‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 36 sur 185 · Voir Tournier, ouvr. cité, passim · texte numérisé non relu

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TYCE1É DÉESSE INCONSTANTE DU BOXHF.l R 47

pouvoir supérieur et oppressif; Tyché est en contradiction flagrante avec l'antique fatalité qu'elle détruit par le seul l'ait qu'elle lui échappe.

Sans doute l'activité qui se développe à cette époque en Grèce sous toutes les tonnes, politique, commerciale, artistique, littéraire, et dont la première condition était la liberté et l'indépendance la plus complète, ne fut pas étrangère à la faveur dont jouit cette divinité remuante, image de l'indépendance même. Mais en outre, les Grecs avaient au plus haut point, comme on Ta démontré dans des pages pleines d'intérêt, le sentiment de la vie '. C'est de ce sentiment qu'étaient sortis les dieux si personnels d'Homère, Avec Solon et les gnomiques, il faut bien le reconnaître, ces dieux si vivants avaient pris une attitude un peu plus raidie et plus solennelle ; ils semblaient en même temps ne plus apparaître que dans un lointain déjà moins accessible à l'homme. Serait-il trop subtil de penser que la Tyché volage fut peut-être une sorte de réaction inconsciente contre ces tendances philosophiques, sous l'influence desquelles l<-> immortels menaçaient de s'endormir dans l'inaction, l'immobilité et l'indifférence? Les Grecs, en imaginant leur déesse volage, auraient ainsi rapproché de l'homme la divinité qui s'éloignait de lui; ils l'auraient mêlée de nouveau à leur existence journalière, en lui donnant un rôle dans leurs révolutions politiques, dans leurs entreprises commerciales, dans la réussite ou l'insuccès de toutes leurs affaires. C'est ainsi qu'autrefois les dieux de Ylliade prenaient part aux combats des /Vchéens et des ïroyens, à leurs défaites et à leurs victoires; ramenée sur la terre et rendue à l'activité, la divinité redevenait alors personnelle et vivante.

Mais ne faut-il pas voir dans ce regain de personnalité, que Tyché contribue à donner à l'Olympe des Grecs, une sorte de recul de l'esprit religieux? .Ne revenons nous pas

1. Voir J. Girard, Sentiment religieux en Gvéee, Introduction,

ainsi à des temps antérieurs même à Homère? Car dans les poèmes homériques, cette idée du Destin, avec laquelle Tyché est en si complète contradiction, était un réel progrès et sortait d'une idée profondément philosophique l. En imaginant la Mœra, les Grecs avaient su soustraire aux caprices et aux agitations passionnées de leurs dieux ce qui, au-dessus des phénomènes qui varient, reste invariable, éternel et nécessaire. Cela est vrai, mais d'autre part cette théorie du destin n'était pas non plus sans danger. Ce que l'homme et les dieux conservaient encore de liberté dans ce système ne pouvait tarder beaucoup à s'absorber dans l'idée de la fatalité, qui eût bientôt envahi tout le domaine religieux par suite même de sa grande clarté et de sa grande simplicité. Avec le Destin inexorable établi au plus haut du ciel et pesant sur l'Olympe, que devenaient Zens et les autres dieux? Des fantômes inutiles. Sans liberté, leurs décisions ni leurs actes n'avaient plus aucune valeur et se perdaient dans une agitation puérile et vaine. Le Destin suffisant à donner l'explication de tout, l'Olympe était par cela même superflu; il n'y avait plus qu'à le supprimer. Mais c'était supprimer les grandes idées de justice et de piété en même temps que leur personnification; c'était abolir la sainteté du serment, les lois; c'était tuer dans son germe la pensée humaine. 11 fallait donc à cette idée du Destin immuable et inflexible un contre-poids puissant. ?S"est-ce pas ïyché qui le lui donna? Elle est la déesse capricieuse à l'excès, il est vrai, mais elle est aussi, par cela même, l'expression la plus vive de la liberté. Avec l'activité et la vie, l'Olympe, grâce à Tyché, recouvrait la liberté, et à l'examiner ainsi, cette idée d'une déesse volage et désordonnée était plutôt un progrès qu'un recul.

Cela est vrai surtout de l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire du ve siècle environ. A ce moment en effet, malgré l'extension qu'a prise déjà la déesse Tyché. son impor-

l. Voir Denis. Hist. des tliëovies et des idées morales dans Vont. Vol, I, p. S.

tance dans les croyances religieuses n'est pas encore exagérée comme elle le sera plus tard. Quoiqu'elle ait conquis sa place dans l'Olympe, que la foi populaire l'invoque sinon aussi fréquemment que les grands dieux consacrés par la tradition, du moins à titre de puissance qui ne leur est pas inférieure, cependant elle n'est pas la déesse souveraine, seule maîtresse du monde. Quand on considère dans leur ensemble les œuvres des poètes dramatiques où nous trouvons son nom, et surtout lorsqu'on rapproche de ces œuvres celles d'Hérodote et de Pindare, il est impossible de se faire illusion sur ce point. Mœra et Némésis sont encore les déesses les plus accréditées et Tyché ne les a pas détrônées ; la loi de compensation fait encore le fond des idées religieuses de la Grèce et est acceptée de tous comme la loi suprême qui régit l'univers. C'est elle qui fait le ressort principal des trilogies d'Eschyle et qui donne aux odes du poète thébain leur élévation et leur autorité morale ; c'est elle qui fait l'unité de l'histoire d'Hérodote et qui imprime à toute la littérature de la première partie du ve siècle un caractère commun où domine une sorte de respect mêlé de crainte pour la divinité jalouse de ses prérogatives, et toujours attentive à les faire respecter. Mais ÏNémésis ira de jour en jour perdant de son importance sous les attaques indirectes de Socrate et des philosophes; elle ne subsistera guère, à partir du ive siècle, qu'en changeant de nature, en devenant à son tour, sous le nom d'Adrastée, une forme de la Fortune bienveillante ; Tyché gagnera ce que perd Aémésis, et nous la verrons, dans les siècles suivants, absorber peu à peu toutes les divinités du paganisme.

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