TYCBE ET L IDÉE DE HASARD
Développement de Tyché reprenant sa l'orme concrète et personnelle pour représenter l*idée de hasard. — La Fortune dans Démosthène. — La Fortune générale de l'humanité, la Fortune des cites, les Fortunes individuelles. — Ces différentes Fortunes ne sont pas des abstractions, mais sont réellement des êtres divins distincts les uns des autres. — Conséquences politiques et morales de la croyance à la Fortune. Restrictions apportées par les Grecs dans la vie pratique à la théorie de la Fortune ; pour eux, elle n'est pas incompatible avec la responsabilité morale et l'action. Elle a favorisé le développement des sentiments d'humanité, d'égalité, de résignation dans le malheur; elle semble parfois confondue avec la Providence personnelle.
A peu près résolue pour Thucydide, la question de la Providence Tétait aussi pour le vulgaire, mais d'une autre façon. On ne peut, en eifet. supposer avec vraisemblance que les opinions religieuses et philosophiques de ce penseur profond eussent cours généralement à son époque dans le monde g'rec. En cela, comme dans sa méthode historique. Thucydide avait devancé son siècle. Quant à Euripide, il vécut à l'écart, dans la société de ses livres, et bien que son théâtre soit rempli d'allusions aux événements de son pays il ne prit jamais une part active aux affaires publiques : aussi les idées et théories qu'il exprime par la bouche de ses héros sont-elles surtout personnelles, et il est à croire que le peuple, qui les entendait au théâtre, souvent ne les partageait point, et quelquefois ne les comprenait pas. Cette abstraction notamment, par laquelle l'historien et le poète conciliaient la liberté humaine et la puissance divine et s'expliquaient à euxmêmes la contradiction apparente entre les hasards d»' notre destinée et les lois éternelles du monde moral, ne pouvait
être saisie du grand nombre. Pour remplacer ses dieux déchus, il fallait à la foule une divinité aussi personnelle et aussi vivante que celles qu'elle repoussait, une divinité à laquelle elle pût adresser un culte. Le besoin d'un culte, qui est loin d'être l'indice du véritable sentiment religieux, et qui peut très bien se concilier môme avec l'athéisme, se manifeste à cette époque par l'introduction et l'extension rapide des associations dévotes qui, dans leurs pratiques tantôt clandestines et tantôt reconnues par la loi, célèbrent les mystères des divinités étrangères. Les thiases de Sabazios, de l'Aphrodite syrienne, de la Mère des dieux, d'Isis, de Sérapis et de beaucoup d'autres encore, accueillent les femmes et les esclaves qu'excluait le culte officiel de la cité l, et les progrès péniblement accomplis par la conscience religieuse durant de longs siècles d'efforts semblent sur le point d'être anéantis. Pour cette foule ignorante et superstitieuse, la déesse Tyché loin de disparaître prend tous les jours, sous une forme concrète et personnelle, une importance nouvelle; mais ce n'est ni comme déesse du bonheur, ni comme manifestation de la Providence. Elle n'est plus que le hasard abstrait érigé en personne divine. Aucune divinité ne pouvait trouver plus de faveur auprès de tous ceux qui, dans la génération nouvelle, n'avaient recueilli, du mouvement des esprits au ivc siècle, que l'athéisme tout en conservant le vieux fonds de la superstition d'autrefois. Combler, au moyen de cet être indéterminé et sans consistance, le vide qui envahissait progressivement le ciel, n'était-ce pas, en efl'et, laisser subsister le vide en ayant l'air de le remplir? L'incrédulité la plus entière pouvait à merveille s'accommoder d'une divinité qui était la négation même de toute divinité ; et affirmer le règne absolu du hasard, c'était finir de ruiner ce qui pouvait encore rester debout des principes divins qu'avait si longtemps abrités l'Olympe. D'un autre côté, comme il est bien établi que le hasard n'est rien, on ne
1. Voir Foucart, Associations religieuses chez les Grecs, p. 5, sqq. et ]>. 10.
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s'engageait à rien en lui donnant un nom, un visage, des formes précises ; on créait seulement pour l'imagination de ceux qui, tout en ne croyant pins à rien, ne pouvaient toutefois se passer des pratiques du culte, une image creuse et vaine devant laquelle les âmes pusillanimes pouvaient encore se prosterner, craindre et espérer.
On ne saurait déterminer avec quelque précision à quelle époque la déesse Fortune, pour l'appeler de son nom le plus habituel, fit son apparition dans le monde grec. Déjà au ve s. Diagoras de Mélos l'oppose aux vains fantômes de l'Olympe et commence un de ses dithyrambes en disant que tout est gouverné par elle1; dès cette époque, son culte prend des proportions importantes et elle tend déjà à remplacer les divinités traditionnelles dans les croyances religieuses des Grecs. Nous avons vu. dans le chapitre précédent, l'opinion personnelle de Thucydide sur le gouvernement des affaires humaines. Mais, philosophe et dénué de tout préjugé quand il parle pour son propre compte, Thucydide, quand il fait parler les autres, leur laisse souvent, tout en leur prêtant la forme de son style, leurs idées et leurs croyances, et respecte leur caractère. Son œuvre est un tableau fidèle de l'état moral de ses contemporains aussi bien qu'une peinture exacte de l'état politique et social des cités grecques, et nous pouvons juger d'après les discours qu'il fait tenir à ses personnages, combien déjà à cette époque était populaire la déesse Fortune. Il y est sans cesse question de cet être incertain, élément perturbateur de la vie des individus et de l'existence des Etats, que tous redoutent et que tous adorent, que chacun souhaite d'avoir pour soi, comme si ia vie n'était qu'une partie de jeu engagée, où la chance l'emporte sur l'habileté des joueurs. Avoir la Fortune de son côté passe pour un grand bonheur dont on se hâte de profiter en prévision des revers que peut amener son incons-