‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 21 sur 185 · Pausan. II, 7, ô · texte numérisé non relu

Pausan. II, 7, ô

Tyché, déesse bienveillante, présidant au bonheur en général. — Comment est née cette conception de Tyché. — Sa place dans la religion grecque au \e s.

Influence des poètes gnomiques sur la religion grecque ; développement des divinités se rattachant à l'ordre moral, et en particulier de Tyché. — Influence du langage sur le développement de Tyché déesse du bonheur. — Tyché Agathe au \-e siècle d'après Eschyle et Sophocle. — Le développement de Tyché comme déesse bienfaisante est dû à un progrès dans les idées religieuses.

Après Hésiode. Tyché se dérobe à nous pendant un assez long temps. Le nom de la déesse était trouvé, il était inscrit dans le catalogue officiel, pour ainsi dire, dos dieux de la Grèce, et avait dû se répandre avec les œuvres du poète d'Ascra dans le monde hellénique. Cependant, à peine née. elle semhle oubliée, et tout à coup il n'est plus question d'elle nulle part. Elle n'est pas la seule d'ailleurs à propos de laquelle on puisse faire cette remarque : d'autres divinités plus grandes et plus vénérées que la modeste nymphe des campagnes semblent un peu négligées aussi, et subissent comme elle les effets de la transformation qui s'opère à cette époque dans les croyances religieuses de la Grèce.

A l'école hésiodique succède celle des poètes gnomiques; Solon et Théognis deviennent, concurremment avec railleur delà Théoijonie et des Travaux et. Jours, les instituteurs de la Grèce; leurs œuvres, comme celles de leur prédécesseur, sont apprises par cœur; c'est dans leurs sentences et leurs apophthegmes que les consciences de ces âges, <>n la murale est encore incertaine et sans base dieu solide, cherchent les règles de la justice, les conseils de la prudence et de la sagesse. Mais bien que les préceptes exprimes par les]., .êtes

des deux écoles se touchent en beaucoup de points et paraissent dériver d'une même source, l'expérience de la vie, il n'y a rien d'aussi différent, on pourrait presque dire d'aussi contraire, que l'esprit religieux qui anime les œuvres poétiques des vue ctvic siècles et celui qui remplit les poésies hésiodiques. Solon et Théognis sont religieux et pieux encore • autant qu'Hésiode, mais d'une religion et d'une piété qui ne sont plus celles du poète Thébain. Sans parler des progrès que l'esprit humain avait dû nécessairement accomplir depuis le ixe s., de l'adoucissement inévitable des mœurs à mesure qu'on s'éloignait davantage de l'époque violente qui avait vu les envahisseurs du nord descendre et s'établir au centre de la Grèce, de l'influence enfin que put exercer la philosophie naissante, Solon, le législateur qui s'applique à faire régner l'ordre et les bonnes mœurs dans la cité, pouvait-il, avec le bon sens pratique qui le distingue, accepter, sans les modifier profondément, les divinités hésiodiques et homériques toujours en lutte les unes contre les autres et donnant l'exemple de la discorde et des scandales les plus graves et les plus criminels? Théognis, chassé de Mégare par les factions du parti démocratique, pouvait-il présenter à ses contemporains, comme des modèles à suivre, les Titans révoltés, Kronos et Jupiter renversant successivement l'ordre établi dans l'Olympe et exilant du ciel les vaincus? Tous leurs préceptes se seraient trouvés en contradiction avec cette antique mythologie. Aussi semble-t-il qu'ils se soient efforcés de bannir de leurs poésies les légendes et les fables offensantes pour la dignité et le caractère sacré des dieux, et l'on dirait parfois qu'ils n'en ont retenu que l'idée même de la divinité.

Cette idée d'une divinité suprême dominant toutes les forces particulières s'exprime dans Solon d'une façon assez nette, d'abord par la prééminence qu'il accorde à Zeus dans le gouvernement du monde, mais surtout par la manière dont il conçoit ce gouvernement. Sans doute, dans Homère, Zeus est déjà le dieu souverain; les autres lui

sont soumis. Mais sa prédominance a des caractères qu'on ne retrouve plus dans Solon. D'abord, elle a pour ainsi dire quelque chose de physique et de matériel l. C'est par la loi du plus fort qu'il règne, et l'on a pu voir dans sa souveraineté le vague souvenir de révolutions cosmogoniques, de forces naturelles luttant entre elles jusqu'au jour où l'ordre s'établit dans l'univers. De plus, sorti de l'imagination d'hommes encore peu habitués à s'analyser euxmêmes, et dont l'œil peu clairvoyant n'atteignait guère dans la nature humaine que les appétits, les sentiments et les passions, le Zeus homérique leur ressemble; la sensibilité l'emporte chez lui sur la raison, il se met en colère comme un mortel, il n'est pas toujours impartial, il a nos faiblesses, nos désirs, nos sensations, nos besoins. Enfin, s'il est le souverain de l'Olympe, il a autour de lui une cour composée d'individualités distinctes de lui, puissantes aussi quoique à un moindre degré et qui n'obéissent pas toujours sans murmurer. Le Zeus de Solon n'a aucun de ces caractères, il n'est plus représenté comme un vainqueur dont on peut encore contester la victoire, il a dépouillé complètement les passions humaines, il ne s'immisce pas dans les affaires personnelles de chaque individu, punissant chaque faute en particulier et s'irritant pour un acte coupable comme un homme mortel 2. Sa colère attend que les fautes se soient accumulées, et alors elle ressemble « au « vent du printemps qui s'élève soudain, répandant les nua- « ges dans le ciel, bouleversant le fond tumultueux de la « mer stérile et ravageant dans les champs de blé les beaux « travaux du laboureur; puis il remonte au ciel, demeure « élevée des dieux, et fait reparaître la sérénité; la lumière

1. Il suspend Junon dans l'espace avec des enclumes aux pied- {Iliade XV. 18), défie les dieux et les déesses de l'ébranler en tirant tous ensemble sur un.- chaîne d'or qu'il attachera à l'Olympe (Iliade VIII, 18) et retient les Titans dans le Tartare derrière une porte de 1er (Odyss. IV , 12). Sur le caractère du Zeus d'Homère, voir J. Girard. Sentiment religieux rn Grèce, p. 54 sqq.

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