‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 48 sur 185 · Toûrnier Nemësis. p · texte numérisé non relu

Toûrnier Nemësis. p

et militaire des cités, dans l'état moral des peuples, dans leurs aptitudes particulières et dans leurs passions mêmes. dans la sagesse et la prévoyance des chefs de l'Etat ou des généraux d'années, des explications simples et lumineuses des laits qu'il expose. Cependant, il rencontre souvent dans son récit des événements que l'intelligence était impuissante à prévoir, contre lesquels la volonté la plus énergique ne pouvait rien, auxquels on est forcé de se soumettre sans pouvoir rien y modifier, et qui suffisent à changer l'issue d'une bataille et les destinées d'une nation. La cause de ces événements quelle est-elle? Est-il possible à l'homme de l'atteindre? De l'atteindre, non peut-être ; mais il est toujours possible de lui donner un nom sous lequel chacun pourra, suivant sa fantaisie, supposer telle force qu'il lui plaira. C'est ce que fait Thucydide, et cette cause inconnue, il l'appelle rjyr,. Ce mot pour lui ne recouvre pas une personnalité concrète ; la traduction exacte serait « ce qui arrive contre toute prévision. » C'est l'auteur lui-même qui en donne cette définition. « Il se peut », fait-il dire à Périclès, dont les idées sont le plus souvent les siennes, « que les événements, « ainsi que les pensées de l'homme, suivent une marche ir- « rationnelle; c'est pour cela que nous imputons à la For- « tune (ty]v t6/t(v) ce qui trompe nos calculs » '. L'homnir n'est pas maître de cette force capricieuse et insaisissable ; il ne peut en aucune façon la diriger. « Il n'est au pouvoir « de personne de modérer comme il lui plaît à la fois le « cours de ses désirs et celui des événements » 2. Cette pensée est exprimée par Thucydide dans une foule de circonstances et sous les formes les plus diverses. Nicias, après la mort de Cléon et de Brasidas sous les murs d'Amphipolis, veut faire conclure la paix entre Athènes et Sparte: il dé-

1. Thucyd. I. 140 : î\i<jiyi-xt yxp ~y.^ %ufioôpxi t&-j izpxyiiâxm) où% r^jo-j

XflxO&ç ■//jiprl7V.i '/, /y[ -i; SlXVOÎXi ro D xvBpàiltOV • <1i6-iç /'A zr,v ~J~/J<J 'jZ'J- Sv ~'xpv.

Xôyov £u/*S-/j ii'jib'j.tj.ïj xiTixaOxi.

2. Thucyd. VI, 78, oj yy.; oXo-j ts %/hx -ï,; -=. sjti0u/««s /-A r/,; ~->/j,i tôv stûrèv ètuoiot; tx/jlîx-j •/evisdxt.

PYCHÊ ET L'iDftR DR PROVIDENCE 65

sirait mettre à couvert sa renommée encore intacte el procurer quelque repos à sa patrie et à lui-même. « Pour cet « effet, il avait besoin d'écarter les dangers et de livrer au « hasard (tû/y;) le moins possible ; la paix lui était donc indis- « pensable» '. — Sur le point de partir pour l'expédition de Sicile, <ju"il a combattue de tout son pouvoir, le mêmeNicias pose aux Athéniens ses conditions; il énumèrc longuement les précautions à prendre, les armements à faire, les sacrifices à supporter : « Il ne veut s'embarquer qu'en donnant a au hasard le moins possible » -. Nous trouvons l'exemple le plus frappant de ces événements extraordinaires, qui déroutent toutes les prévisions, dans l'affaire de Pylos. Le combat s'engage entre les Lacédémoniens et les Athéniens dans les conditions les plus étranges, et Thucydide ne manque pas de faire intervenir ici l'influence de la xùyyi : « Les cir- « constances étaient changées au point que les Athéniens « combattaient sur terre, sur une terre laconienne pour re- » pousser les Lacédémoniens arrivant sur des navires; les « Lacédémoniens au contraire venaient sur des vaisseaux « opérer une descente sur leur propre territoire devenu « territoire ennemi » 3.

Ce parti pris de n'admettre jamais dans les événements de l'histoire l'intervention divine, de chercher à tout des cau-i ;s naturelles, et, quand les faits lui semblent s'écarter d'une marche logique, de recourir au hasard et à l'accident comme explication dernière, a pu faire douter de la piété de Thucydide ; on l'a même parfois accusé d'athéisme. L'accusation semble bien mal fondée, quand on lit, entre autres passages, le long dialogue du ve livre entre les habitants de Mélos el les Athéniens qui veulent forcer l'île à sortir de sa neutralité pour embrasser le parti d'Athènes. C'est dans ce passage qu'on trouve exprimée cette idée de Providence dont

Page 1