‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 66 sur 185 · Eschine, In Ctésiph. 132 sqq · texte numérisé non relu

Eschine, In Ctésiph. 132 sqq

TYCHÉ ET L'iDÉE DE HASARD 89

Ce serait folie . les choses ne dépendant pas de nous, d'équiper une galère de plus et de se ruiner en triérarchies ; folie que de s'exposer soi-même aux coups de l'ennemi : des mercenaires peuvent suffire, des mercenaires que l'on ne payera pas. qui se battront s'ils le veulent, car cela même est indifférent, le sort de la cité étant fixé d'avance; et pendant ce temps, comme le désespoir, non pins que l'activité, la prudence et la valeur, ne servirait de rien, il ne reste plus qu'à se consoler des succès du Macédonien et de l'effondrement de la patrie, eu assistant aux joules oratoires de l'Agora ou aux; parades d'une cavalerie qui préfère les revues aux batailles ; à tendre la main pour recevoir le théoricon, l'inviolable salaire de la paresse et de l'oisiveté ; à passer ses journées sur les gradins du théâtre de Dionysos, en achevant de ruiner dans le bien-être, le plaisir et les magnificences de la paix, le trésor insuffisamment alimenté par la servitude des alliés. Que pourra contre cette indifférence funeste et cette mollesse tranquille l'éloquence même d'un Démosthène? Tout au plus pourra-t-elle provoquer chez les Athéniens, à l'heure du danger immédiat, quelques rares et courts moments d'enthousiasme et d'élan patriotique; la .Macédoine suspendra quelques instants sa marche envahissante, mais pour la reprendre bientôt, rassurée par cette torpeur invincible qui a pour raison l'épuisement d'une race affaiblie et qui se donne pour excuse une piété respectueuse des décrets divins. Ces réveils passagers ne suffiront pas pour sauver les Grecs; la Fortune trahira ses adorateurs: ils deviendront esclaves, et la liberté dérisoire (pic lui rendront un jour les Romains ajoutera aux misères de la servitude l'outrage de l'ironie.

La thèse sans doute est séduisante, et renferme une part de vérité : mais clic a le tort grave de ne tenir aucun compte du caractère propre au génie grec, de ce1 espril «le mesure «pie nul peuple n'a jamais possédé au même degré. En ici lilé, le peuple grec n'admit jamais sans restrictions cette toute puissance de la Fortune; ci. dans la vie pratiqne.il

agissait comme s'il n'y croyait pas. Démosthène, en qui se personnifie la cité Athénienne à la fin du ive siècle, en est un frappant exemple, et Ton trouve chez lui des inconséquences qu'un philosophe sans doute ne se serait pas permises l, mais qui n'ont pas lieu de nous étonner dans un homme d'Etat, dans un orateur, qui doit avant tout, dans ses sentiments et son langage, se mettre à l'unisson avec les sentiments et les idées de son auditoire. A côté des passages où il reconnaît, où il proclame que la Fortune est tout dans les choses humaines, que les dieux se sont engagés à assurer la prospérité d'Athènes, il en est d'autres où il met en doute la réalité de cette influence supérieure et de celte protection incessante. Par exemple, dans le discours sur la Chersonèse : « Si un dieu (car il n'est pas d'homme au monde qui puisse « répondre de rien dans une affaire de celte importance), si « un dieu vous est garant que, en restant oisifs et en laissant « tout aller à l'abandon, vous ne verrez pas Philippe arri- « ver à la fin jusque chez vous, alors même il est honteux, « par Jupiter et par tous les dieux, il est indigne de vous, « indigne des traditions de la cité et des exploits de vos ç< ancêtres, de livrer à la servitude, par votre mollesse, le « reste des Hellènes; et pour moi, j'aimerais mieux mourir « que de vous le conseiller 2. » 11 y a donc place, on le voit, dans cette variété du fatalisme, pour l'honneur et le devoir. A côté de la nécessité qui prend sa source dans les décrets ou l«s caprices du hasard, il en est une autre plus haute pour l'homme libre : « C'est la crainte du déshonneur, et je « ne vois pas quelle autre on pourrait imaginer qui soit plus « impérieuse :1 » Pour ceux qui obéissent à ce sentiment et qui font leur devoir s;ms souci de l'issue défavorable qu'une

1. 11 faut lire sur ce poinl 'les pages remarquables 'le M. Maurice Croiset, dans son livre sur ïesldèes morales dans V Eloquente politique de Démosthène (Montpellier. 1874). Voir principalement p lus. sqq. ; p. 164 sqq. : p. 180, sqq. {\\J^st )

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