‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 57 sur 185 · Ibid · texte numérisé non relu

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dans le peuple auquel il s'adressait, qu'il ne s'en sert qu'à la tribune, entrant pour un moment dans les idées de son auditoire, afin d'agir plus fortement sur lui? Cela n'est guère vraisemblable. Si ces croyances eussent été seulement celles de la foule, et non les siennes, il n'eût pas pu leur donner la forme vigoureuse qui nous entraine encore aujourd'bui à la lecture de ses harangues ; tous ses efforts pour paraître convaincu n'eussent abouti qu'à des artifices de rhéteur.

Quoi qu'il en soit, c'est dans ses œuvres que nous trouvons peut-être le plus de renseignements sur ce que ses contemporains pensaient de l'influence de la Fortune, et un passage du Discours de la Couronne résume en quelque sorte les idées qui avaient cours alors sur Tû/y;. « Dans tout ce qu'a « dit Eschine, on voit sa méchanceté, sa basse jalousie; mais « elle éclate surtout dans ses déclamations sur la fortune. « Pour moi, d'une façon g'énérale, je regarde comme un « insensé tout homme qui reproche à un autre homme sa « fortune. Celui qui pense être le plus heureux et croit avoir « la meilleure fortune sait-il si elle lui sera fidèle jusqu'au « soir? Comment donc peut-il en parler ou injurier les autres « à ce sujet? Mais puisque cet homme, outre toutes ses autres « insolences, dépasse sur ce point toute mesure dans son « arrogance, écoutez, Athéniens, et voyez combien est plus « vrai et plus humain ce que je vais à mon tour dire de la » fortune. Je crois que la fortune de votre ville est heureuse; « Jupiter de Dodone nous l'a dit dans ses oracles; mais la « fortune qui pèse aujourd'hui sur l'humanité tout entière « est fâcheuse et dure. Quel est celui des Grecs ou des Bar- « bares qui n'a pas été éprouvé à notre époque par des cala- (( mités nombreuses? Mais avoir choisi le parti le plus beau « et se trouver dans une situation encore meilleure que « ceux des Grecs qui se flattaient de vivre heureux en nous « abandonnant, c'est là selon moi une preuve de votre heu- « reuse fortune. Si nous avons subi des échecs, si tout n'est « pas arrivé suivant nos désirs, la faute en est, je pense, à

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« la fortune générale des hommes ; c'est la part qui en reve- « nait à notre ville. Quant à ma fortune personnelle, à la for- » tune de chacun d'entre nous, c'est dans les affaires personne nelles de chacun qu'il est juste selon moi de la rechercher. « Telles sont mes idées sur la fortune; elles sont vraies et « justes, ce me semble, et je pense qu'elles vous parais- « sent telles. Et pourtant, Eschine prétend que ma fortune « particulière est plus puissante que celle de votre ville, « qu'une fortune petite et faible l'emporte sur une fortune « heureuse et grande. Cela est-il possible *? » — « Si tu « peux Eschine, parmi les hommes qui sont sous le soleil, « m'en montrer un, Grec ou Barbare, que n'ait atteint cTa- « bord la puissance de Philippe et ensuite celle d'Alexandre, « eh bien! je t'accorde que ma fortune, ou mon infortune, « comme tu voudras l'appeler, a été la cause de tous nos « malheurs. Mais si beaucoup de ceux qui ne m'ont jamais « vu, qui n'ont jamais entendu ma voix, ont souffert de « grandes et nombreuses calamités, je ne dis pas seulement « des particuliers mais des villes et des peuples entiers, « combien est-il plus juste et plus vrai de dire que la fortune « générale des hommes et la marche funeste des événements « ont tout conduit 2 ».

La Fortune, on le voit n'est pas autre chose que ce que nous appelons la chance. Les uns l'ont bonne, les autres mauvaise, et, dans la vie, la mauvaise chance des uns influe sur le bonheur des autres, exactement comme au jeu, où h' perdant entraine dans sa ruine tous ceux qui ont mis leur argent de son côté. La grande différence qui sépare notre chance de la Fortune des Grecs, c'est que celle-ci est réellement considérée comme un être divin, et qu'elle a plus de précision, quoiqu'elle soit encore vague et assez insaisissable.

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