EXPOSÉ THÉORIQUE DU FAIT DE CONSCIENCE RELIGIEUSE ET MORALE
Le fait de l’obligation reste donc seul debout. Il est la substance dernière que n’a pu réduire notre analyse. L'investigation inductive à laquelle nous nous sommes livré s'arrête au point où l'obligation commence, car elle n’y atteint plus. Au témoignage externe s'ajoute le témoignage interne que notre esprit, au dedans de nous, rend à l'obligation. Celle-ci s'impose comme un fait dans l’histoire de l'humanité qu’elle domine et dont elle seule explique véritablement les apparentes contradictions ; elle ne s’impose pas moins dans l’histoire de chaque individu et légitime à ses propres yeux des actes que les calculs de l'intelligence ne justifient pas.
Il nous reste à donner de ce fait une explication théorique qui lui soit adéquate. Nous devons maintenant rechercher son origine probable, sa cause nécessaire, sa nature essentielle, et tâcher à rendre compte des rapports et des différences qui unissent ou séparent la conscience religieuse et la conscience morale, ainsi que du contenu variable de chacune d'elles. Ici surgissent des difficultés si grandes que beaucoup les déclarent insurmontables et se refuseront à nous suivre. Effectivement, nous changeons de méthode; nous n’induisons plus, nous déduisons ; nous quittons le terrain de la constatation des faits pour celui de leur compréhension. Nous abordons le domaine
de l'hypothèse, plusieurs diraient de la spéculation, et la discipline que l'empirisme contemporain exerce sur les ineilleurs esprits est si considérabie que la plupart ne s'imaginent pas qu'on puisse se livrer encore de bonne foi à de semblables fantaisies.
Notre entreprise serait-elle donc illusoire ou chimérique? Ou seulement inutile ? I ne nous parait point. Sans préjuger de sa réussite, nous la croyons logiquement possible et pratiquement nécessaire. Le propre de lintelligence, son besoin essentiel n'est pas de constater, de classer, d’étiqueter, mais de comprendre. Elle marche des choses à leur explication, elle va des phénomènes à leur idée. Cette marche est tellement fondamentale à la pensée, que celle-ci tend constamment à rejeter de son sein les objets dont elle est impuissante à se rendre compte. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de l'ignorunce gratuite que tant de personnes conservent à l'égard des réalités réputées d'ordre surnaturel et de larépugnance instinctive qu'inspire le miracle. C'est aussi la raison pour laquelle la notion du devoir, au sens strict du mot, se retire peu à peu des générations nouvelles: elle ne trouve plus de place ‘dans le cadre où se meut la pensée contemporaine et 1fe correspond plus à aucune de ses intuitions. On lignore donc, ou on lexplique de la manière que nous avons vue. Mais cette explication, ayant sa source dans un ordre de choses hétérogène à celui de l'objet auquel elle s'applique, ne peut que le faire évanoulr.
Tenter une théorie de la conscience qui respecte la nature de la conscience est donc une chose urgente !.
‘ Nous avons été surpris de n’en retrouver nulle part les éléments, ui en France, ni mème en Allemagne. On pose la conscience ou lobli-
Statuer l'obligation est bien; produire son existence dans l’histoire religieuse et morale de l'humanité, la démontrer conforme aux instincts secrets du cœur, c'est mieux ; mais l’œuvre ne sera complète, n’aura quelque chance de se faire accepter et d'acquérir une valeur probante, que lorsqu'elle aura réussi à donner du fait qu’elle propose une idée spéculative qui l’accrédite auprès de la raison. Cette idée sera d'autant plus plausible qu'elle rentrera mieux dans l’ensemble des conceptions qui font lascience du moment. Cest à ce but que nous avons consacré nos efforts. Soucieux d’être écouté, nous avons maintenu dans leurs droits les deux points qui nous semblent définitivement acquis, l’un à la méthode: le rôle de l’expérience dans la connaissance; l’autre à la philosophie : le principe de Pévolution. Nous noustiendrons d’ailleurs aussi près que possible de notre sujet, nous bornant à en esquisser rapidement les contours.
Le plus simple, à première vue, pour le travail que nous: méditons, serait de consulter l’étymologie du mot dans les langués anciennes. Malheureusement il est impossible d'en tirer aucune donnée précise; les racines indiquent tout au plus la nature du fait de conscience en lui-même, mais ne nous fournissent aucun indice de son
gation comme des quantités connues, on en décrit les conséquences, sans que le problème de leur origine ou de leur raison d'être semble inquiéter personne. Cette lacune nous à surtout frappé dans les derniers volumes de M. Ch. Secrétan, Le principe de la morale, et La croyance et la civilisation, qui roulent cependant tout entiers sur le fait de l'obligation. Le seul ouvrage où nous ayons rencontré une préoccupation analogue est celui de M. César Malan sur La conscience morale. Cette étude, une des plus: fortes qu’il nous ait été donné de lire sur le sujet, mériterait d’être mieux connue. Nous la signalons comme un travail avec lequel il faudra compter désormais. Malheureusement le style en est pénible et souvent incorrect.
origine ou de sa raison suffisante. Yu signifie Savoir AVEC; ouveadévai #1 mi, Savoir quelque chose en commun avec quelqu'un, ou aussi, savoir quelque chose de quelqu'un par le témoignage des sens. Zuweadtux 7 éadyrw, être conscient de quelque chose. To auvudés est donc le témoignage ou la connaissance exacte, parfois aussi la conscience psychologique (das Bewusstsein). Plus tard apparaît le mot ouwwidnox, d’une signification originairement semblable à celle de ous. Puis les deux termes prennent en commun le sens plus spécial de conscience morale (Gewissen). xzuidnais est seul employé par les auteurs du Nouveau Testament'. On voit que, dans le cas particulier, l’étymologie ne nous est d'aucun secours, puisque le sens moral de ouwidaou ne lui est pas primitif, mais qu’il est posé postérieurement dans le mot. Ilest donc faux de faire porter directement le 4», comme veulent Baader et Wutke*, sur une co-science que l’âme aurait avec Dieu. La scolastique, du reste, avait déjà inauguré ce sens à propos du cum dans « conscientia », sens aussi arbitraire ici que là, puisque l’histoire du terme latin est à peu près parallèle à celle deson équivalent grec. Tout ce que l’étymologie nous apprend est que la conscience a toujours été considérée comme une aperception immédiate d’où résulte un savoir obtenu par le retour du sujet (ais, CM, ge, con) Sur quelque chose d’intime qui est en lui.
Il faut donc nous tourner ailleurs et voir à trouver plus
1 Pour plus de détails, cp. Hofmann, Die Lehre von dem Gewissen page 75, et Vilmar, Veber die Vehre vom Gewissen, page 203 et sq. dans les Pastoral-Theologische Blætter, 1863, cahier 10-12.
* Handbuch der Ghristliche Sitientehre, 1% vol., page 383.
* Cp. Hofmann, op. cit., page 76.
près de nous ce qui nous échappe au loin. S'il est vrai “que la cause soit dans son eflet, s’il est possible de l’en déduire, examinons ce que serait l'existence de ceux qui uient l’obligation, — s’il y en avait qui fussent conséquents avec leur négation, — et ce qu’est celle de ceux qui l’affirment.
Les premiers n'auraient affaire qu'aux réalités. terrestres et considéreraient nécessairement leur vie personnelle, ou celle de la collection des êtres dont ils font partie, comme le seul but offert à leurs activités ; les seconds, au contraire, ne devront poser d’autres fins à leur vie que celles d’obéir au devoir qui les oblige, quels que soient d’ailleurs, pour eux'ou pour les autres, les conséquences de cette obéissance. Ils sont dès lors en relation avec une réalité nouvelle qui les domine et qui se sert d’eux comme de moyens. À ce titre la conscience jette au sein de la vie humaine un élément nouveau qui n’y était point contenu précédemment ; elle est le sens d’une réalité nouvelle. On pourrait dire qu’elle remplit en sa sphère une fonction analogue à celle de l'œil en la sienne : elle fait briller une lumière qui change l'aspect des choses et leur confère une toute nouvelle signification ; elle est,' pour ceux qui perçoivent Son impératif, ce qu'est au voyant la lunière du soleil, laquelle peut être mise en doute par un ‘aveugle sans que cette suspicion en ébranle l’évidence pour le reste des hommes.
Cette analogie peut être poussée jusqu’au bout sans se rompre. Elle s'applique avec une égale justesse aux deux Caractères qui sont attachés au fait de la sensation ou de l'intuition sensible, dont l’un est de faire apparaître pour le sujet sentant un ordre de phénomènes jusqu'alors inconnu, et Pautre de lui en rendre la présence immédiate.
Il est évident, par exemple, que le monde des sons et des couleurs n'existe que pour les êtres que leurs organes rendent aptes à les percevoir, et qu’il se manifeste chez ceux-ci, — quoiqu'il soit le produit d’une élaboration fort compliquée sur laquelle il est inutile de nous étendre, — avec la pleine certitude d’une présence immédiate. Or l’image normative de la vie qui se forme à l’occasion des impératifs de conscience correspond par ces deux mêmes traits à celle qui se forme à l’occasion de la sensation physique. Il est vrai que cette image ne vit pas dans les âmes sous la forme d’une simple existence, comme il arrive de celle que produit l'intuition sensible, mais elle revêt le mode plus impérieux encore*d’un devoir étre, et, se faisant valoir avec une énergie de tous les instants, démontre par là même sa parfaite immédiateté. Et comme un sourd ignorant sa surdité ne comprendrait rien à la conduite d’une personne qu’il verrait obéir à des sons dont lui-même ne percevrait pas les vibrations, de même l’homme au-dedans duquel ne retentirait la voix d’aucun commandement inconditionnel, devrait considérer ceux qui les écoutent comme des rêveurs ou comme des fous. Quiconque envisage la vie humaine au point de vue des obligations contingentes d’une morale utilitaire et ne cherche que la satisfaction, — soit directe, soit indirecte, — de ses besoins, ne peut que tenir ceux qui croient à la valeur absolue de l'obligation pour des gens qui ajoutent une quantité flusoire au monde réel.
Préciser le résultat de la comparaison que nous venons d'établir entre le fait de sensation et le fait de conscience, c’est dire que la conscience est un sens ou un organe d’aperception, organe semblable en son ordre et parallèle à ceux qui nous relient au monde sensible. Mais si
nous voulons nous entendre, nous prendrons soin de ne pas attacher à ce mot le sens inexact qu'il a dans le langage populaire. Un organe n’est pas essentiellement un membre, une partie distincte et déterminée de l'être ; est avant tout le lieu où s’accomplissent certains phénomènes de réceptivité et d'activité, l'endroit par où le moi est ouvert sur le non-moi pour en recevoir des impressions ou lui faire subir des modifications. —- L'organe n'est rien en soi que la possibilité d’une expérience par voie d'action et de réaction. Il implique l’existence d’un objet extérieur d’où il tire sa raison d’être et son utilité. Supposez l’œil sans la lumière ou sans les vibrations éthériques qu'il transforme en lumière, il serait comme s’il n'était pas et ne donnerait la vue à personne. De même, l’oreille reçoit du dehors des sons qu’elle eût été incapable d'inventer à priori. La sensation n’a rien de créateur, l’aperception spirituelle pas davantage. La conscience, considérée comme organe, n’est qu’une aptitude de l'être à recevoir d’ailleurs ce qu’il ne possède pas en lui-même. Dire que la conscience est un organe, n’est donc rien ajouter à l’homme, mais seulement lui attribuer une faculté nouvelle d’aperception; car un organe n’est une richesse que par son activité, laquelle consiste dans la mise en rapport avec une réalité nouvelle’.
Toutefois la conscience, telie que nous venons de la
1 Cette conception de la conscience n'est pas nouvelle. De fait, elle est contenue déjà dans l'expression de «sens intime » que l’on applique volontiers à la conscience. Plusieurs écrivains l’ont développée mieux que nous, Hofmann en particulier (op. cit., pages 160-187), quoique d’une façon sensiblement différente de la nôtre. Nous ne reprendrons pas les argaments, décisifs à notre avis, qu’il fait valoir à l'appui de sa thèse. Nous nous bornons à y renvoyer ceux de nos lecteurs que nous n’aurions pas convaincus.
caractériser, ne se place pas sur une même ligne avec les organes d'intuition sensible. Elle leur est analogue, mais elle ne leur est pas identique. Elle en diffère par le genre de perception qu’elle fournit, Les premières, nous l'avons dit tout à l'heure, nous font percevoir des relations d'existence et les appliquent à notre sentiment ou à notre intelligence; la conscience, au contraire, nous met en rapport avec un devoir être qui s'empare de notre volonté. La perception de conscience n’est pas celle des phénomènes extérieurs, ni même celle de l'activité interne du moi, mais celle d’un fait réalisé au dedans du moi avant l’apparition de toute activité quelconque, puisque ce fait est perçu comme sollicitant la décision qui inaugure cette activité. La perception de conscience est obligatoire, c’est-à-dire imposée directement à la volonté et antérieure à toutes ses déterminalions. La volonté la subit, souvent en dépit d'elle-même, mais ne la crée pas. Il n’ést en son pouvoir, ni de l’évoquer, comme nous le faisons de nos autres impressions, ni de l'oublier, ni de lignorer, car elle se produit indépendamment de toute initiative -personnelle. C’est donc que l’objet dont elle émane précède la volonté, puisqu'il s'affirme devant elle dès son origine; et qu’il est supérieur à cette volonté, puisqu'il lui impose sa loi.
Reconnaissons-le, c’est là une perception étrangère à celle qu'aucun objet terrestre serait en état de produire. Les plus formidables d’entre eux peuvent écraser ou contraindre, mais obliger, jamais. A peine distinguerionsnous quelque chose d’analogue dans les relations qui unissent les hommes entre eux. Encore cela est-il tout différent. Il peut bien arriver qu’une volonté humaine en oblige une autre, mais non point sans son consentement
OR à LRBENN
préalable, n1 sans s'être accréditée auprès d’elle par mille intermédiaires. Quel sera donc cet objet unique en son espèce, dont nous ne trouvons nulle part l'équivalent, et qui joue dans la vie humaine un rôle si extraordinaire et si prépondérant?
Un coup d'œil rapide jeté sur le caractère distinctif de l'humanité nous aidera peut-être à le découvrir, Car, il faut bien y prendre garde, si l’homme ressemble au reste des créatures dont il concentre en lui les traits épars, au point qu'il a pu être assimilé à l’une d’elles par une science qui se pique pourtant d’exactitude, néanmoins ilen diffère au point que plusieurs ont déclaré infranchissable la distance qui le sépare d’elles.
Et cette différence n’est autre chose que la relation qu'il soutient avec l'absolu. — Le mot d’éternité est au nombre de ceux qu’il balbutie, et sa pensée parfois s'arrête confondue devant un infini qu'elle appréhende, sans jamais achever de le concevoir. Et cela est si considérable qu’on ne saurait en exagérer l'importance. Autour de lui toute la création se meut et $’agite, enfermée dans l’espace, entraînée par le temps; toutes les choses sont éphémères, toutes les vies sont périssables et s’écoulent, avec la sienne propre, irrémédiablement vouées aux phases successives de la naissance, de l’accroissement, et de la mort, L'homme seul, au sein de cet écoulement universel, et malgré le spectacle accablant qu'il a sous les yeux, s'arrête et profère une parole d'immortalité. Mêlé au temps, mais non point absolument entraîné par le temps ; contenu dans l’espace, mais non point absolument enfermé dans l'espace ; seul point fixe dans la marée des êtres, il se dresse, ne regardant qu’à lui seul pour chercher au dedans de lui la norme d’une activité plus
haute, le fondement d’une espérance que tout semble démentir.
Le caractère spécifique de l’homme est de se sentir posé en face de l’absolu. Cette position fait la vérité de son être et la valeur de son existence; il n’en peut sortir sans déchoir. À dire vrai, il n’en sort point. Elle imprime son cachet aux moindres de ses activités et ses pensées les plus habituelles en portent la marque. Pour n’en citer qu'un exemple : la notion du relatif implique celle de l’absolu. Du jour où l’homme a employé ce terme il avait pris conscience de l’absolu'. Non pas qu'il s’en soit rendu compte, sans doute, d’une manière immédiate, mais l’idée de l'absolu était le sous-entendu, plus ou moins vague, de toutes ses opérations intellectuelles. Et l’on ne saurait prétendre que cette idée ne soit que l’hypertrophie du principe généralisateur qui est dans la pensée, le résultat d’une abstraction poussée à son dernier degré. Il faudrait expliquer d’abord par quelle nécessité pressante et commune à tous les esprits, la faculté d’abstraire s’est élevée à une si grande hauteur et quel élan surnaturel lui a permis de franchir l’abime qui sépare le contingent de l’absolu. Et peut-être que ce principe généralisateur luimême chercherait en vain son explication *.
Au reste, le besoin de l'absolu n’est pas uniquement de l'intelligence ; il se retrouve semblable dans le domaine
1 M. Herbert Spencer lui-même, est obligé d’en convenir.
? Il faut reconnaitre, avec M. Liard (La science posilive et la métaphysique, p. 314), «que les sciences du relatif tendent sans cesse à remonter vers l’infini et que la poursuite incessante de l'esprit humain après l’absolu prouve que le relatif ne se suffit pas. » Et conclure avec M. de Pressensé (Origines, p. 100), « que l'éclair de l'absolu dans l'esprit humain, qui lui vient de plus haut, suffit pour en prouver l'existence. »
= Se
de l’art et plus poignant encore sur le terrain de la morale. Il devient là une véritable souffrance. L'homme, altéré de bonheur et divinement inquiet d'un bien suprème qu’il poursuit sans l’atteindre, s'attache tour à tour aux buts les plus divers que lui proposent la nature ou la société, et ne se satisfait en aucun d’eux. Il ne s'empare des objets que pour s’en dégoûter aussitôt, car ils ne lui donnent pas ce qu'il en attendait. Le mystérieux au delà des choses le préoccupe sans cesse, mais il ne le rencontre nulle part. Et l’angoisse dont il souffre lui fait envier le sort de l'animal dont la placide indifférence n’est émue que par la crainte de la faim et la douleur physique :
Il faudrait être brute ou Dieu ! Malheur aux hommes !
crie un poète de notre siècle'. Et, en effet, l’homme étrangement balloté entre le sentiment de sa grandeur et celui de son infime condition, tantôt s’exalte jusqu'à la dignité d’un Dieu, tantôt se dégrade jusqu’à l’abjection de la brute. L'histoire est pleine de ces oscillations, et avant elle la légende en parle déjà. La mythologie profane raconte la guerre des Titans contre les grands dieux, et la Bible, la construction d’une tour qui devait atteindre le ciel. Et l’art, mettant en œuvre ce douloureux contraste, qui est sa matière propre, nous en présente dans le Prométhée Wd'Eschyle et le Faust de Gæthe, les immortels monuments.
L'artiste. a donc raison de placer l'absolu dans la recherche du beau, ie philosophe dans celle du vrai, et le moraliste dans celle du bien suprême. Mais cet absolu
1 Haraucourt, L’âme nue, p. 46.
lui-mêmé, qui éclate ainsi dans la vie humaine et la travaille jusqu’à la déchirer, d’où provient-11?
L'univers tout entier ne suffit pas à le fournir et les phénomènes qui entourent l’homme, qui portent son être et soutiennent sa pensée n’en contiennent aucun pressentiment.
On nous dira peut-être qu’il n’en faut point chercher la source autre part que dans le fait de la liberté humaine. L'homme créé en personnalitélibre possède la faculté royale de se déterminer soi-même. Tandis que les autres créatures n’ont rien que ce qu’elles ont reçu, et dans la forme où elles l'ont reçu, l'homme est rendu capable de participer à sa propre création et de se faire, en une certaine mesure, ce qu'il veut être. De là les hautes prétentions dont il est agité. — Nous sommes loin de contredire à cette conclusion et nous n’entendons mettre en doute ni la liberté, ni la personnalité de l’homme. Mais qu'on nous fasse voir d’abord comment le conscient a pu dériver de l’inconscient et le personnel de l’impersonnel, qu'on nous montre surtout d’où peut surgir cette libre personnalité ? Assurément pas de l’enchaïnement nécessaire des causes qui régissent l’univers dont elle fait partie. La loi de l'être, d'où elle procède et auquel elle demeure intimement unie, est la loi fatale de causalité. Pour y échapper, il faudrait au préalable que l’homme fût sorti du monde. 11 faudrait, pour résister à la pression des phénomènes qui l’étreignent de toute part, qu’il pût se suspendre à quelque point d'appui supérieur, et, pour réaliser cette personnalité, il faudrait qu’un lieu lui fût offert à l'abri du déterminisme cosmique.
Get abri ne serait-il pas justement le devoir et ce point d'appui, l'obligation? En d’autres termes : est-ce parce qu’il est personnel et libre que l’homme conçoit et recher-
che labsolu ? Ou bien n'est-ce pas plutôt parce qu'il a en soi la perception de l'absolu qu’il est apte à se déterminer librement en personnalité libre? Toutes les analogies nous font incliner vers cette alternative. Si le rapport que la science moderne établit entre la connaissance et la sensation est vrai; si l’ètre sentant reçoit tout du dehors, (sans cependaut qu’il se comporte à l’égard de ses impressions d’une manière absolument passive), si l'expérience est à la base de toute certitude, nous serons amené à dire ici encore que l'absolu qui vit dans l'homme est issu d'un absolu extérieur à l’homme, qu'il y a eu entre l’homme et cet absolu un rapprochement primitif, un contact de substance à substance, une sensation, ou plutôt, car le mot devient inadéquat au fait qu'il exprime, une percepüon de l'absolu. Et l'organe de cette perception, nous l'avons signalé plus haut, est la conscience.
Il ressort donc des inférences que nous venons d’établir, que lobjet de la perception de conscience, dont nous cherchions la nature, n’est autre que l’absolu. Nous avions été conduits à considérer la conscience comme l’organe d’une intuition spirituelle analogue, en son espèce, aux organes de l'intuition sensible ; nous pouvons ajouter maintenant qu'elle est l'organe de lintuition de l'absolu. En élle l’absolu est rendu présent à l’homme, par elle il pénètre sa vie et la féconde. Elle est le lieu d'une expérience de l'absolu, le côté par où l'être humain est ouvert sur un ordre de choses nouveau, qui se caractérise, par rapport à celui des phénomènes sensibles, comme celui üe la substance, de la cause première, de la réalité en soi. RATE
De là, la certitude particulière qui est le propre de cette perception. Tandis que toutes les autres peuvent être
impunément tenues pour douteuses et que souvent même il en faille douter, la certitude de conscience ne souffre point d’être discutée. Elle ne peut l’être de bonne ‘foi, car elle ne doit pas l'être. Quiconque la suspecte, se rend coupable envers soi-même d’une sorte de déloyauté intime. Son évidence est celle de ce qui doit étre, c’est-àdire, de ce qui, quoique pouvant m'être pas, est plus certain même que l'existence empirique du sujet auquel elle se manifeste. Toutes les existences sont contingentes, tous leurs modes sont relatifs ; elles se réalisent diversement suivant l'ensemble des causes qui ont concouru à les produire ; mais le devoir étre qui est dans l'obligation propose invariablement son impératif comme ce qui importe avant tout, quelles que soient d’ailleurs les circonsfances ou les situations du sujet. De là vient que ceux qui se rendent à cette évidence la tiennent au-dessus de toutes les autres, et peuvent, le cas échéant, les lui sacrifier sans perte appréciable. Car la certitude de la perception de conscience, qui participe à la nature absolue de son objet, répond aussi à ce qu’il y a de plus profond dans l’âme, à ce qui, en dernière instance, constilue notre vraie dignité. — Tandis que les perceptions sensibles ne s'adressent qu’à l’animal supérieur qui est dans l’homme, celle de conscience s'impose à l’homme qui est dans l'animal humain. Il peut m'être assez indifférent que mes ‘sens m’abusent, que les objets du monde physique ne soient pas en réalité ce que je me les représente; mais toute l’idée que j'ai de moi-même, toute ma valeur personnelle dépend de la certitude du fait de conscience. Sa vérité me fait vivre, son erreur me ferait mourir. Or le suicide m'est interdit.
Et cependant, par un paradoxe étrange s’il n'était
l'expression d’une vérité sublime, cette évidence qui surpasse toutes les autres, est une évidence de foi: quoiqu'impérieuse, il faut la croire, car elle se manifeste à la volonté, et la volonté, qui cesserait d’être volonté si elle cessait d’être libre, ne se soumet à rien qu’elle n'ait d’abord librement affirmé. Il n’est pas dans sa nature d'être contrainte, il faut donc qu'elle croie ‘. L’absolu seul est digne de susciter une foi semblable, et la volonté seule est capable d’y acquiescer.
‘ En résumé, la conscience est l'organe d’une intuition spirituelle dont le mode est la foi. Les deux facteurs qu'elle met en présence sont, du côté objectif, l'absolu, et du côté subjectif, la libre volonté de l'homme; le résultat en est l’obligation. Elle entraine une évidence immédiate, mais librement consentie, dont la négation reste possible, mais dont la suspicion n’est pas permise.
Ils’ensuit que la conscience n’est rien d’inné en l’homme. Elle n’sst pas une quantité à priori, encore moins ‘une voix de Dieu, ou une connaissance du bien et du mal. Elle est l’endroit par où l’homme entre en contact avec l'absolu, le lieu où il en fait une expérience constante, certaine, obligatoire. Pour se traduire en connaissance, cette expérience, ainsi que toutes les expériences, doit être soumise à un travail de Pintelligence sur lequel nous aurons à revenir.
{Nous n'avons indiqué jusqu'ici que les raisons subjectives pour lesquelles le contact de l'absolu est perçu sous forme obligatoire. On verra, quand nous serons arrivé au contenu de la conscience religieuse, que les raisons objectives sont tout aussi péremptoires. Le sujet est obligé parce qu’il est volonté, et l'absolu peut obliger parce qu'il «est également volonté. De volonté à volonté, il n’y a qu'une relation possible : celle de l’obligation. :
PO
La raison d’être de la conscience se trouve, de même que celle dés’autres organes, dans la limitation de l’homme ; sa possibilité découle de la perfection de vie qu'il réalise.
L'homme est une créature dérivée, un être fini; à ce titre ilne possède rien en propre, la source de son être n’est pas en lui-même. Il ne peut soutenir une existence qui ne lui appartient pas, et prolonger une durée dont il west pas le maitre, si ce n’est par l’activité incessante de ses organes d’aperception et la perpétuelle réceptivité à l'égard du non-moi. L'activité réceptive de la conscience joue, relativement à ses quantités spirituelles, un rôle tout semblable ; elle le maintient avec labsolu dans un rapport qui est la condition même de sa vie personnelle.
La faculté nouvelle de la perception de conscience est rendue possible, à son tour, par la haute position que l’homme occupe dans ensemble des choses créées. Dernier chaîinon de la série ascendante des créatures, porté par toute la suite des êtres qui Pont précédé et dont il incarne le type définitif, poussé jusqu'aux limites extrêmes de la vie naturelle et psychique, acculé pour ainsi dire en face du suprasensible, entraîné par le même courant qui fit passer l’existence inorganique à l'existence végétale, et celle-ci à l’existence animale, l’homme devait s'ouvrir au monde nouveau vers lequel tendait en lui le devenir cosmique et pour l’intuition duquel il possède désormais une perfection de vie suffisante. Avec lui l’évolution trouve son terme et va rejoindre l'absolu dont elle procède. La conscience est l’organe de cette jonction !.
i De tout temps le pänthéisme, et dernièrement le panthéisme
théologique, (Morheincke, System cer theologsichen moral, p. 159) a cherché à faire de la conscience le lieu où Pesprit absolu
La théorie que nous exposons du fait de conscience n’est done pas contradictoire aux exigences d’un évolutionnisme sainement compris et qui maintiendrait nette et ferme la notion de la puissance; elle s’y adapte bien plutôt. Elle pourrait même l’accréditer en quelque mesure auprès de ceux qui tiennent les postulats de la moralité pour plus certains que les acquisitions de la science. Il n'est nullement absurde de penser que l'être évoluant n'arrive. qu’à son degré suprême à la capacité d'éprouver un sentiment tel que celui de l'obligation ; et la genèse de cette obligation elle-même, comprise de la manière que nous avons esquissée, s'appuie sur des analogies que l’empirisme serait
mal venu à nous contester. La perception de l'absolu, la
formation du nouvel organe qui doit l’effectuer, la dignité supérieure à laquelle s'élève le sujet quila réalise sont des faits conformes aux prémisses philosophiques de l’évolution et ne font que d'appliquer en un nouveau domaine la loi darwiniénne de adaptation au milieu ambiant. Ces faits se produisent à toutes les phases de la vie physico-psychique; pour que leur reproduction dans l’ordre spirituel devint possible, il fallait simplement que l’évolution fût arrivée en l’homme à une perfection de vie accessible aux influences * d’une réalité nouvelle.
S'il nous suffisait d’avoir rendu compte des faits qui sont à la base de l'obligation, notre tâche serait achevée. Mais l’obligation va bien au delà d'elle-même, se ressaisit lui-même. Il va sans dire que notre conception diffère totalement de la conception hégelienne. S'il y a évolution, ce n'est pas celle de l'absolu, qui est immuable, mais celle de l’être dérivé. Et, bien loin que ce soit l'absolu qui prenne conscience de soi dans l’homme, c’est l’homme qui prend conscience de soi dans l'absolu. Il y a une
différence.
! M. Drummond dirait, « aux environnements ».
elle ne reste point stérile et, s'emparant de la vie humaine, elle yexerceune action dontles conséquences sont incalculables.
Elle se manifeste particulièrement dans deux directions principales, qui sont celles de l'obligation religieuse et de l'obligation morale proprement dite. Nous devons ly suivre, l'y étudier et voir si la conception qui nous a guidé jusqu'ici peut s'appliquer encore à la compréhension de ces deux phénomènes. Ce qui explique la cause expliquera-t-il l'effet? Telle est la question qu'il nous reste à résoudre.
Avant de l’aborder toutefois, assignons rapidement sa place à la conscience psychologique. Elle semble être l'apanage exclusif de l’homme et doit se trouver, par conséquent, en des rapports quelconques avec l'obligation. Nous estimons que ces rapports sont de cause à effet, et que la conscience du moi est le premier résultat du contact de l’être avec l'absolu.
.L’essence de la conscience psychologique estle sentiment de l’unité du moi, la perception de ses différentes activités du point de vue d’un centre unique dont nous disons je. Or, cette unité centrale, d’où viendrait-elle, sinon de Pintuition primordiale de conscience ‘. Si le moi, dans ‘sa projection au dehors, ne rencontrait que le monde, il est douteux qu'il lui fût possible d'arriver jamais à la perception consciente de soi-même. Car l’action du monde est multiple, diverse, mobile, intermittente, impuissante par cela même à donner le sens de -ce qui est un, elle tend plutôt à l’'émiettement de toute unité organique. La limite que présente la nature physique est trop incer-
1 Voir sur ce point César Malan, op. cit., p., 29-31.
ap eu
taine, trop extensible, trop variable pour que le moi, qui s’y heurte par des sensations successives, soit amené sur ce chemin à la certitude de sa permanence et de son identité. Pour que l’'individualité en vienne à se concevoir comme séparée des choses, à se ressaisir dans l’intégrité inviolable de son for intime, il faut qu’elle aille donner contre un obstacle unique, constant, toujours semblable à soi, qui l’arrête sans la rompre, l’affecte sans la disjoindre; cet obstacle ne peut être que l’absolu. Cest lui qui, par l'obligation qu’il impose, ramène l’expansion spontanée de l'être au dedans des limites de sa virtualité et crée ainsi un vouloir-être réfléchi, c’est-à-dire la volonté libre ‘. Il n’y a point de conscience de soi sans liberté ?, et la liberté ne saurait se fonder que sur l’obligation *.
1 Nous ne décidons pas si la liberté est latente dans la spontanéité, ce qu'il nous paraîtrail raisonnable d'admettre. (Gp. sur cé point la brochure de M. A. Sabatier, Essai sur l’évolution et la liberté).
? Si je ne suis pas libre, que suis-je ? Le lieu nécessaire d’un ensemble de phénomènes également nécessaires, l'endroit par où passent certaines forces naturelles qui ont existé avant moi, qui existeront après moi et que je ne suis pas. Je n’ai aucun droit à appeler moi cette part de la substance universelle qui revêt momentanément la forme de mon organisme et qui m'est étrangère. Et cependant il n'existe aucun homme, en aucun temps, en aucune situation, qui n'ait dit moi avec une invincible obstination. C’est donc qu’il y a une liberté.
3 Produit au cours du temps, j'apparais à un moment donné; je ne suis rien par moi-même, je suis tout par ce qui m'a été transmis; je pense, je sens, je souffre ou j'ai du plaisir suivant le nexus inflexible des causes et des effets, et j'ose affirmer que je suis libre? Mais si je
ne suis pas libre, d’où vient que je nomme je l’ensemble d'intensités en mouvement qui sont le mécanisme de mon être? — II y a un dilemne irréductible : si la liberté tombe, le moi reste inexplicable ; si lé moi existe, ce qui est prouvé par le langage, d’où peut provenir la liberté ?$i l'homune est un organisme de forces nécessaires, soumises à des lois nécessaires, la liberté, irréalisable au dedans de la vie physico-psychique, ne peut s’accomplir que dans le domaine supérieur de l'obligation. g
SA RCE
Là seulement elle devient, non pas compréhensible, puisque la liberté sera toujours réfractaire à l’entendement dont elle contredit les lois, mais possible et réalisable. Aucun autre asile ne la peut abtiter, puisque la loi fatale de causalité occupe et remplit la totalité de l'existence spaciale et temporelle. Pour se paritaire et entrer en possession d'elle-même, la liberté devait échapper aux catégories terrestres et s’enfuir jusqu'aux régions sereines qui avoisinent l'éternité.
Mais la conscience psychologique ne revient pas toute nue du lieu de son élaboration. Ce n’est pas impunément qu’elle a touché de si près à l’absolu; elle garde de ce contact une sorte d’éblouissement dont le souvenir ineffaçable se traduit par une préoccupation morale et une inquiétude religieuse. En prenant canscience de soi, l’homme est devenu conscient du devoir et de Dieu. Il Pest devenu du même coup, par un acte unique etindivisible, bien que là faculté lui reste, suivant son tempérament et l'esprit qui l’anime, d’incliner tour à tour davantage vers la morale ou vers la religion.
Il est facile d'apprécier combien les voies que nous avons suivies nous ont écarté des conceptions courantes de la philosophie, combien, en particulier, nous sommes loin des deux penseurs qui font autorité en la matière : Kant et Schleiermacher. Kant, plus soucieux de morale que de religion, plaçait à la base de l’ordre moral la loi abstraite ! d'un impératif absolu, exigeant de la part de l’homme une activité absolue. Il était amené par là à ac-
1 Abstraite nécessairement, puisqu'il l'avait déiibhée, des conditions de son existence et séparée des réalités qu'elle exprime. Nous verrôns plus bas combien la loi morale, loin d’être primitive, est un phénomène dérivé. ML
centuer le rôle énergique du sujet moral et ne conduisait à la religion que d’unemanière détournée. La loi morale possédait en soi sa raison suffisante, et Dieu n’était qu'un postulat. Schleiermacher, se plaçant à l'extrême opposé, statuait à l’origine de la religion le sentiment de l’absolue dépendance. La relation de passivité pure qui en découlait, et qui devait unir l’homme à Dieu, rendait la morale sinon impossible, du moins problématique. Tous deux avaient saisi une part de la vérité, mais la vérité partagée n’est plus la vérité et ne suffit plus à son mandat. :
Au contraire, si la cause intime du phénomène religieux et moral est celle que nous avons indiquée, si elle se irouve dans une expérience originelle de l’absolu, c’est-à-dire dans un rapport qui suppose à la fois l’activité et la passivité du sujet, nous aurons compris la morale et la religion dans leur simultanéité historique et nécessaire. L'obligation n’est plus alorsle point de départd’aucun postulat, mais l'endroit où l’on possède, au moyen d’une perception immédiate, la réalité transcendante del’absolu. Dieu n’est plus un postulat du devoir, comme pour Kant, et le devoir n’est plus un postulat de l’existence de Dieu, comme pour Schleiermacher ; mais les deux facteurs sont donnés ensemble par une seule intuition, dans leur unité principieile et véritable. Cette unité n’exclut pas des différences qui vont maintenant nous occuper.
Revenons au fait d'obligation. IL est le résultat de la volonté affectée par l'absolu. Or la volonté est toujours concrète. Elle est dans une activité perpétuelle, elle veut sans cesse. — L'obligation, s'imposant à la volonté active, va sortir de l’abstraotion où notre étude l’avait laissée jusqu'ici, et prendre corps en acquérant un contenu qui
ne saurait être autre que les déterminations spéciales de cette volonté.
Rappelons-le, l'obligation en soi est vide et purement
formelle. Elle n’est ni une idée, ni une loi, ni une connaissance ; mais un contact, un sentir de l’absolu, un fait d’aperception spirituelle. Obscure en soi,elle demande à être interprétée pas un travail intellectuel. Placée à l’origine de la volonté dont elle constitue l’expérience fondamentale, elle préside à ses manifestations discursives, et c’est la fonction de la pensée réfléchie de ramener à son point de départ chaque initiative volontaire afin de la rendre consciente d’elle-même ‘. L'obligation ne s’arrange point d’une obéissance aveugle, elle réclame une soumission consentie, laquelle procède nécessairement d'un examen préalable. Nous ne doutons pas de l’autorité obligatoire, mais nous cherchons à lui donner à chaque fois une expression adéquate. Nous n’y parvenons souvent qu'à la suite d’une délibération prolongée. Nous avons le sentiment intérieur d’un devoir-être que nous devrions accomplir ou que nous avons violé, mais nous ne réussissons à le définir qu'après un instant de méditation *. L'obligation est donc appelée à s’actualiser d’une manière progressive au dedans de l'être moral. La raison, l’appliquant aux activités successives du sujet,. formulera peu à peu des jugements moraux, dont l’inté-
! Cest dans ce retour sur soi de la volonté qu'il faut voir la signification et la portée véritable des particules conjonctives (cv, cum, ge, con) que l’étymologie du mot conscience nous présente dans tous les idiomes. Et, par un miracle d’exactitude, la seconde racine indique en même temps la part de l'intelligence (edoc, scientia, wissen, science) dans le rapport établi entre l’affectation initiale de la volonté et ses déterminations subséquentes.
? Noir la belle exposition de M, César Malan, op. eit. 69 - 81.
grante s’exprimera dans la loi morale. Celle- ci tiendra son autorité du sentiment d'obligation, mais aura pour objet unique (nous ne parlons pas encore de son contenu }) les diverses activités de l’homme,
À première vue, cet objet semblera trop variable, peutêtre, pour rendre compte de la fixité relative et de la permanence qui se retrouvent au fond des morales humaines, et notre théorie paraîtra devoir expliquer mieux la diversité des préceptes moraux que leurs éléments communs. Une étude plus attentive nous persuadera cependant bientôt du contraire. En réalité l’homme ne peut agir que dans l’enceinte d'un cercle assez restreint, et ses actes se groupent en quelques catégories principales dont il ne peuts’écar-
. ter arbitrairement sans porter atteinte au principe de son existence. La liberté d'action dont il dispose n’est pasilimitée; elle a des bornes relativement étroites qui sont dictées par la place que l’homme occupe dans Punivers. Il a des antécédents dont il ne peut abstraire sous peine de travailler à s’anéantir. Avant d’être arrivé à se saisir luimême dans sa forme définitive, il a passé par toutes les métamorphoses de l'être dont l’évolution marche suivant le type constant d’un organisme individuel en voie de perfectionnement. La structure de cet organisme, les facultés dont il est doué, les loïs qui le régissent n’ont rien d’accidentel et ne dépendent point du bon plaisir de l’homme. Elles ont leur source profonde bien loin derrière lui : elles existaient bien avant son apparition sur la surface au globe; elles appartenaient déjà à tous les organismes inférieurs dont, tout en se perfectionnant elles-mêmes, elles dirigeaient vers lui la lente évolution. S'il ne veut pas aller à contre-fin de la direction générale des choses et nier en soi-même le but de la nature, l’homme devra respecter
les conditions qu’elle pose à son existence et se soumettre aux activités qu’elle réclame. Bien plus, il devra les accepter librement et s’employer de bon cœur à les réaliser. Car le mouvement de l’évolution ne s’arrête pas à lPhumanité, il se poursuit en elle et continue, quoique sous une forme différente, à faire valoir ses droits. L’homme n’est rien qu’il ne doive devenir. Pour lui, cesser de devenir serait cesser d’être. Il n’2xiste que pour vivre; or la vie n’est rien, sinon l’incessante actualisation des énergies qui sont déposées en nous, l'épanouissement des germes latents qui dorment au sein de notre être et la mise en œuvre successive des capacités virtuelles qui sont les nôtres. Le travail de la vis est de développer et de produire, c’est-à-dire de mettre au dehors et d’achever, travail qui ne peut s’accomplir que suivantles règles précises et constantes d’un organisme déterminé.
Plus encore. Aucune vie individuelle n’est solitaire; aucune vie ne saurait s’isoler longtemps de la vie générale ; aucune vie re possède en soi sa raison suffisante. Toute vie dérive d’une vie antérieure et tend inévitablement à se perdre dans une vie nouvelle. L'homme, engagé dans un devenir perpétuel, n’est pas moins inextricablement lié aux exigences d’une solidarité à laquelle il ne peut se soustraire. Membre de l'humanité dont il a tout reçu, il lui consacre en retour, même inconsciemment, tout ce qu’il a. Il se retrouve et se reconnait dans ses semblables ; leurs intérêts sontles siens propres. Il ne saurait se vouloir sans les vouloir avec lui, ni s'affirmer sans les affirmer en même temps!:
En un mot, l’homme, créature organique et progres-
1 Voir le magnifique développement de la notion de solidarité chez M. Ch. Secrétan, Principe de la morale, p. 137-169.
ES
sive, placé dans un milieu organique et progressif duquel il est étroitement solidaire, devra, pour ne pas tomber en dehors des conditions de son existence, devenir en fait ce qu'il est en puissance, et confirmer la loi de solidarité qui l’unit au monde et à la société de ses semblables. Progrès individuel et progrès collectif, affirmation de soimême dans l'affirmation des autres, telles sont les normes inviolables qui président aux activités humaines. A vrai dire celles-cine s’en écartent pas sans être aussitôt châtiées de cet écart. La nécessité même des choses pousse à leur obéissance ; un secret et sûr instinct, antérieur à tout raisonnement, y ramène invariablement !. Cette nécessité reconnue, ces instincts rendus conscients, ces normes pénétrées par l'intelligence nous donneront la matière première de la morale et fonderont la possibilité de l’utilitarisme.
L’utilitarisme, en effet, comme système de morale scientifique, ne se maintient, ne conserve une sorte de cohés sion et, malgré son manque absolu de principe régulateur, ne se légitime devant un si grand nombre d’esprits que parce que la moralité est contenue en germe dans l’organisme cosmique, dans l’organisme social et dans l’organisme individuel, et que les relations réciproques que soutiennent ces organismes sont régies par une nécessité ontologique qui découle de leur nature même.
Que si maintenant, au-dessus des mille rapports qui unissent les hommes aux hommes et à l’univers, au-dessus des activités innombrables que dirige un courant unique et que règle une loi nécessaire, vous faites briller l'éclair
1 Cest ici l’origine et la cause des instincts moraux que le transformisme moderne reconnaît chez l'animal et qu'il place, avec raison, à la base de la moralité humaine.
de l'absolu, vous arriverez à la moralité véritable. Ce qui s'accomplissait d’une manière inconsciente ou fatale deviendra l’objet d’une libre adhésion; les rapports imposés par la nécessitè prendront, à la lumière de cet absolu subitement entrevu, un caractère nouveau d'obligation et de : liberté. Ce que l'instinct se refusait à commettre et que la réflexion avait déclaré nuisible, deviendra coupable; ce que l’instinct accomplissait spontanément et que la réflexion avait statué utile, deviendra bon. l'affirmation de l’ordre naturel, devenant obligatoire, sera nommée bien; et la négation de ce même ordre, devenant répréhensible, sera appelée mal. On parlera dès lors du bien et du mal comme de ce qui doit être absolument ou de ce qui absolument ne doit pas être. L’intelligence, comparant l’obligation à la série des activités particulières, formulera des jugements moraux, dont l’expression sera dans chaque cas un devoir déterminé. Ces jugements et ces devoirs, issus du rapprochement d’une obligation unique avec des actes organiquement conditionnés, ne différeront point essentiellement l’un de l’autre et ne pourront se contrarier en principe. Réunis et codifiés par une opération subséquente de la pensée, ils se ramèneront tout naturellement à l'unité supérieure de la loi morale. Cette loi, contenant en elle la somme de toutes les obligations possibles, exprimera la relation centrale que l’homme (en vertu de sa nature propre qui est d’être organique, progressive et solidaire) soutient avec l'absolu et de laquelle procéderont génétiquement tous les impératifs particuliers.
Nous venons de décrire les différentes fonctions (intellectuelles et morales ) que le langage populaire assigne à la conscience morale proprement dite. Notre façon de comprendre la formation de cette dernière nous permet