‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 51 sur 185 · Electre · texte numérisé non relu

Electre

2. Cf. dans Hérodote, l'expression /%-j. î/j: jyir.j 8so3 m de fortune auquel la divinité présidait, (liv. IX. 91.)

68 CHAPITRE l\

Cora, et la saine raison n'y pouvait être entièrement dupe de l'imagination et du spectacle, ni faire le dépari exact de ce qu'il fallait en accepter ou en rejeter. Le respect qu'ils avaient inspiré jadis commençait d'ailleurs à décroître, depuis que leur secret impénétrable avait été violé par un poète gouailleur autrefois convaincu, Diagoras de Mélos l, et qu'Alcibiade en avait parodié les cérémonies. S'adressaiton à la philosophie? De ce côté encore on était le plus souvent déçu. Les théories de l'école ionienne et de l'école éléate, encore peu répandues d'ailleurs et confinées clans des villes lointaines, n'entretenaient leurs disciples que de physique. La secte de Pythagore était une association fermée, une sorte de confrérie, dont la doctrine était tenue soigneusement cachée et s'exprimait à dessein dans un langage symbolique qui la rendait tout-à-fait inaccessible aux profanes. On commençait à connaître davantage le système d'Anaxagore, positif et précis, qui parlait d'une intellig-ence supérieure qui règle tout. Mais cette précision même était bien peu rigoureuse. Anaxagore en proclamant ÏEsprit comme cause première du monde ne s'en servait lui-même que quand il ne pouvait faire autrement 2, et Socrate, dans le PJiédon, se plaint d'en avoir vainement cherché la trace dans les écrits du philosophe qui promettait d'expliquer tout par son moyen 3. D'ailleurs, ce sont encore les problèmes de l'univers cosmique que le vouç est appelé à résoudre, et il n'est pas bien sûr qu'il ait été doué, par son auteur même, d'une personnalité bien vivante 4. Mais les faits de l'ordre moral, qui nous intéressent de plus près, qui donc

1. On lui intenta un procès (Aristoph. Oiseaux, 1072; Grenouilles, 320); il fut banni d'Athènes et se réfugia dans le Péloponèse (Suidas, s.v. Atxyôpxi.)

2. Zeller, Philosophie des Grecs, traduction Boutroux II, p. 408.

3. Phèdon, ch. 47. Aristote fait la même remarque Phrjsique II, 8; Métaph. \, 4, 985 a.

4. Zeller : « Il n'y a pas trace chez lui (Anaxagore) d'un gouvernement divin des choses, de cette croyance à la Providence qui eut une si grande importance aux yeux de philosophes tels que Socrate, Platon et les stoïciens ». (Ouvrae-e cité p . 409.)

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les régit ? Qui s'occupe de l'homme lui-même, de sa destinée et de son bonheur? Pour tous ceux qui pensaient et doutaient et voulaient sortir de leur doute, deux partis seulement se présentaient : se remettre docilement entre les mains de Socrate et chercher avec lui, — ceux qui eurent ce courage et qui purent comprendre leur maître sublime furent les heureux, — ou bien, ce dont peu étaient capables, faire comme Socrate lui-même : s'élever au-dessus des préjugés et des systèmes, chercher à s'expliquer par le seul secours de leur raison le gouvernement du monde.

On ne peut dire d'Euripide qu'il fût absolument de ces derniers. L'influence des sophistes apparaît dans ses pièces avec trop d'évidence pour qu'on soit tenté de la nier l. Mais d'un autre côté, les auteurs contemporains nous signalent entre Socrate et lui une affinité d'esprit dont la comédie sut tirer parti pour le combattre, et à laquelle il dut de rester lui-même, de ne pas perdre son originalité, malgré ses relations avec les sophistes. Bien qu'il accepte en plus d'un endroit leurs théories et les reproduise sur la scène, il se distingue d'eux, du moins, par la sincérité avec laquelle il cherche à se retrouver au milieu des opinions contradictoires, et surtout par le tourment réel que lui causèrent ses incertitudes. Quand il affirme passionnément l'inanité des dieux, sa passion même est un indice de son ardent désir de croire, et son vers retentit plutôt comme le cri de douleur d'une âme désespérée de son doute que comme une affirmation définitive. « On dit « qu'il y a des dieux dans le ciel? ATon il n'y en a pas, si l'on « veut enfin renoncer à répéter stupidement un vieux conte2 ». C'est ainsi que s'exprimait dans une de ses tragédies perdues son Bellérophon, nature généreuse et d'une mélancolie vio-

1. L'influence d'Anaxagore surtout et de son système naturaliste semble évidente, principalement dans les dernières pièces d'Euripide : les Troy< Hélène, Melanippe. Voir Bergk, Griech. Lit.er. III, p. 469 sqq. Bergk admel qu'Euripide a pu avoir des relations avec Socrate bien qu'ils aient des ten dances opposées.

i. Fragm. du Bellérophon.

lente, qui s'irrite des contradictions qui naissent dans soft Ame. Mais Bellérophon ne s'en tenait pas à cette négation suprême : il tentait d'explorer par lui-môme le sanctuaire inaccessible de la divinité et s'élevait sur les ailes de son cheval merveilleux jusqu'au séjour de Jupiter, au risque d'en retomber foudroyé. Sous Bellérophon se cache peutêtre le poète lui-même confiant le secret de ses souffrances morales à des vers d'une forme énergique qui ne lui est pas habituelle, et qui nous est un garant de sa sincérité. C'est à cette sincérité qu'Euripide dut d'échapper parfois à l'influence de Protagoras et des autres, de retrouver au fond de lui-même ces sentiments de piété qu'y avaient laissés en germe les entretiens d'Anaxagore et de Socrate, cette foi qui lui dicte les beaux vers de YElectrc que nous citions tout à l'heure. Quant à Thucydide, il faut l'admirer d'avoir su s'affranchir des superstitions et des erreurs qui l'entouraient, et d'avoir, par la seule force de ses méditations personnelles, trouvé, du problème éternel de la Providence, une solution d'une si grande élévation morale. En définitive, on ne voit pas ce qu'ont découvert de mieux jusqu'ici, dans cet ordre d'idées, la philosophie et la religion modernes. Si même l'on y regarde de près, cette Providence qui limite son action au maintien des lois générales du monde, qui s'abstient d'intervenir dans les cas particuliers d'une manière directe et se contente de produire un ensemble de circonstances au milieu desquelles notre intelligence et notre liberté peuvent encore pleinement s'exercer, sauvegarde notre dignité beaucoup mieux que la doctrine qui voit la main de Dieu partout, qui rapporte à ses décisions les moindres de nos aventures, qui ne laisse passer aucune de nos afflictions, aucune de nos joies, sans y signaler un châtiment ou une récompense envoyés par un être invisible attaché à chacun des pas de chacun d'entre nous.

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