Montfaucon, Ant. expl., T. I, 1" part. p. 7, pi. II
2. Frœhner, Notice de la Sculp. a ni. du Louvre. n° 5-13. La figurine représente Cybèle assise sur un trône, drapée, voilée et coiflee du calathos; corne d'abondance dans la main gauche, patère dans la main droite avancée. Un petit lion, qui seul t'ait reconnaître Cybèle, est couché sur les genoux de la statuette. — (T. Montfauc. T. I. pi. III, où la déesse Cybèle est debout, la .orne d'abondance dans la main gauche, une sorte de modius sur la main droite étendue; son pied gauche semble reposer sur un rocher, d'où sort, a mi-corps, un fleuve, comme sur les monnaies d'Antioche qui représentent la Fortune de la ville.
•S. Clarac, pi. 155, a? 834.
{. Decharme, article Cybèle, dans le Piction, des Ant. de Saglio, p. I
U)0 CHAPITRE Vil
Mère; on repoussa toujours de sou culte les rites phrygiens, qui ne pénétrèrent jamais réellement dans les mœurs grecques, mais ou adopta, plus facilement sa personne même l, ou lui faisant perdre, toutefois sou caractère de divinité des cavernes et des montagnes sauvages, pour la rapprocher des grandes divinités telluriques et en l'aire une sorte de Gaea ou de Démêler. C'est à ce titre seulement que ïyché fut identifiée avec elle.
Si l'on adopte, sur la Grande Mère, les hypothèses de M. Charles Lenormant, Cybèle aurait eu encore en Phrygie une signification particulière qui conviendrait très bien à Tyché et rendrait plus complète son identification avec la déesse de Pessinonte. Souvent, à l'idée de mère créatrice, dispensatrice de la richesse et des biens de la terre, s'en rattache une autre : celle d'un caprice présidant à la répartition de ces biens qui nous viennent d'une source mystérieuse. C'est celle que M. Lenormant signale dans la conception orientale de Cybèle : «De môme que les aérolithes pleuvent au hasard « sur la terre, de même que les pierres tombent éparses der- « rière Deucalion et Pyrrha, de même que les dés lancés par « la main du joueur amènent des combinaisons inattendues « desquelles dépend la fortune du jeu, ainsi la mère des dieux « tombe au hasard sur la terre, pierre inanimée, et néanmoins « symbole fatal de la reproduction des êtres. Cybèle ne doit « plus nous apparaître nécessairement comme une déesse « mère, assise majestueusement sur un trône, une espèce « d'aïeule des dieux dont rien ne doit déranger le repos et la « gravité. A la place de cette Cybèle immuable, nous avons « une déesse plus changeante 2. » Le symbole le plus connu de Cybèle était en effet un aérolithe que l'on conservait à Pessinonte et qui fut plus tard transporté à Rome. C'est là le point de départ le plus important de la thèse que soutient M. Cli.
1. Decharme, endroit cité. Voir principalement sur ce point Foucart, Associât. relig. chez les Grecs, p. 84 sqq.
2. Nouvelles Annales df l'Jnst, arch., section française, T. I, p. 239 et 241.
Lenormant. Il y a peut être des réserves à faire à cette théorie. Il est bien peu probable qu'en voyant la pierre enflammée sillonner l'espace pour venir s'abattre sur la terre, les populations antiques de la Phrygie ou de la Galatie aient été frappées d'autre chose que de son origine mystérieuse et. à. leurs yeux, tout à fait divine. Les aérolithes ne sont pas un phénomène si fréquent, que les anciens aient pu établir des points de comparaison entre les endroits où ils se produisent, et remarquer que la pierre tombe n'importe où, sans choisir un endroit particulier. Us n'eussent point fait la remarque d'ailleurs, quand même cela leur eût été possible ; ce serait leur supposer un esprit scientifique qu'ils n'avaient pas et un besoin d'observation que rendait impossible leur croyance invincible au surnaturel. L'ont-ils fait pour la foudre, par exemple, qui est cependant un phénomène qu'ils avaient chaque jour sous les yeux? Bien loin de là. La foudre ne leur apparut jamais comme quelque chose de fortuit, comme une puissance aveugle frappant au hasard, mais comme la manifestation d'un pouvoir qui punit ou qui se venge et ne s'abat jamais sans raison sur le coupable. Il dut en être de même pour la pierre noire de Pessinonte. Le lieu où elle était tombée dut leur sembler non un lieu quelconque, mais un lieu privilégié, choisi par la divinité qui exprimait ainsi son désir de voir un temple s'élever pour elle en cet endroit et d'y recevoir un culte. — D'autre part cependant, on ne peut nier que l'idée du hasard, des caprices du sort, ne fût très répandue en Asie-Mineure , et il n'est pas impossible qu'à l'idée de la prospérité et des biens que Gybèle distribuait aux mortels se soit jointe aussi celle d'incertitude et de caprice dans la répartition de ses faveurs. La lune, qui est un type de variabilité et d'inconstance, se rencontre en effet souvent sur les monuments qui la représentent *, et le fouet que l'a 1chigalle. son grand-prètre. porte quelquefois, est composé
1. Mnller-"\Yip>eler. II, pi. LXIII, n° 808 et 809 des Denkmœîer .
152 CHAPITRE \lf
d'enfilades d'osselets ' qui peuvent aussi rappeler le sort. Par ce côté, aucune déesse ne serait plus propre que Tyclié, la divinité capricieuse par excellence, a se confondre avec Cybèle.
Mais c'est principalement avec des divinités plus purement helléniques et dont l'action s'exerce surtout dans le monde moral, que Tyché fut assimilée. Lorsque ces divinités, malgré la précision de formes que leur donnaient les artistes, cessèrent d'être des individualités assez nettement déterminées et tendirent à devenir des abstractions philosophiques, comme Tyché elle-même d'ailleurs, pour exprimer toutes à peu près une seule et même idée : celle d'une puissance générale, vague encore dans les esprits, qui préparait petit à petit l'idée de Providence, Tyché, qui avait aussi perdu la plus grande partie de sa personnalité et représentait précisément ce pouvoir indéfini, grâce à cette circonstance qu'elle n'avait ni mythe, ni figure bien distincte, Tyché se confondit alors successivement avec la plupart des divinités de l'Olympe. Il y a déjà dans Pindare, malgré les légendes mythologiques qui constituent la plus grande partie de son œuvre, des traces de cette impersonnalité qu'on commençait dès le ve siècle à attribuer aux dieux. Nous avons signalé chez lui cette expression fréquente tû/oc (tewv, TJ/a cai[j-vo; 2. Cette expression est significative. Dans Homère, les dieux agissaient par eux-mêmes, sans intermémédiaire ; avec Pindare, on commence à distinguer leur personne de leur action ; cette action môme est personnifiée et c'est tj/y; qui sert d'intermédiaire aux divinités dans leurs rapports les unes avec les autres et dans leurs rapports avec l'humanité. Ce n'est pas seulement chez les poètes que cette idée trouva son expression; il faut croire qu'elle passa dans les croyances religieuses des Grecs, car nous trouvons à Corinthe un temple de Tyclié auprès duquel il y en avait un
1. Guigniaul et Creuzer, Religions de l'Antiq. T. IV, 2e part., CXLI n° 230 a.
2. Pi/th. VIII, ").•!: Ném. IV, 7. yùv XaaiYwv r,/-;.; Oli/mp. VIII, G; A'e»?.
VI, 2r,'.
autre dédié à tous les dieux : « lz-.\ os %ax TJ/;r,ç va;:,... r.a.cà &s zùtcv Os;T; Kaîiv !<rcw ispov. ! » ; et à Sicyone . parmi les statues d'un certain nombre d'autres divinités, on voyait peut-être aussi celle d'une TJ/r, fteôv2 . Tyché jouait là un rôle tout à fait secondaire. Mais elle monta bientôt au rang des divinités qu'elle servait et devint l'une des plus considérables d'entre elles. Plus tard, à son tour, elle commandera aux autres. Sur les monnaies de Laodicée et d'Amasia. on la voit entourée de quatre ou cinq Fortunes inférieures, représentées avec des dimensions plus petites, et qui semblent être ses servantes: et suc les monnaies impériales de Diocaesarea, c'est elle qui est figurée assise, tandis que devant elle une autre divinité de même genre, mais d'un rang" moindre sans doute, se tient debout en signe de respect 3.
L'assimilation de Tyché avec les divinités grecques de la destinée devint à peu prés complète et elle semble avoir commencé de très bonne heure. Elle est déjà indiquée, en effet, dans Pindare. qui fait de cette déesse la plus puissante des Parques 4. Pausanias signale ce fait à propos de la Tyché d'Egire, à laquelle était associé Eros. ce qui L'assimile à Aphrodite. Aphrodite, en effet, peut être rapprochée d'elle encore comme déesse de la destinée, car elle passait également pour une Parque, et même pour la plus ancienne 5. On connait aussi la confusion qui exista de bonne heure entre Aphrodite et la Némésis de Rhamnonte. Ce n'est là d'ailleurs qu'une variété de la notion que nous avons déjà vue exprimée dans Aphrodite et Tyché comme représentant des divinités cosmiques. Philostrate, beaucoup plus tard (me siècle