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reproduction subjective, au dedans de l’organisation individuelle, du grand organisme de la société. L’axe autour duquel elle se développerait serait celui de la vie naturelle tout entière : la recherche de l'intérêt, la poursuite de la jouissance, l’égoisme.
Mais sommes-nous bien sûr d’avoir tout dit? Ne restet-il au fond du creuset de notre analyse aucun élément simple, absolument irréductible, que les fumées du laboratoire nous auraient empêché de voir ? — Si la nature de l'homme l'incline à ce point vers l’obéissance qu'il se forge à lui-même ses lois et ses commandements, comme les idolâtres se fabriquent leurs dieux, n'est-ce pas l’indice d’une destination originelle, d’un impératif primordial qui l’aurait préparé à une telle obéissance ? — Est-il possible, par exemple, d'expliquer entièrement par les moyens que nous venons d'employer la répulsion instinctive et profonde qui nous saisit au contact de la méchanceté radicale de la volonté? Les actes témoignant d’un vouloir perverti n’ont-ils pas été de tout teïñnps, au travers des changements les plus considérables des morales et des mœurs, l’objet d’une même et universelle réprobation ? 1
Cette réprobation se laisse-t-elle réduire au déplaisir : ou au regret que peut causer l'infraction d’une méthode de jouissance ? N'est-ce là que le blâme attaché à une
1 Il nous plait de citer ici les paroles d’un homme qu’on ne saurait accuser de partialité : « Ce qui domine tout ce débat des empiristes ét de leurs adversaires, c’est l’éternelle confusion de l’action, signe de la volonté qui peut varier comme tout signe, avec la volonté intérieure qui peut rester la même sous les signes les plus divers. Les mœurs se contredisent, elles sont dans un perpétuel changement et dans une perpétuelle évolution, reste à savoir si la moralité même se contredit et change. Celui qui accomplit avec bonne intention les actes les plus
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erreur de caleul, ou l’effroi de sentir l’intérêt général compromis et par suite le sien propre? Ces facteurs ne sont point absents, mais réduits à eux-mêmes ils ne ‘xéussiraient pas, nous semble-t-il, à produire une impression si vive, si profonde, si immédiate et qui parte de tout l'être avec la sainte énergie et la certitude absolue d’un jugement qui porte : ceci est mal et ne doit absolument pas étre. — Un élément primitif, sortant des profondeurs intimes de l'être, nous paraît se faire jour, l’éclair étincelant d’un impératif fondamental traverse les nuages des raisonnements humains et brille d’une lumière qui n’appar tient qu’à lui seul.
En effet, une étude plus attentive nous fait bientôt percevoir, au sein même des impératifs médiats et contingents, une autorité qui les dépasse, une autorité d’une autre nature, plus impérieuse, plus inconditionnelle et parfois directement contraire à celle qui découle de la dépendance individuelle à l’égard de la collectivité. — Il s’est trouvé des gens qui n'étaient ni monomanes, ni maniaques, qui n'avaient aucune tendance à se singulariser, pour agir d’une façon directement contraire à leur intérêt personnel et souvent même à l'intérêt actuel de la société. Ils ont agi néanmoins avec la douloureuse prévision de n'être pas compris, ils ont heurté de front la coutume établie et ont senti peser lourdement sur leurs épaules
bizarres, obéit encore à ce qu’il croit moral, beau et bon. La conception que je me fais de la honne volonté est fixe. » (Guyau, La Morale anglaise contemporaine, p. 388-89, cp. p. 387.) — La confusion dont parle M. Guyau, Kant, dans sa Métaphysique des mœurs, l'avait déjà signalée, avec. une telle netteté et une telle rigueur, qu’on ne s’at-, tendail pas à la voir se reproduire de nouveau. Mais les hommes retombent toujours dans les mêmes erreurs. Du reste, la méthode empirique entraîne cette confusion après:soi et la rend presque inévitable.
l’'anathème de la solitude morale. Le « væ-solil » des anciens retentissait à leurs oreilles, ils en faisaient la cruelle expérience, pourtant ils continuaient d'agir parce qu'ils croyaient Le devoir.
Les exemples de ce fait ne sont pas rares, notre siècle lui-même n’en manque pas. Pour en prendre un où l’on n'a pas coutume d’en chercher : voici un homme sérieux qui est amené par des raisons scientifiques à mettre en doute les croyances de sa religion. Une lutte intérieure se livre, en dehors des juridictions sociales et collectives, indépendante de tout calcul d'intérêt ou de convenance, et si l’homme est sincère, c’est ce qu’il tient pour la vérité qui triomphera, en vertu de la force qui est propre à la vérité, en vertu de l'impératif qui l'accompagne et qui va, répétant sans relèche son {u dois impitoyable, auquel la loyauté ne saurait résister !.
Car il y a dans la vie de tout homme des moments solennels, qui semblent consacrés au travail intérieur des décisions vraiment morales. Il y a des commandements qui retentissent, dont la teneur n’est pas : « Tu dois faire ainsi parce que tous font de même.» Mais : « Tu dois parce que tu dois. Il est certain que tous devraient agir comme je t’ordonne d’agir, mais dans le cas particulier cela importe peu, ce qui importe exclusivement c'est que toi-même, tu sois fidèle à ma voix. » — L'énergie de cette voix est absolument autonome, son autorité lui vient d'elle-même et non d'aucune raison qui la soutiendrait par derrière ; autorité telle que le sujet, par un phénomène admirable, est nécessairement porté à lui donner
! Jouffroy, dans le récit de la nuit où il constata la banqueroute de”
sa foi religieuse, fournit une preuve palpable de la puissance intrinsèque de la vérité.
un premier acquiescement dans son for intime, quand bien même plus tard il se déciderait à n’en pas tenir compte.
Ces luttes intimes, auxquelles peu de personnes échappent, ne sont du reste pas sans se traduire au dehors. La conscience collective réflète souvent la conscience individuelle, et reluit de clartés qui lui sont étrangères. On trouverait, flottant dans l’opinion publique, bien des facteurs qu’il serait difficile, sans leur faire tort, de ramener à un principe de morale utilitaire ou traditionnel.
Plusieurs exigences sont postulées qui ne rentrent pas dans la sphère de l'intérêt général, ni de la jouissance personnelle. Et justement, il se trouve que ces exigences donnent à la vie personnelle sa valeur et lui confèrent sa dignité. Comment, sans cela, les appréciations de caraclères, ce sujet accoutumé des conversations, seraentelles possibles? D’où viendrait encore le recours à la conscience individuelle que nous faisons valoir quand nous disons : « Ma conscience m'oblige à tel acte où me défend tel autre ? » Recours jugé, par ceux qui le font et par ceux qui l’entendent, comme inviolable et sacré, dont 1l est bien permis parfois de mettre en doute la sincérité, mais qu'un respect instinctif de la dignité humaine nous défend, même alors, d’enfreindre ou de mépriser. Ou comment expliquer autrement l’estixe ? Ce sentiment singulier, unique dans son genre, qui est plus et moins que l'affection ‘, n’exclut pas l’antipathie, ne provoque pas la sympathie et ne s'applique dans l’homme qu’à la personnalité morale.
Trouverons-nous des faits analogues au sein de la con-
! Kant distingue dans un sens analogue, et avec beaucoup de raison, « l’amour moral » du simple sentiment ou « amour pathologique »-
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science religieuse ? L'obligation catégorique relative à la croyance est certainement plus rare que celle qui se rapporte à la conduite. Il est évident que les hommes les plus religieux sont ceux qui trouvent dans leur foi leurs plus grandes consolations et qui ont des choses invisibles une si vive espérance qu'elle en est comme une possession. La rémunération future, l'assistance dans les difficultés présentes, le besoin de fuir hors du monde et de porter ses regards sur un ordre de choses meilleur, tels sont les mobiles essentiels qui portent les âmes à la religion. Les prédicateurs les mieux écoutés sont ceux qui ont le mieux su les faire valoir ; Ia Bible y fait un appel constant ; les paroles de Jésus, celles des apôtres y ramènent sans cesse.
Néanmoins, ici même, nous rencontrons des éléments réfractaires à toute représentation eudémoniste et, si nous ne nous abusons pas, c’est encore dans la conscience religieuse qu’il estle plus aisé de reconnaitre l’existence d’un impératif inconditionnel et primordial. — Une constatation historique nous servira de point de départ. Les mystiques du moyen âge ont professé presque tous la doctrine, plus ou moins accentuée, du « pur amour ».
C'étaient pour la plupart des hommes d’une piété véritable, que l’on ne saurait lovalement suspecter d’avoir été au-delà de ce qu’ils pensaient et croyaient. Or voici ce que dit l’un des plus autorisés d’entre eux, maitre Eckhardt":
1 Lanon, Meister Eckhardt, der Mystiker, pages 237-238. — Tans la sphère morale nous aurions pu faire un raisonnement analogue en présentant l'exemple de Kant. Car, quoi qu'on pense de son impératif catégorique, et même si l’on juge qu’il n’a fait qu'exalter, en le créant, un principe de morale naturel, toujours est-il qu'il y croyait sincèrement et qu'en y obéissant, il obéissait à un impératif et non à une méthode de jouissance. Sa vie en fait foi.
« Celui qui aime Dieu en vue d'obtenir quelque chose qui ne serait pas Dieu, fait comme celui qui cherche un objet à la lumière d’une chandelle : objet trouvé il Jette la chandelle. Comme Judas a vendu Dieu, un tel homme le vend aussi. Du moment où il a obtenu ce qu’il désirait, soit un recueillement intérieur, soit un rafraichissement spirituel, ou quoi que ce soit d’autre, il ne s’inquiète plus de Dieu. Dieu récompense tout bien et ce que tu abandonnes pour Lui, Il le rend au centuple. Mais si tu attaches ton cœur à cette rémunération tu n’obtiendras rien, car tu n’as rien laissé. L'homme ne devrait désirer aucun salaire, il ne devrait désirer ni l'intelligence, ni la science, ni l’extase, ni le ravissement, ni la paix de l'âme, mais la seule volonté de Dieu ». « Car, continue le maitre, les justes attachent une si grande importance à la justice, que si l’on pouvait penser que Dieu n'est pas juste, ils ne donneraient pas pour Lui la valeur d’une fève ; oui, ils se tiennent si fermement dans la Justice et se sont si lotalement abandonnés eux-mêmes, qu’ils ne considèrent plus ni les tourments de l'enfer, ni les joies du ciel, ni quoi que ce soit d'autre ».
La Theologia Deutsch, sortie vers la même époque de la maison des frères Johannites de Francfort, tient un langage tout pareil. ® & Voici, rien n’est aimé et rien n’est voulu désormais que le bien comme bien et parce qu’il est bien, et non parce qu'il est ceci ou cela, agréable ou désagréable, amer ou doux; on ne s'inquiète aucunement de ces choses, non plus que de soi-même, cartoute recherche propre, tout moi, tout mien, sont désormais abandonnés et complétement tombés.» — Molinos et Me de Guyon,
! Theologia Deutsch. Edition de Ph. Pfeiffer, chap.rrrij, p.123.
pour être plus connus, n'en disent pas davantage 1,
Mais quittons les hauteurs d'un sentiment où quelques àmes d'élite ont pu seules se maintenir et regagnons les parages de la piété ordinaire. Ses deux éléments constitutifs sont :
4° Le contenu positif de la religion tel qu'ila été légué par l& tradition (orale ou écrite) ;
20 L'expérience religieuse du croyant qui s’y rattache.
Ces deux éléments restant intacts, rien n'ébranle la piété du fidèle, mais aussi rien ne l'élève nécessairement au-dessus de ja satisfaction égoïste d’un besoin. Toutefois chez lès meilleurs même, cet état n’est point permanent. Le propre de la vie religieuse dans les conditions actuelles de l'humanité est de subir des hauts et des bas. Elle s’avance sous un ciel tantôt magnifiquement étoilé des espérances de la foi, tantôt assombri de tousles brouillards du doute. — (’estle contenu même de la révélation divine qui se dérobe aux étreintes du fidèle. Les attaques de la science moderne contre tout ce qui à l'apparence d'une tradition, d’un recueil historique ou dogmatique, sont faites pour ébranler la confiance des plus robustes. C’est encore et surtout le second élément, l'élément sub-
! Remarquons que la doctrine du « pur amour », fausse en soi, puisqu'elle contredit à la nature de l'amour qui est d'être jaloux, ne nous occupe pas comme telle. IL nous importe uniquement de marquer l'élément désintéressé qui peut se trouver dans les rapports de l’homme. à Dieu. Ce même rapport, absolument étranger du reste au courant général de l'Ancien Testament, se retrouve, croyons-nous, dans le plus mystérieux de ses livres, le livre de Job. Le prelosue, n'est-il pas la mise en doute par Satan, dans la personne du patriarche, de la conscience religieuse sous sa forme la plus élevée ? Et Dieu con-
sentant à l’'éprenve, n'est-ce pas sur celte conscience religieuse de Job que se déroule tout le drame qui suit ?