‹ Étude sur la conscience morale et religieuseChapitre 4 sur 19 · I. Suivant qne leur mode répond exactement à leur but · texte numérisé non relu

I. Suivant qne leur mode répond exactement à leur but

IT. Suivant que leur but est conforme à celui de l’individu, de sa descendance, de la société.— Une action bonne par excellence, c’est-à-dire excellemment morale, est celle dont le mode et le but s’adaptent le mieux au bien, c'est-à-dire à la plus grande somme possible de vie individuelle et spécifique. En résumé, l’activité la plus développée est celle que nous appelons bonne, et le but idéal du développement naturel de l’activité est aussi la mesure idéale des jugements moraux portés sur lactivitéi.

Or, la reconnaissance du principe de causalité et de sa valeur déterminante pour la totalité des phénomènes, étant un des principaux progrès de l’esprit scientifique moderne, la morale, pour devenir une science véritable, doit partir du principe de causalité et trouver sa norme dans les conséquences nécessaires des actions. « Le fondement de la morale est dans la causalité physique. » Comme telle, la morale aura un côté physique, car elle traite des activités humaines qui tombent, de même que toutes les manifestations de force, sous la loi de la permanence et de la transformation de ja force ; «les prin-

! «Toutes choses égales d’ailleurs, nous appelons bons les actes bien appropriés à notre conservation; bons, les actes bien appropriés à l’éducation des enfants capables d’une vie complète; bons, les actes qui favorisent le développement de la vie de nos semblables ». (Les bases de la morale évolu!ionniste, p:37).

cipes moraux doivent se modeler sur les nécessités physiques. » La morale aura de plus tout naturellement un côté biologique, un côté psychologique et un côté sociologique. « Il en résulte que notre science, appartenant à toutes les autres, ne peut trouver son explication que dans les lois fondamentales communes à toutes. » Ce qui revient à dire qu’elle est un moment naturel de la grande évolution cosmique.

Considérant la morale par son côté physique, l’activité se démontre comme une résultante de mouvements combinés. En suivant ces mouvements au cours de la série ascendante des êtres, nous trouvons qu’ils se perfectionnent à chaque degré nouveau quant à leur ensemble, leur résultat, leur ordre et leur diversité. L’activité morale dans ses quantités physiques est un complexe de mouvements plus un et plus divers que toute autre activité. Elle constitue, chez les sujets les plus parfaits des sociétés les plus développées, une sorte d'équilibre stable etconstant que ne connaissent pas les individus immoraux ou restés sauvages !. Ainsi la moralité, au point de vue physique, est sur la ligne de l’évolution générale qui va, comme elle, du simple au composé; elle est un produit naturel.

En biologie, les mouvements mécaniques deviennent des fonctions. L'équilibre des fonctions, c’est-à-dire leur exercice normal à toutes, est ( aussi bien que tout à l’heure l'équilibre des mouvements ) le but à poursuivre. L’exercice de chaque fonction devient ainsi un devoir moral, quel que soit d’ailleurs son degré ou son importance.

« L'homme moral se distingue en ce que toutes les

1 Ibid, p. 61-68.

fonctions sont exercées dans la mesure exacte de leur adaptation aux conditions de l’existence.» L'équilibre des fonctions revenant, en dernière analyse, à l'idéal moral que nous avons posé plus haut, le criterium de la moralité se trouve dans la question suivante : «L'exercice de telle ou telle fonction est-il propre à conserver la plus grande somme de vie présente et à la conduire jusqu’à son extrême durée » ? {

Mais la biologie ne traite pas seulement des fonctions, elle traile surtout des sensations qui les accompagnent. Or une sensation ne peut être que de plaisir ou de douleur, c’est dire qu’elle est un avertissement donné à l'être sur les conditions contraires ou favorables à l’activité de ses fonctions. Elle a sa raison dans l'essence même de l'organisme vivant. Celui-ci ne saurait en effet persévérer dans l'existence que si les fonctions accompagnées de plaisir sont en même temps celles qui favorisent le développement de la vie. Les activités morales, ayant pour but l’entrelien de la vie dans sa forme la plus élevée et la plus parfaite, seront aussi celles qui entrainent avec elle la plus grande somme de jouissances ?. L'éthique en bio-

1 (Ibid., page 65). On pourrait être tenté de voir dans cette maxime morale, pour employer le langage du philosophe de Kænigsberg, une analogie avec la maxime kantienne : Traite les autres et toimême comme buts et non jamais comme moyens.— Mais la différence est flagrante, non seulement dans la manière dont les formules ont été obtenues, — à prioristique, c’est-à-dire inconditionnelle et spécifiquement morale d’un côté, — à postérioristique, c'est-à-dire conditionnelle et empirique de l’autre, — mais encore par l’objet auquel elles se rapportent. Pour Kant, l'homme doit être traité comme but parce qu'il est une quantité spirituelle appartenant au monde intelligible ; — pour Spencer c’est la vie naturelle qui-est son but à elle-même.

? Dire que le bonheur est le but de toutes les activités est pour l'auteur formuler un principe général qui est à la base de toutes les

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logie comme en physique n’est donc qu'une des faces du développement naturel de l'être évoluant.

Les sentiments, pour autant qu'ils font partie intégrante d'un état de conscience, rentrent dans la psychologie, Nous aurons done à étudier maintenent «les plaisirs et les peines sensationnels ou émotionnels considérés comme motifs réfléchis, comme engendrant une adaptation consciente de certains actes à certaines fins.»

On le voit, nous arrivons à la théorie de Spencer sur la formation de la conscience morale, aussi pour être sûrs de la bien entendre, le laisserons-nous parler lui-même. —« Le processus mental, dit-il, par lequel adaptation des actes aux fins s'effectue, et qui sous ses formes les plus élevées devient le sujet des jugements moraux, ce processus peut se diviser en deux : d’abord l’apparition du sen- . timent qui constitue le motif, ensuite celle de la pensée par laquelle le motif prend un corps et aboutit à l’action. Le premier de ces sentiments, une excitation à l’origine, devient une sensation simple, ensuite une sensation composée; ensuite un groupe de sensations partiellement présentatives et partiellement représentatives, formant une émotion naissante ; ensuite un groupe de sensations exclusivement idéales ou représentatives, formant une émotion proprement dite ; ensuite un groupe de groupes pareils formant une émotion composée; puis il devient enfin une émotion encore plus développée, composée de formes idéales de ces émotions composées. L'autre élément, commençant au passage immédiat d’un simple stimulus à un simple mouvement appelé action réflexe, arrive bientôt à morales et que le pessimisme lui-même admet. « Le bonheur est tout

aussi inséparable de l'intuition morale que l’espace de intuition intellectuelle. » (Ibid., page 38).

comprendre un ensemble de décharges associées de stimulations, produisant des mouvements associés constituant un instinct. »

Poussez ce développement progressif de l’instinct à la pensée simple et de la pensée simple à la pensée composée, jusqu’au moment où apparaissent «ces longues délibérations pendant lesquelles on pèse les probabilités de diverses conséquences et l’on balance les incitations des sentiments corrélatifs, ces opérations constituant un jugement calme », et vous verrez facilement que, « sous l’un ou l’autre de leurs aspects, les dernières fofmes du processus mental sont les plus hautes au point de vue moral et à tous les points de vue. » ! La conséquence expérimentale de la prédominance des pensées et des sentiments représentatifs sur les pensées et les sentiments présentatifs, c’est que : « l’homme primitif mal équilibré et gouverné par les sensations du moment ne fera rien tant qu’il ne lui faudra pas échapper à des souffrances actuelles; tandis que l’homme un peu avancé, capable d'imaginer plus distinctement les plaisirs et les souffrances avenirs, est poussé, par la pensée de ces biens et de ces maux, à surmonter (à leur profit) son amour (actuel) du bienêtre » ?.

Parmi les hommes civilisés, le même contraste se retrouve entre ceux qui mènent la vie des sens et ceux dont la vie est occupée par la recherche des plaisirs idéaux plus élevés.

Si maintenant nous considérons ce développement au point de vue de l'autorité des motifs, il est clair que, «considérés comme guides, les pensées et les sentiments auront

1 Ibid., pages 90-91.

? Ibid., page 92.

une autorité d'autant plus grande que, par leur complexité et leur idéalité, ils s’éloignent davantage des simples sentiments el des simples appétits » !,

« En effet, la vérité générale que la direction donnée par des plaisirs simples et des peines simples, comme il s’en produit suivant qu’on satisfait ou non aux besoins du corps, ne vaut pas la direction donnée par les peines et les plaisirs nés des sentiments complexes idéaux, cette vérité a conduit à penser qu'il fallait mépriser les inclinations provenant des besoins du corps. En outre la vérité générale que la poursuite des satisfactions prochaines est inférieure à la poursuite des satisfactions éloignées, a conduit à croire que les satisfactions prochaines doivent être regardées comme de peu de prix »?. « La tendance produite par le progrès des idées morales, à condamner l’obéissance aux sensations inférieures quand les sentiments supérieurs protestent, fait naître une tendance à condamner les sentiments inférieurs pris en euxmêmes » ?.

« La vérité générale découverte par l'étude de révolution au-dessous de l’homme et dans l’homme, à savoir que pour la conservation de la vie, les sentiments primitifs, simples, présentatifs, doivent être contrôlés par les sentiments ultérieurs, composés et représentatifs, cette vérité a donc été reconnue par les hommes au cours de la civilisation » #.

« Sans le dire explicitement, poursuit l’auteur, nous avons ainsi suivi la genèse de la conscience morale, car

1 Ibid., page 92.

2 Jbid., p. 94.

3 Jbid., page 96.

1 Tbid., p.98.

le trait incontestablement essentiel de la conscience morale, c’est le contrôle de certains sentiments par un ou plusieurs autres sentiments » !.

Voyons maintenant comment cette conscience morale, dont nous venons d’observer les facteurs génétiques ainsi que l'autorité primordiale, en viendra à constituer aans la vie humaine une quantité positive et distincte revêtue d’un caractère obligatoire.

Ici encore nous n’aurons qu'à laisser parler M. Spencer.

«Le motif moral, dit-il, diffère partout des motifs auxquels il est associé, en ce que, au lieu d’être constitué par des représentations de conséquences accidentelles de nos actes, il l’est par des représentations de leurs conséquences nécessaires. Elles forment un assemblage de représentations indistinctes, accumulées par l'expérience de résultats d’actes semblables dans la vie du sujet, superposé lui-même à une conscience encore plus indistincte, mais considérable, due aux effets transmis par l’hérédité, d'expériences analogues faites par les devanciers; le tout forme un sentiment à la fois vague et solide » 2.

« Je crois, écrit l’auteur à M. Stuart Mill, que les expériences d'utilité, organisées et consolidées à travers les générations passées de la race humaine, ont produit des modifications nerveuses correspondantes, qui, par une transmission et une accumulation continues, sont devenues en nous certaines facultés d'intuition morale, certaines émotions correspondant à la conduite bonne ou mauvaise, qui n'ont aucune base apparente dans les expériences individuelles d'utilité » *.

‘ Ibid, p. 98.

? Jbid., p. 105.

3 Ibid., p. 107.

« En groupant les sentiments re-représentatifs décrits plus haut, qui, différents entre eux à d’autres égards, ont un élément commun, et en effaçant leurs éléments dissemblables, on rend cet élément commun relativement appréciable et l’on en fait un élément abstrait. Ainsi se produit (avec la conscience comme facteur distinct de la vie humaine) le sentiment du devoir ou de l’obligation morale » !.

L'idée du devoir s’est fortifiée encore par la considération utilitaire suivante : « Des expériences accumulées ont produit la conscience que la direction donnée par des sentiments qui se rapportent à des résultats éloignés et généraux fait mieux parvenir au bien-être que la direction donnée par des sentiments dont la direction est immédiate... L'idée d’une valeur ? pour la direction de la conduite s’est donc associée à celle des sentiments qui ont les caractères idéaux et représentatifs, il en résulte que les sentiments inférieurs et plus simples sont sans autorité. Cette idée de valeur pour la direction de la conduite est un élément de la conscience abstraite du devoir » %. Si nous ajoutons « aux freins constitués par les représentations mentales des effets intrinsèques des actions, les freins résultant des représentations mentales d'effets extrinsèques sous la forme de pénalités politiques, religieuses et sociales » #, lesquelles s'accordent à subordonner les satisfactions prochaines aux satisfactions éloignées, et joignent à l’obligation interne que nous avons en vue l'idée d’une

! 1bid., p. 199.

?-C’est nous qui soulignons.

$ Jbid., p.409.

% Ibid. p. 112.

1 gg

coercition externe, qui n’est pas sans exercer sur cette dernière une influence considérable!, nous aurons achevé, en touchant au côté sociologique des activités morales, l’esquisse des doctrines de M. Spencer sur la conscience, sur son contenu, sa genèse et sa place nécessaire, mais naturelle, dans la progression cosmique évolutive.

Nous sommes, sans contredit, en présence de leffort suprême tenté par la méthode inductive pour rendre compte de l’objet de notre étude. Il est difficile de penser qu’on arrive jamais à fournir un équivalent plus complet de l'impératif de conscience, lequel fut, jusqu'à la fin du siècle dernier, hors la morale d'Epicure, le ressort plus ou moins avoué de toutes les morales.

Nous nous garderons bien de heurter de front cette tentative : la vérité contenue dans l’explication évolutionniste du fait de conscience est trop considérable pour que nous soyons tentés d’'envelopper toutes ses parties dans une même négation ?.

Qui niera, par exemple, que l’éducation, l’hérédité, les influences du milieu ambiant, forment peu à peu autour

{ Voir pour le développement de ces points, Zbid., p. 99-104.

2 La critique de l'instinct moral que Spencer et Darwin mettent à la place de la conscience a été faite de main de maître par M. Guyau. (La morale anglaise contemporaine, p. 325 et sq.) Il y démontre que, réduisant l’obligation morale à une sorte d’obsession ou d’hallucination inconsciente, ces systèmes ont contre eux leur propre apparition. Ils ruinent en l’expliquant une puissance qui ne garde son empire qu'à la condition de demeurer inexpliquée. — Comment le remords, par exemple, conserverait-il une influence quelconque sur un homme qui le sait illusoire ? L'intelligence, d’après Darwin lui-même, en pénétrant l'instinct, le détruit peu à peu et le remplace. Placer l’obligation dans un instinct moral, c’est done le vouer à une destruction correspondant aux progrès intellectuels du sujet moral.

de la conscience un nexus de tendances et de prédispositions morales, de conceptions très utiles à la pratique, les circonstances étant données, mais qui passent trop souvent et à tort pour obligeant au même titre que la conscience proprement dite ? Il ya plus encore. L’évolutionnisme a ceci de bon qu’il remet les phénomènes de la vie morale dans le grand cadre de la vie humaine générale et les replace sur la ligne ininterrompue du devenir cosmique.

Les moralistes jusqu'ici )pensaient pouvoir se livrer à leur étude en dehors de la connaissance scientifique de l’univers et de l’homme. Le résultat de ces procédés était une étroitesse de point de vue caractéristique, en mème temps que l’accentuation trop prépondérante des facteurs directement soumis à leurs investigations (volonté, liberté, impératif, etc).

Cela étant accordé, l'explication évolutionniste rendelle vraiment compte de la totalité du fait moral? Ne lui en échappe-t-il pas une part, qui serait peut-être, non la plus manifeste, mais la plus essentielle ? Il nous semble discerner à la base de ces systèmes une lacune d’observation qui serait bien propre à ruiner le crédit de la méthode expérimentale, si cette dernière, et non pas les savants qui l’emploient, devait en être portée responsable.

Des prémisses incomplètes, trop hâtivement adoptées, inclinent à ne discerner dans l’être que ses quantités ontologiques. On ne tient pas compte de l’élément spécifiquement moral qu'il pourrait renfermer ; on le rejette inconsciemment avant de l’avoir examiné, et l’on se condamne par là à des contradictions insolubles ou à des résultats fautifs.

La science contemporaine dit à la conscience ce que Jes Juifs, il y a dix-huit siècles, disaient à Jésus-Christ : « Nous savons qui tu es, et nous savons d’où tu viens »f. « Celui-ci n'est-il pas le fils de Joseph le charpentier ? » 2 Et Jésus-Christ, en effet, est un homme, comme la conscience est un phénomène, on peut se borner à les connaitre tous deux comme tels. Néanmoins ils échappent tous deux, par leur essence, aux catégories terrestres. Si l'humanité du Christ n’épuise pas son être, la phénoménalité de la conscience non plus ne rend pas compte de sa nature intime.

C’est donc à une nouvelle enquête des faits que nous allons nous livrer, désireux d'employer une méthode qui seule, dit-on, est digne de la science et curieux de voir si elle ne nous mènera pas à des résultats plus dignes de créance et plus scientifiquement certains. Nous ne saurions nous contenter, en effet, de la manière superbe et dédaigneuse avec laquelle M. Secrétan témoigne de l’obligation morale, sans prendre la peine de légitimer son dire et se contentant de faire appel à la droiture et à la loyauté de ses lecteurs : « Nous trouvons en nous-mêmes, dit-1l3, le sentiment d'un devoir, et, soit librement, soit par l'effet d'une particularité de notre nature, nous nous refusons à expliquer ce sentiment de manière à faire évanouir l'obligation. » Peut-être que ce n’est point là un langage aussi philosophique qu'il est sincère, et que l’on peut se rapprocher davantage de ses contradicteurs sans manquer pour cela au caractère sacré de l'impératif.

Un motif du même genre nous empêche de nous appro-

1 Jean vit, 27.

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