‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 111 sur 185 · CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE

de l'Etat les admet les unes après les autres et les favorise en donnant à la Fortune, à mesure que ses attributs s'étendent, une importance de plus en plus considérable. Après l'avoir tirée d'abord du groupe de Nymphes, où on la distinguait à peine, elle dresse des autels particuliers à la Tyché protectrice des campagnes : elle l'invoque ensuite à titre de divinité plus générale sous le nom de Bonne Tyché ; elle la fait intervenir dans les affaires de la cité, inscrit son nom en tète des décrets publics, lui élève des temples par toute la Grèce, la confond avec les déesses éponymes des villes, résume en elle toutes les autres divinités de l'Olympe, et finit par la regarder comme la seule déesse véritable, la seule universelle, qu'elle voie d'ailleurs en elle le hasard ou la Providence. L'accord semble donc parfait entre la religion et l'esprit philosophique; la première accepte, consacre et propage les progrès du second.

Mais, sous l'accord apparent, se cache un violent antagonisme. Presque à partir du jour où Tyché est distinguée de l'ensemble des Nymphes, la lutte éclate entre elle et la religion officielle. C'est là peut-être le côté le plus extraordinaire et le plus intéressant de l'histoire de cette divinité. Durant la longue suite de ses développements, elle personnifia constamment des principes contraires aux" croyances qui faisaient le fond de cette religion qui répandait son culte. A l'époque où les dieux sont encore conçus comme des êtres jaloux envieux du bonheur des mortels, Agathe Tyché réagit contre cette idée en introduisant dans l'Olympe, jusqu'alors sourd à la pitié, un élément de bonté et de bienveillance inaltérable; quand la Grèce courbe avec effroi la tète sous le joug du Destin, elle est la seule qui le brave : par sa nature indépendante, elle se met en opposition directe avec l'aveugle Nécessité, représente la liberté poussée jusqu'au désordre et contribue à faire cesser le règne de la Fatalité: lorsque, après des désillusions cruelles, on commence à se détacher des dieux traditionnels, à douter de leurs existence, c'est entre les bras de Ty elle qu'on se rejette, en elle seule

qu'on retrouve quelque souci des mortels, et elle suffit à ranimer la vie dans l'Olympe qu'ont rendu désert l'incrédulité et l'athéisme ; enfin quand l'idée de hasard a tout envahi, c'est elle que les esprits sages et sérieux qui se rencontrent encore en Grèce en dehors des écoles philosophiques choisissent pour lui donner toutes les attributions de la Providence.

Il semble que l'accord entre la philosophie et la religion soit ainsi définitivement rétabli, et que la place soit libre pour l'avènement de la foi nouvelle qui va bientôt faire son apparition; mais il n'en est rien. Par une contradiction nouvelle et qui n'est pas la moins singulière, il se trouve précisément que Tyché qui, clans ses évolutions incessantes, avait perdu aussi en grande partie ses traits précis et sa physionomie bien personnelle d'autrefois, les reprend, et contribue à donner encore aux fantômes vieillis des dieux du paganisme, un semblant d'existence. En s'identifiant tour à tour avec chacun d'eux par suite du travail de syncrétisme dont nous avons parlé, elle leur infuse un peu de sa propre vie et leur permet d'attendre, sans en être trop discutés, le jour où ils finiront par s'absorber en elle, et reprendront en se confondant tous ensemble dans sa forme panthéistique le gouvernement du monde prêt à leur échapper.

Si l'histoire de la Tyché grecque, en effet, est terminée à la conquête de la Grèce par les Romains, l'histoire de la Fortune se poursuit encore pendant des siècles.

Lorsque les divinités de l'Orient se sont propagées des rivages de l'Egypte et de l'Asie-Mineure vers les contrées occidentales, un moment confondue avec Isis, la Fortune ne tarde pas à s'identifier avec cette déesse universelle de la nature, comme elle s'était identifiée avec les autres l; elle reconquiert ensuite, pour la posséder seule désormais, la direction des destinées humaines qu'elle a quelque temps parta-

I. Voir l'article Fortuna et les reproductions d'Isis-Fortune qui l'accompagnent, dans \e Diction, mythol. de Koscher.

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