont applicables. Au début, c'est la femme et non l'homme qui est la tête, la source de la race, familiae capiit : la seule parenté reconnue, c'est la parenté par les femmes.

Ce système a sans doute régné parmi les diverses races humaines pendant bien des générations : il domine encore de nos jours dans une notable portion de l'humanité. D'ailleurs, cette forme de la parenté ne se rencontre pas seulement chez les peuples qui pratiquent plus ou moins largement la promiscuité sexuelle : on la retrouve à côté de ce singulier mariage, aujourd'hui bien connu, que l'on nomme la polyandrie; souvent même elle persiste d'abord avec l'union monogame, lorsque celle-ci apparaît. Il semble que cette institution ait relevé le rôle social de la femme dans les civilisations primitives. Là oii règne ce droit de la mère, la femme occupe souvent, au point de vue du droit, une position forte et presque dominante. C'est par la femme que la parenté s'établit, et le droit successoral qui suit la parenté non-seulement transmet les biens aux seuls parents par les femmes , mais encore parmi ceux-ci souvent choisit les femmes elles-mêmes à l'exclusion des hommes. La femme paraît au premier rang dans les sacerdoces, et souvent, dans les conseils politiques, à côté des hommes, elle fait entendre sa voix.

Mais si la maternité peut être le centre unique d'oii rayonne la parenté , elle ne peut être le fondement sur lequel reposera la famille*. La parenté par les femmes créa, dans la

' Dans ce système, on ne peut point dire que la famille ait vraiment un chef. Mais les enfants ont cependant un homme pour protecteur naturel et légal : c'est le frère utérin de leur mère qui leur tient lieu de père et dont ils sont comme les

tribu , des groupes peu compactes dont les membres étaient seulement unis par une certaine solidarité pour la défense mutuelle et par les droits réciproques de successibilité. Seule la paternité pouvait constituer la famille, en faire une unité sociale et politique ; le père seul pouvait créer le gouvernement domestique, et donner le foyer familial pour base première à la cité. Son avènement à la vie juridique marque l'un des progrès les plus considérables de l'humanité, et c'est peut-être pour avoir de très bonne heure accompli ce progrès que les Ariens et les Sémites ont pris la tête de la civilisation.

La paternité paraît s'être introduite dans les institutions primitives par des voies détournées ou par des procédés factices; ce fut d'abord un résultat voulu plutôt que la reconnaissance d'un fait naturel. Tantôt on use d'une simulation naïve , on substitue le père à la mère en le soumettant à la fiction d'un accouchement; tantôt on combine une union polyandrique, où tous les fils d'une même mère jouent le rôle de maris à l'égard d'une épouse unique, et l'on attribue à l'aîné tous les enfants qui naissent de ce commerce. L'adoption formelle doit avoir joué un grand rôle dans la constitution ancienne de la paternité, mais ce qui favorisa surtout celleci, ce fut sans doute l'appropriation véritable de la femme par l'époux. Par là, le mari avait sur les enfants de sa femme le même droit qu'il aurait eu sur le part d'une esclave; s'il voulait se reconnaître leur père, il pouvait, en affirmant sa puissance sur eux, donner une sanction juridique à sa paternité. Par là s'expliquent sans doute la capture et l'achat des épouses, qu'on retrouve si souvent comme la forme même du mariage , soit qu'ils représentent encore une réalité, soit qu'ils aient dégénéré en actes symboliques. Mais ces coutumes amenèrent nécessairement l'abaissement réel ou tout au moins l'infériorité juridique de l'épouse et de la femme en général. En même temps, il résulta de là une

fils. Partout où l'on trouve ce trait caractéristique, on peut dire que la parenté par les femmes est seule reconnue, ou que son règne vient seulement de finir.

conception nouvelle de la parenté et des droits de famille, uniquement fondée sur la paternité; c'est la parenté par les mâles, le système agnatique dont le droit romain a subi si longtemps l'impérieuse domination et dont il fournit le plus célèbre exemple , mais qui paraît représenter une phase commune dans le développement des nations progressives. Le droit allait ignorer la maternité, après n'avoir longtemps connu qu'elle, jusqu'au jour où le progrès, déroulant ses transformations, unirait dans un système plus large les deux principes qui tour à tour avaient exclusivement régné sur la famille. Ainsi se constituèrent les groupes de forme patriarcale, qui composent les peuplades Ariennes et Sémitiques lorsqu'elles font dans l'histoire leur première apparition. Si cette généralisation n'est point trop hardie, la famille patriarcale qu'on a pris pour la première organisation sociale serait au contraire le résultat d'une lente évolution.

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