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Car les activités religieuses peuvent être accompagnées ‘d'une satisfaction intime et profonde qui les fait rechercher pour elles-mêmes. Un impérieux instinct pousse l’homme à s'attacher à une force-supra-cosmique quelconque. Il y a des prières d’adoration et des extases srirituelles qui n’ont d'autre but qu'elles-mêmes et le mystérieux apaisement qu’elles procurent ; il v des méditations et des recueillements où l’âme se complait dans la présence de son Dieu ; il y a des hommes pour lesquels la religion est un élément indispensable du bonheur. Ces hommes, sans doute, ne sont pas aussi rares qu’en le veut aujourd’hui; nous en sommes tous à certains moments et l'humanité prise en bloc nous parait présenter un caractère religieux bien marqué.
Il n’en est pas moins vrai que, jusque dans leurs plus hautes manifestations, ces activités religieuses et la conscience religieuse qui les accompagne demeurent soumises au principe exclusif de la vie naturelle, en dernière analyse, à l’égoisme.
Il en est de même des activités morales. Au premier coup d'œil jeté sur le réseau des mille obligations qui enserrent l'existence de l’homme, on ne conçoit guère comment ces obligations peuvent êtreenvisagées comme des moyens de satisfaire à des besoins de jouissance, et l’on se croit en face d’un principe d'autorité supérieur et nouveau.
Un regard plus attentif nous persuade bientôt du contraire. Il est incontestable que la plus grande part de: activités qui tendent à maintenir ou à fonder l’obéissance aux règles légalo-morales d’une civilisation ne s’accornplissent pas véritablement par respect pour le droit, mais à cause de sa nécessité sociale. Cette nécessité s'impose d’une manière immédiate pour les faibles et les petits dont
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l'existence, menacée par la force de quelques-uns, n’est assurée que par l’observation de la justice et du bon ordre. À la longue, les puissants eux-mêmes ne tardent pas à comprendre qu’ils sont faibles par quelque endroit et qu’une organisation solidement établie ne peut que favoriser le libre développement de leurs intérêts. — Cela est d’une évidence parfaite dans la sphère spécialement légale et politique où il ne s’agit que de sauvegarder les intérêts
qui soutiennent entre eux différents groupes d'individus; de peuples, de races. — Et dans la morale même, que de sens qui envisagent les devoirs de la tempérance, de la modération, de la politesse, comme de simples maximes dictées par une sagesse élémentaire !
Nous ne serions pas fidèle à la vérité si nous ne mentionnions le cas où les activités morales sont accomplies en vue d’elles-mêmes et pour la simple jouissance qu'elles donnent. Ce peut être affaire de tempérament et de caractère. Comme il y a des gens spécifiquement religieux, il yen a de spécifiquement moraux qui cherchent et trouvent leur satisfaction dans les activités spécialement légales ou morales.
Personne assurément ne s’opposera à ce que nous rangions parmi eux Kant, le. moraliste paternel et consciencieux de la Métaphysique des mœurs. Plus encore . Fichte; l’auteur des Discours à la nation allemande, qui, lors de la guerre sainte de l'indépendance, demanda sans lobtenir, à être envoyé à l’armée comme aumônier laïque, tant le besoin d'agir dans le sens du bien général était impérieux en lui.
Et sans doute qu’à certains moments de notre existence, nous possédons quelque chose aussi du tempérament moral de ces hommes, lequel nous fait trouver comme
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eux une jouissance réelle dans l’accomplissement de nos obligations et de nos devoirs. Comment expliquer autrement l'approbation intime que nous accordons aux lois et aux institutions que nous estimons bonnes ? La vénération que nous éprouvons pour certains représentants de l’ordre social? Notre libre participation à des œuvres de bienfaisance entreprises en vue du relèvement moral de populations entières ? Et le sentiment patriotique, ne s’élève-t-il pas plus joyeux, plus unanime et plus fort, quand c’est pour le bon droit que nous combattons ? Il y a une joie singulière dans le dévouement et un bonheur particulier dans le sacrifice, auxquels la plupart des hommes sont accessibles. Ce sont là, certes, les activités morales les plus nobles, les plus pures, les plus désintéressées ; néanmoins le principe qui les dicte n’est encore que le princine naturel de toutes les actions humaines : la recherche de la jouissance, l’égoisme.
Aucune quantité nouvelle, supérieure, absolue ne s’est mêlée aux quantités dérivées et contingentes qui les constituent.
Nous venons de voir les motifs ordinaires d'obéissance à la conscience morale et religieuse collective. Ils se ramènent tous à des éléments contingents et personnels. Comment ces éléments réussiront-ils à former l’autre côté de la conscience, le côté par où elle ordonne et commande ? En d’autres termes, quelle sera la valeur autoritative des impératifs d’une telle conscience et à quel titre pourra-t-elle les faire valoir ? C’est la question qui va maintenant nous occuper.
La soumission qu’obtiendra tout d’abord la conscience morale et religieuse collective, sera une simple habitude. Ceux que la naissance appelle à prendre place au sein
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d’une société fortement organisée, ne peuvent autrement que de se ranger à l’ordre établi, ordre auquel ils se plient inconsciemment et par la force même des circonstances, comme à une chose légitime et nécessaire. — A mesure . que l'enfant grandit et qu’il devient homme, il apprend à reconnaître l’utiité des principes qui le régissent. Au lieu de s’y soumettre aveuglément comme il avait fait jusque-là, il comprend par sa propre expérience que son obéissance a des suites fort utiles et qu’elle sert ses intérêts. Il envisage les lois morales et religieuses comme des méthodes auxquelles il convient de conformer son existence pour arriver plus sûrement et plus rapidement à ses fins. C’est une discipline de la volonté qu'il s’impose et qui, semblable à la gymnastique du corps, est éminemment propre à régulariser et à assouplir le jeu des fonctions diverses de la vie sociale.
Les commandements, d’ailleurs, ne perdent point de ce chef tout caractère impératif. Leur accomplissement reste un objet d'effort et de travail constant sur soi-même. Leur autorité s'accroît de toute celle dont jouissent les institutions extérieures de la société; la sévérité des lois. celle de la peine attachée à leur infraction, le zèle et Ia régularité que met l'Etat à faire respecter les premières et à appliquer les secondes, sont des facteurs essentiels de la .conscience légalo-morale collective et individuelle. Ils déterminent pour une grande paft la valeur autoritative de ses impératifs, et l’on à vu tel crime paraître plus ou moins répréhensible suivant que la législation se montrait plus rigoureuse ou plus douce à son égard.
La conscience religieuse suit un développement parallèle et subit l’action des mêmes causes. Dans les religions d'Etat, les hérésies, soumises au jugement de l’ordre
séculier, sont l’objet d’une réprobation plus générale et plus énergique que dans les églises libres. Ces dernières à leur tour exerçent une discipline dont l'influence est prépondérante dans la conception qu'ont leurs membres des devoirs religieux.
Toutefois les commandements de la conscience religleuse et morale ne reposent pas uniquement sur des appuis extérieurs. Il en est d'intérieurs, qui, pour leur être plus intimes, n’en sont pas plus immédiats. Leur soutien principal vit, en dehors des cadres officiels, d’une vie plus populaire, plus variable, mais non moins forte ; nous parlons de l'opinion publique. C’est elle qui dirige les hommes dans les cas innombrables qui ne ressortissent pas à la juridiction des lois. La crainte du qu'en dira-t-on pèse d’un poids considérable dans la balance des décisions morales et, même inconsciemment, tient lieu de conscience à bien des gens. Le besoin d’être compris et approuvé est inné à la nature humaine. Fa soli- | tude morale est un supplice pour l’homme qu’une pente naturelle incline à chercher dans ses semblables des juges ou des témoins approhateurs de ses actions. De là vient, chez tous les peuples, la puissance considérable et
souvent suprême de la coutume.
La coutumeréunit, en effet, dans un tout organique la somme des jugements devenus habituels, et son crédit sur les âmes grandit de l’unité coMplexe dont elle est composée. Elle exprime dans toute sa force la dépendance fatale, parfois tragique, dans laquelle se trouve l'individu vis-à-vis de la collectivité. Et néanmoins elleine résulte que du consentement et de la remise au grand nombre des appréciations que homme isolé n’a ni la force, ni la certitude d'émettre lui seul.