lilien. Varice Historiée, Hlll
TYCHÉ ET l/lDEK DE PROVIDENCE 59
attribuait tous ses succès à la chance, la plaisanterie atteignait du même coup Agathe Tyché et son humeur pai* trop bienveillante, à laquelle d'ailleurs on commençait à ne plus se fier beaucoup.
Mais nulle part les changements apportés à la conception de Tyché par la révolution intellectuelle qui s'accomplit à cette époque ne se saisissent aussi clairement que dans Euripide. Contemporain de Sophocle et même mort après lui. Euripide, comme on Ta souvent remarqué, appartient plutôt cependant à la génération suivante par ses idées et par le tour de son esprit. Elève des sophistes qui se donnent rendez- vous à Athènes dès le commencement de la guerre de Péloponèse, il partage leur scepticisme à l'endroit des traditions religieuses qu'il attaque et dénature dans ses drames de toutes les façons; comme Protagoras son ami, dont il fut peut-être le premier à connaître le livre sur les dieux ', il l'ait de l'homme la mesure de tout et ramène à son niveau tous les personnages divins ou héroïques. On sent cependant chez lui le besoin de remplacer la foi disparue par des croyances plus certaines et plus raisonnables: plus sincère que les sophistes, il ne fait pas du doute le dernier mot de la philosophie et de la dialectique; il cherche avec une ardeur qui témoigne du fond religieux qu'il y avait encore en lui une solution satisfaisante sur le monde et la divinité, sur les rapports de l'homme et des dieux. Dans les derniers temps de sa vie, il étudie les œuvres d'Anaxagore, qui du moins lui donnent, à l'encontre des théories négatives des sophistes, un système positif. .Mais ce système, naturaliste avant tout, ne put lui suffire, et jusqu'à sa mort son âme inquiète et mélancolique flotta indécise sans s'arrêter définitivement à rien. Outre celle disposition dY.spnt qui h' portail à ne considérer dans les choses que les côtés tristes et à n'en goûter que les amertumes, Euripide eut une
1. Diog. Laerte, IX eh 8, 3 : ivs'yvw '>' \'>, ,..--.'. ^ -. i rtvs$, vj T/-, MsyscxAîtdou, ï.'/lo: 8'ev V.uxsi'm.
existence troublée par les soucis et Les chagrins domesti- (|iies. et l'on peut dire que le bonheur fut pour lui une chose inconnue. Son art même, auquel il avait voué sa vie, les agitations d'une ville tout occupée d'une guerre désastreuse l'empêchèrent de l'exercer en paix; obligé de quitter sa ville natale, de mettre son talent au service d'un prince étranger, il mourut dans un exil que les circonstances politiques lui avaient rendu nécessaire, et sa vie lamentable eut une fin plus tragique encore peut-être qu'aucune des catastrophes qui terminent ses drames K
Aussi ne faut-il point chercher dans les œuvres d'Euripide la déesse du bonheur célébrée par Sophocle, son heureux rival. Chez lui, Tyché est encore parfois personnifiée, mais plutôt comme une déesse méchante, comme le malheur même : « Je suis le fils de Tyché », s'écriait l'Œdipe de Sophocle, et sa confiance dans la bonté de sa déesse favorite l'amenait à se croire à l'abri de tout danger. « Hélas, hélas « y eut-il jamais un être plus malheureux que toi! » dit à Ilécube son vainqueur Agamemnon, touché de pitié à la vue de cette pauvre esclave sans enfants, qui fut reine puissante et mère glorieuse. « 11 n'y en a point, répond Ilécube, « si ce n'est le malheur même, ty]v xùyrp aÙTïjv. » 2 C'est à cette même Tyché, personnification du malheur, qu'Althée, mère de Méléagre, adresse ses remerclments ironiques au moment de se pendre après avoir fait périr son fils en brûlant le tison fatal 3. Même quand le poète emploie rs/r, dans l'acception d'un nom commun, le mot a chez lui le plus souvent le sens de malheur, d'événement funeste.
La Tyché uniquement favorable et bienveillante lui estelle tout-à-fait inconnue? « C'est de ton bras et de la Fortune
1. Voir sur les circonstances de la mort d'Euripide, T. Bergk Griech. T.iter. t III, p. 483 et la note.
i. Le jeu de mots est intraduisible :
Agam . : $2û, oeû, rtç &Jtm Suotuj^s l'r j '/uv*i '■
Hec: ii j/ i'Tu. -.-. u-v, -r,-j -J//.J y.jzr,-J ji/ou. Hecvbc v. 774. ~ ->•//,■> est ici proprement le malheur personnifié dans Tyché.
3. Fragm. d'Eurip. (Didot p. 750) : ôpscj su vînt Sr, /*'&>; èitpxuvxi, Tu^r,.