‹ Étude sur la condition privée de la femmeChapitre 5 sur 36 · VJ PAUL GIDE · texte numérisé non relu

VJ PAUL GIDE

puissants effets. La partie consacrée à l'ancien droit français est imparfaite sur certains points; mais l'auteur avait été obligé de tirer presque tout de son propre fonds; et il s'était livré à une étude attentive des textes, à un dépouillement minutieux à l'excès des sources coutumières, qui promettaient un habile ouvrier pour les labeurs de l'histoire du droit.

Le jeune homme avait pénétré trop avant déjà dans les études théoriques, pour ne point chercher à en faire sa profession. Une occasion favorable se présentait. Le concours d'agrégation des Facultés de droit allait remplacer les concours pour les suppléances individuelles, et appelait à Paris les concurrents de tous les points de la France. M. Gide résolut de s'y présenter ; et ce fut bien là un acte de sa propre volonté, car il ne paraît avoir trouvé aucun encouragement, ni dans sa famille, ni près de ses maîtres de la Faculté d'Aix^ Sa timidité apparente cachait urte volonté forte et un esprit ferme. Il vint, sans aucune préparation spéciale , ne s'étant pas encore exercé à parler en public ; et tout inexpérimenté qu'il était, il attira sur lui l'attention des juges^ et gagna l'estime de ses rivaux. L'un de ses concurrents, qui fut nommé le premier à ce premier concours et qui est aujourd'hui l'un de nos maîtres les plus éminents, en a rendu un éclatant témoignage : « Dès cette première apparition, dit M. Bufnoir, il fit une impression très-vive sur ses concurrents d'alors; j'en ai pour mon compte gardé la mémoire très-présente. Mes souvenirs à cet égard sont

1 Voici ce qu'écrivait M. Jules àbauzit, juge au tribunal d'Uzès, dans un article sur M. Gide que publia le journal d'Uzès le 31 octobre 1880. « A cette époque, et c'est pour moi à la fois un souvenir amer et doux , les conseils de mon amitié dévouée contribuèrent à décider son père, qui était loin de s'exagérer les mérites déjà si évidents de son fils, à lui laisser suivre cette carrière. » M. Gide eut toujours la plus vive reconnaissance pour le vieil ami de la famille, qui avait su deviner en lui l'homme qu'il devait être un jour et dont l'appui moral lui avait été s utile à ce moment décisif.

2 Le concours s'ouvrit le 3 novembre 1856 pour 9 places. Les membres du jury étaient MM. Laferrière, président; Pellat, Delpech, Aubry, Taulier, Plougoulm, Pascalis, Valette, Oudot, Blanche, Bonneville de Marsangy. M. Gide fut déclaré admissible aux épreuves définitives.

PAUL GIDE. Vij

confirmés par les notes que j'ai conservées; en les relisant je suis peut-être plus frappé que je ne le fus alors de ce qu'il y avait de personnel dans ses leçons, où se faisait déjà sentir l'originalité d'un esprit qui s'est frayé sa voie propre hors des sentiers battus. S'il ne réussit pas dès cette première épreuve à conquérir le titre qui devait lui ouvrir la carrière du haut enseignement, c'est qu'il lui manquait certaines qualités tout extérieures qu'il n'avait pas songé à se donner*. »

M. Gide revint à Uzès. Il allait de nouveau, dans le milieu où il s'était formé , demander au travail personnel l'apprentissage dont son honorable échec lui avait démontré l'impérieuse nécessité. Il plaida au barreau d'Uzès quelques mauvaises causes, qu'il obtint à grand peine; ce n'était pas là qu'il pouvait assouplir et assurer sa parole. Ce fut encore la famille qui fut le témoin de ses études nouvelles. Trois fois par semaine, pendant un an, son père lui donnait un sujet de leçon, qu'il préparait en quatre heures, comme cela devait avoir lieu pour la première épreuve orale du concours : puis le soir, devant la famille réunie (c'est de son frère alors enfant que je tiens ce détail), il débitait sa leçon et écoutait les observations que lui faisait son père. Cette admirable patience devait recevoir son prix : lorsqu'un second concours, s'ouvrit en 1858 ^ il put entrer en lice armé de toutes pièces. Les juges, aux yeux desquels rien ne masquait plus son talent distingué et puissant, lui donnèrent la première place à l'unanimité des voix^

Si j'ai raconté avec quelque détail la première partie de la vie de M, Gide, c'est qu'il s'en dégage un enseignement profond : elle montre ce que peuvent l'étude personnelle et l'effort individuel; par eux tout est possible, comme sans eux rien n'est fécond.

1 Op. cit., p. 176.

2 Le concours était ouvert pour neuf places assignées de la manière suivante : une pour la Faculté de Paris, deux pour les Facultés de Poitiers et de Rennes, une pour les Facultés de Caen, Grenoble, Strasbourg et Toulouse.

3 Le jury était composé de MM. Laferrière, président; Pellat, Delpech, Aubry, Fpucart, Demolombe, Pascalis, Laborie, Plougoulm.

VllJ PAUL GIDE.

Reçu le premier au concours, M. Gide était attaché à la Faculté de Paris ; cependant c'était en province qu'il devait professer d'abord. Par une délégation spéciale, il fut chargé d'un cours de droit administratif h la Faculté de Grenoble. Lorsqu'il revint à Paris , au bout de deux années , il dut attendre pendant longtemps l'occasion de remonter en chaire. La plupart des cours complémentaires, qui aujourd'hui permettent aux agrégés d'accéder rapidement à l'enseignement public, n'existaient pas alors. Jusqu'en 1866 on ne put utiliser ce grand talent que dans le labeur ingrat des examens et dans les conférences particulières, alors peu suivies par les étudiants. Cette inaction forcée ne fut point stérile, d'ailleurs ; M. Gide put compléter son érudition et produisit quelques-uns des travaux qui établirent sa réputation comme écrivain.

En 1866 il monta dans une chaire de droit romain, comme suppléant de M. Pellat, et garda cette situation jusqu'en 1870 : il fut alors nommé titulaire d'une autre chaire de droit romain, celle qu'avait occupée M. Démangeât, promu conseiller à la Cour de cassation. L'enseignement de M. Gide fut un événement notable dans la vie de nos écoles : jamais la méthode historique n'avait été aussi nettement appliquée à l'exposition du droit romain. Sans doute le mouvement, qui suivit dans la première partie de ce siècle la découverte des Institutes de Gains, avait eu son contre-coup parmi nous. Sans doute , depuis longtemps on avait repoussé la tyrannie des Institutes de Justinien ; on avait peu à peu oublié la loi du 22 ventôse an XII, qui prescrit d'enseigner seulement le droit romain dans ses rapports avec le droit français. Mais, dans cette rénovation, on avait cherché surtout à retrouver dans leur pureté les règles du droit de l'époque

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