Gerhard, Griech. Myth., § IjO
ORIGINE DE TYCHE 17
lité; elle empêche la rouille de mordre les blés, les fleurs des arbres de tomber avant l'heure ou de se dessécher sans laisser aux fruits le temps de se former; elle fait prospérer les bergeries et écarte des troupeaux la maladie qui ruine le laboureur; elle est une nymphe, ayant comme les autres ses attributions particulières; mais sa puissance ne dépasse pas les bornes qui étaient assignées à l'action de ces divinités encore inférieures et qui tenaient dans les croyances populaires une place considérable il est vrai, mais qu'elles devaient bien plutôt à leur nombre qu'à l'étendue de leurs pouvoirs.
Quand on considère plus en détail les traits propres à ces déesses mères asiatiques, l'on s'étonne encore plus que Tyché ait pu leur être assimilée. Sous des différences inévitables, résultat de la variété des races ou des contrées, on aperçoit entre elles des rapports généraux fort caractéristiques. A l'origine, ce sont des divinités qui réunissent en elles le principe mâle et le principe femelle ; ce sont des divinités androgynes. Puis elles se dédoublent, et les deux principes sont exprimés isolément : Cybèle est inséparable d'Attis, et l'Aphrodite phénicienne d'Adonis. Le culte de l'une et de l'autre est marqué d'un même caractère et éveille chez leurs adorateurs les mêmes sentiments : sentiment de tristesse et de deuil, quand Attis et Adonis sont violemment séparés par la mort de leurs amantes célestes, poétique imag-e de l'hiver où la force génératrice semble abandonner la terre; sentiment de joie exubérante, lorsque les couples divins sont de nouveau réunis, symbolisant la chaleur fécondante du printemps qui rend la vie à la nature. N'est-il pas étrange, si Tyché doit réellement son origine aux cultes phrygien ou phénicien, de ne rien retrouver en elle de ce qu'ils renferment de plus caractérisque ? Ou voyons-nous en elle cette dualité mystique, source de larmes passionnées et de joie débordante? Quand Tyché se trouve associée à Aga thos Démon, ce n'est pas en qualité «ramante : leur union. ainsi que le prouve à première vue L'attitude que leur don-
nent les monuments figurés où on les rencontre ensemble, est grave et simple, comme celle de l'époux et de l'épouse, et rappelle bien plutôt celle de Zens et de Héra. On ne peut alléguer ici que le caractère orgiastique des cultes orientaux répugnât à l'esprit religieux des Grecs; car l'Attique même l'admit plus tard, et il y a une ressemblance frappante entre les croyances et les rites phrygiens d'une part, et les mystères de Déméter et d'Iacchos de l'autre.
J)e plus, si l'Aphrodite phénicienne et Cybèle sont des divinités telluriques, elles le sont d'une autre façon que Tyché. Cybèle est surtout la déesse orgiastique des montagnes et des cavernes, de la nature sauvage; ce n'est que plus tard qu'elle se rapproche de Déméter et devient une déesse civilisatrice, protectrice des cités l. L'idée qu'on se faisait d'Aphrodite Ourania est moins nette; néanmoins quand on la considère comme divinité créatrice, ce qui domine en elle, c'est assurément l'idée de l'amour ou du rapprochement des êtres, sur la terre, au sein des flots, parmi les hommes et les dieux. C'est à ce côté que s'attacha surtout pour le développer la religion grecque. Mais le paysan paisible et travailleur, qui comptait pour vivre sur les produits de son champ et offrait ses dons à Tyché en la priant de faire prospérer ses moissons et ses agneaux, devait être. croyons-nous, bien étranger aux emportements et aux fureurs des Corybantes, et ce qui le touchait dans sa déesse favorite était aussi, sans doute, bien moins la beauté et la grâce séduisantes, que le gain qu'il espérait d'elle.
Le culte de Cybèle d'ailleurs fut longtemps à se faire accepter réellement de la Grèce; ce n'est qu'au siècle de Périclès qu'on le voit définitivement établi à Athènes 2 et en-
1. Ou voit Cybèle en relation avec Pan dans le bas-relief consacré au Nymphes par Adamas, au temps de Pindare ; Cybèle y est représentée dans une grotte audessus de laquelle Pan assis joue de la flûte. Fan, croyons-nous, ne représente pas ici une divinité champêtre; il est plutôt identifié à Marsyas le silène inventeur des airs de flûte consacrés à Cybèle.
2. Pindare avait déjà fait construire à Thèbes un petit temple à Cybèle (Pausan. IX, 25, 3); mais ce pouvait être par suite d'une dévotion particulière et per-