SUR
Quand cette dépendance franchit les bornes de la génération vivante, et qu’elle s’étend aux générations antérieures, elle prend le nom de tradition. La puissance traditionnelle joue un rôle immense dans l’histoire moralo-religieuse des peuples et des civilisations, et l’on peut dire que la plus grande part des impératifs qui président à notre vie et à nos conceptions, nous viennent de cette source. Le catholicisme, sans doute, était fixé sur ce point quand il formula la règle : « Quod semper, ubique et ab omnibus credilum est. » Et s’il a pu élendre son empire si rapidement, durant de si longs siècles, sur tant de consciences humaines, et s’il le maintient encore, c’est qu il estimait avoir trouvé le secret de la conscience elle-même et de son autorité, avoir pénétré dans le sanctuaire mystérieux de son origine. S’étant identifié à elle, il a vécu de ses impératifs et s’est ainsi mélangé à toutes les quantités de la vie naturelle.
Néanmoins le catholicisme a été vaincu par là Réforme. Il ne possédait donc point, bien qu’il se le figurt, toutes les forces religieuses et morales agissantes au sein de l’humanité. Un principe s’est affirmé, qu’il avait méconnu, et dont le crédit s’est trouvé assez puissant pour le mettre en échec. C’est celui-là même dont il reste à nous occuper maintenant.
Si réellement tout le contenu du procès moral et religieux était épuisé par l'exposé que nous venons d’en faire, Darwin et Spencer triompheraient, l’utilitarisme aurait raison. La conscience morale et religieuse ne serait effectivement qu'un produit, un instinct héréditaire longueguement formé par la succession des temps, le résultat accumulé des activités de plus en plus nombreuses et de plus en plus complexes des hommes, en quelque sorte la