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subsiste donc, et la seule fin apparente de mon existence est de mettre au jour des êtres semblables au mien qui recommenceront ce que j'ai fait avant eux, produisant à leur tour des êtres nouveaux, lesquels reprendront en leur temps la série des phénomènes que J'ai moi-même traversés. C’est un cercle fermé où tout retombe sur soi ; un jeu frivole où tout apparaît, passe, fuit et revient, pour reparaitre encore, éternellement semblable ; un monstre incompréhensible qui s’engendre et se dévore à mesure, sans fin, sans trêve.
Cependant, au sein de cette alternance dont on cherche vainement la cause raisonnable, un progrès s'effectue. L'homme s'efforce vers une vie plus complète; il s'empare de la terre comme d’un héritage et s’y établit à demeure. Il prend possession des richesses du globe, théoriquement par la science, pratiquement par l'industrie. L'art nait et s'applique à l’enchantement de son imagination et au confort de son existence. L’opulence devient le lot de queiques-uns, un bien-être médiocre le partage du plus grand nombre. Les conditions de la vie sont moins dures et la somme des Jouissances plus facilement accessible. Le perfectionnement est incontestable. Mais s’est-on rapproché pour cela d’un but quelconque? Y a-t-il un point d’arrêt au cerele où nous tournons? Une issue au cachot de notre vanité? — Chaque génération, après avoir joui un instant des biens que d’autres lui avaient préparés, les lègue aussitôt à une génération nouvelle, car elle s’en va mourir, emportée qu’elle est par la fuite des choses. Et l’homme, perpétuellement avide d’un bonheur qu'ilne peut retenir, demeure à l’apogée de la civilisation ce qu’il était à son origine. L’humanité sans doute progresse, mais le sort de l'individu, au cours de ce progrès, ne s’améliore
pas sensiblement, puisque le bien suprême auquel il aspire, et qui seul pourrait apaiser son âme, lui échappe aujourd'hui comme hier, lui échappera demain comme aujourd’hui.
L'obligation elle-même, posant son empreinte sur cet ensemble d'activités futiles, accomplit une œuvre mauvaise et dérisoire, car elle ajoute encore aux tourments d'une existence arbitraire ceux d’une vaine liberté et d’une responsabilité absurde. 11 faudrait lui vouer une haine mortelle pour le mal dont elle est cause et pour les droits irrationnels qu’elle s’arroge sur l’homme.
En fait, l'obligation est incompatible avec une concep- : tion purement eudémoniste de la vie. Si celle-ci doit s’écouler toute dans ia poursuite des jouissances terrestres, 1l faut écarter l’obligation comme un élément superflu et même dangereux, car elle est hostile au plaisir, et la discipline qu’elle exerce ne va pas de pair avec la joie des sens. Je devrais donc en abstraire délibérément. Mais cette abstraction n’est pas possible puisqu'elle n’est pas permise. Loyalement je ne puis nier ce qui m'oblige. L'obligation me lie à l'instant même où elle se fait sentir. Le premier devoir qu’elle me dicte est de croire en elle, le second de m'abandonner à ses impératifs. L'obligation à laquelle je me livre, et pour laquelle je renonce aux seules certitudes que j’aperçoive sûrement, devra donc, sous peine de me précipiter dans le vide, me fournir un terrain nouveau où je puisse prendre pied, m’entrainer après elle dans un monde conforme à son essence et me dégager ainsi des liens qui m’assujettissent à la vanité des choses contingentes. Et véritablement, le principal effet du devoir est de soustraire la volonté qui s’y range aux nécessitations du monde phénoménal et de lui ouvrir un monde
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supérieur où elle entre revêtue elle-même d’une dignité nouvelle. Une telle volonté agit encore au milieu des créatures qu’elle prend pour objet de ses énergies, mais elle se sépare de toute autre volonté en ce que ses motifs lui viennent d’ailleurs. Elle ne les trouve plus dans la satisfaction des sens ou dans la recherche de l'intérêt personnel, mais les reçoit directement de l'obligation et n’en est redevable à personne. L'amour du plaisir et la crainte de la douleur ont perdu sur elle leur pouvoir absolu. Une puissance souveraine, dont elle dépend uniquement, la dirige, et, lui permettant de rompre la chaine inexorable des causalités cosmiques'quitient asservistousles êtres vivants, l’isole d’une façon miraculeuse et lui assigne parmi eux une place surnaturelle.
Et comme le motif de l’activité morale n’est pas dans le monde sensible, sa sanction n’y est pas non plus. Il se pourrait que, faisant le bien par devoir, je ne réalise autour de moi que le malheur. Mon acte n’aura pas cessé d’être bon pour cela et, strictement parlant, Je n'ai point à évaluer ses résultats prochains, lesquels sont l’expression phénoménale d’un vouloir qui ne ressortit plus au phénomène. Ce vouloir seul m'importe, seul il fait partie de moi-même. Sa valeur ne peut être jugée par des manifestations externes, souvent inadéquates, mais seulement par le motif dont il s’est inspiré et dont l'obligation intime qui retentit au dedans de moi reste l’unique appréciateur. Le jugement des hommes ne in’atteint plus, je dépends d’un nouvel ordre de choses cù ma volonté reste bonne dans son principe et dans ses conséquences.
Dans ses conséquences, car si j'échoue à procurer le bonheur de mon prochain et à n’assurer le mien propre, j'ai travaillé pour moi-même néanmoins, et conquis labo-
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rieusement les titres de ma libération. Dégagée désormais des appétits sensuels qui, l’astreignant à desbuts passagers, la rabaissaient à leur niveau et l’éparpillaient au hasard de fantaisies inconstantes, ma volonté revient à moi, uné, libre et créatrice. Elle porte maintenant en soi la cause de. ses actualisations, les groupe autour de cette cause, et les rassemble en un tout harmonieux, portant en soi l’unité vivante d'un organisme. Cet organisme, vulgairement appelé caractère moral, est en réalité l’être nouveau d’une personnalité spirituelle. Car il y a dans la soumission au devoir quelque chose qui passe le devoir même; l’absolu contenu dans l'obligation devient une part intégrante de la volonté qui l’affirme. Celle-ci monte au devant de l’absolu qu’elle embrasse par la foi; celui-là pénètre la volonté et la rend participante de sa propre nature’. Il y a dans cette étreinte réciproque de lPabsolu qui saisit la volonté et de la volonté qui se saisit de l'absolu, une joie profonde, entièrement distincte des joies ordinaires de la vie, une joie sereine, semblable à celle d’un créateur. Et, en effet, à ce moment l’homme se crée lui-même, il s’engendre à une vie nouvelle. Comme il était sorti du monde par le choix de ses motifs et par la sanction de ses actes, il achève d’en sortir par la formation au dedans de lui d’une vie spirituelle. Car un être dont l'essence, les buts et les mobiles sont ainsi supra-terrestres, n’est plus au nombre des existences éphémères que la nature enfante et détruit avec une égale indifférence au cours de ses révolutions. Il est un esprit, appartenant à d’autres sphères et marchant vers d’autres destinées ?, |
1 Comp. Fichte, Ueber die Bestimmung des Menschen. Sæmmtliche Werke. Tome 11, p. 299. | 2 Nous dirons avec Vinet (Revue chrétienne, tome V, p. 88) : « Le
Ainsi l’homme empirique n’est vas tout l’homme; en tant que moral, il s’approprie une nature seconde, libre et spirituelle, dont la réalité est aussi certaine que le devoir et aussi sûre que l'obligation. La formation de cette nature est rendue possible par l’intuition primordiale de conscience. Déjà renfermée en germe dans la perception du moi psychologique, elle s’élabore peu à peu et se réalise par la fidélité morale du sujet qui la porte. De cette nature spirituelle, reconnue par une évidence instinctive, va procéder, comme tout à l'heure de la nature physico-pyschique de l’homme, la notion dernière du bien et le contenu définitif du devoir. La méthode de leur obtention sera la même ici que là. Nous n’y reviendrons point.
La distinction que nous venons d'établir entre la nature physico-psychique et la nature spirituelle de l’homme, semble impliquer la coexistence de deux biens et la jutaxposition de deux devoirs qui, par hypothèse, pourraient se trouver irréductibles l’un à l’autre, ou s’exclure mutuellement.
Il n’en est rien toutefois, et la seule concession que l’on puisse faire, c’est que le devoir qui se rattache à la personnalité spirituelle est plus impérieux que celui qui se rattache à l’individualité psychique de l’homme et qu’il le prime. Le sentiment intérieur atteste à bon droit cette
droit et le devoir c’est le point où finit l'homme, où Dieu commence: avec eux nous pénétrons dans une sphère où l’homme voit son but hors de lui. L’appétit, c'était lui; l’affection, sauf un détour, c'était lui encore. Ici il n’y a plus rien de lui.. Le droit et le devoir, c’est un autre moi qui proclame Dieu. Nous voilà hors des liens de l'univers et de la contingence. Nous voilà libres ; nous sommes passés de la nécessité physique à la nécessité morale. Nous avons trouvé l'essence humaine, L'homme est agent du droit et du devoir. »
primauté, laquelle est entièrement conforme à la supériorité intrinsèque de lanature spirituelle sur la nature sen: Sible. Il peut bien s'établir entreelles deux unedivergence quinous force à sacrifier momentanément la seconde à la première. L'histoire, dans les martyrs de toutes les causes et de toutes les époques, présente de ce fait des exemples aussi nombreux qu'illustres. Mais cette divergence n’est que partielle et temporaire,elle n’est pas dans l’ordre vrai des choses, elle est artificielle et provient d’une connaissance imparfaite ou faussée des conditions d'existence véritables de l'être psychique et de l’être spi: rituel. En réalité ils sont tous deux sur la même ligne, quoiqu’à des hauteurs différentes. Une évolution continue va de lun à l’autre. | Effectivement, le sujet, au sein de la dualité de ses natures, demeure identique à lui-même. Son existence concrète ne se dédouble point de la manière que nous avons été obligés d'établir pour la clarté de notre exposition. Le moi, dans son unité inaccessible au penser analytique, et qui constitue précisément le problème del’âme et du corps, de la substance étendue et de la substance inétendue ‘, reste lié à toutes les conditions de la vie psychique. : | Et comme celle-ci avait pour antécédents les formes inférieures de l'organisme vivant, à l’encontre desquelles il lui était interdit d’aller, de même l’organisme spirituel a pour antécédent l’organisme psychique et ne peut
1 Ces expressions cartésiennes paraîtront étranges en cet endroit. Nous sommes, en effet, aussi loin que possible de Descartes et de toute l’école spiritualiste qui procède de lui et dont M. Caro nous paraît devoir être le dernier représentant authentique. Si nous nous ré-,, clamions de quelqu'un, nous nommerions plutôt Maine de Biran.