CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 15(J
plus lointains et le respect de ses ancêtres, c'est encore à ses dieux qu'ils eut recours pour donner une expression à ses idées nouvelles. Comme ces dieux étaient son œuvre, qu'ils ne lui avaient pas été imposés par une théologie puissante armée d'un système tout fait; qu'il avait la liberté de les modifier indéfiniment, ils devinrent entre ses mains un instrument docile qui se plia aux exigences de sa raison. Sans rien changer à leurs dénominations premières, consacrées par les siècles, il transforma à son gré leur caractère, soit en donnant plus d'importance à quelques-uns d'entre eux, soit en développant certaines de leurs attributions au détriment de certaines autres, soit enfin en créant des divinités nouvelles pendant que d'autres tombaient dans une sorte d'oubli. Ces remaniements continuels de la religion traditionnelle n'étaient, à vrai dire, que des manifestations diverses de cet esprit philosophique qui, dès l'époque lointaine des Pélasges, s'était exprimé dans le système purement naturaliste des dieux primitifs de la Grèce. Ainsi l'esprit philosophique fut, pour la religion grecque, unprincipe actif de développement; les évolutions successives de l'idée religieuse ne fuient que les évolutions mêmes du germe philosophique qui s'était confondu avec elle au début.
Mais, d'un autre côté, cet esprit philosophique, principe de développement pour la religion grecque, fut aussi le principe de sa ruine. Quel fut en effet 'le résultat des modifications incessantes par lesquelles passèrent les dieux grecs? Ils en arrivèrent à représenter des idées et des croyances qui leur étaient complètement étrangères à l'origine. Les formes précises^ les contours fermes et arrêtés qui faisaient leur originalité et leur force s'émoussèrent, puis s'évanouirent. Un jour vint où ils perdirent toute personnalité, toute vie, où on les abandonna enfin complètement pour les remplacer par des concepts tout à fait généraux et tout à fait abstraits : si bien que l'on peut dire qu'il y eut de tout temps, entre la religion et la philosophie des Grecs, à la fois accord et antagonisme.
Tyché offre un exemple particulièrement frappant de cette alliance et de cette opposition entre l'esprit religieux et l'esprit philosophique.
Sons le nom de Tyché, la foi hellénique a poursuivi la solution d'un des grands problèmes philosophiques : celui des rapports de l'homme etdela divinité. Les différentes périodes de l'histoire de cette déesse peuvent être considérées comme des phases importantes qu'a traversées ce problème avant d'aboutir à la Providence. Les idées que ce mot de Providence éveille en nous, Tyché lésa représentées à quelque degré aux différentes époques: idée de bonté s'ajoutant, dans l'être divin, à celle de puissance ; idée de liberté s'ajoutant à celle de bonté; de direction générale de l'univers, comme conséquence des trois autres; et, en dernier lieu, de sagesse et de justice rémunératrice, lorsque la Providence telle, ou à peu près, que nous l'entendons nous-mêmes, semble enfin avoir pénétré dans les esprits. Sans doute ces diverses idées ne se sont pas toujours trouvées réunies à la fois dans Tyché. Il y a eu en outre, dans cette marche vers la solution finale, plus d'un arrêt et plus d'un écart : la liberté a été longtemps confondue avec l'inconstance et le désordre, la bonté avec le caprice. La réflexion populaire ne pouvait, en effet, avoir la sûreté de la raison philosophique pure, s'élevant graduellement de l'idée de force génératrice contenue dans la matière à celle d'intelligence ordonnatrice distincte du monde, qu'entrevoit Anaxagore, que démontre Platon, qu'admet Aristote et que prêchent les stoïciens. Mais si elle n'a pas directement et absolument atteint le but, elle l'a du moins effleuré, en dépit des obstacles qu'opposaient à sa roule des superstitions séculaires et le spectacle d'époques violemment troublées où la force prévalait presque toujours contre le droit et la justice : la Fortune de Polybe résume, bien que d'une manière confuse, les éléments essentiels qui constituent la Providence.
C'est au sein même du culte grec que se produisent et se propagent ces différentes conceptions de Tyché; la religion