‹ Étude sur la déesse grecque TychéChapitre 69 sur 185 · TYCHÉ F.T L IDÉE DK HASARD · texte numérisé non relu

TYCHÉ F.T L IDÉE DK HASARD

m sur la Fortune, quand on veut quelque chose; la Fortune, <• si on l'aide, facilite les choses; mais il m- faut pas qu'elle « travaille seule, sans quoi elle ne fait rien '. »

Ainsi donc, les Grecs apportaient à l'influence de la Fortune des restrictions qui laissent entière la liberté de l'homme et promettent à ses efforts leur récompense légitime.

.Mais même à la prendre dans toute sa rigueur et en la poussant jusqu'à ses dernières conséquences, tout n'était pas mauvais dans cette théorie qui soumettait aveuglément le sort de l'homme à la toute puissance de la Fortune ; et vraiment l'on ne peut assez admirer la ferme raison et l'âme généreuse de ce peuple qui savait, d'une croyance religieuse faite pour favoriser tous les mauvais instincts, tirer une sagesse toute pratique, en proportion avec les forces de l'âme humaine et rappellant par plus d'un côté les principes d'humanité et de douceur dont s'enorgueillissent les sociétés modernes.

Le culte de la Fortune peut énerver l'âme, la conduire à l'inaction, paralyser toutes ses forces vives. Cela est vrai. Mais il peut aussi produire l'effet contraire et être pour l'homme un stimulant au travail : « 0 Gléon, cesse tes vains bavar- « dages, dit un personnage de la Comédie nouvelle: si tu « ne veux rien apprendre, sans t'en douter, tu te priveras « dans la vie de toute ressource. Un naufragé, s'il ne sait « pas prendre pied sur le rivage où le portent les flots, ne « peut se sauver lui-même ; un homme qui devient pauvre. « s'il n'a pas de métier, ne saurait être sur de vivre. Mais. « diras-tu nous sommes riches! — Il suffit d'un instant pour « tout perdre. — J'ai des biens, des maisons. — Oui, mais « tu connais les vicissitudes de la Fortune. Du jour au len- « demain, elle fait un mendiant de l'homme aisé. Si au con- « traire on se prépare un port de refuge, c'est-à-dire un « métier, on jette l'ancre, on s'y tient ferme, on est en sù- <( reté. Tandis que si tu ne sais rien et que la tempête t'em-

i. l'hilémon, Fragm. Didot, p. W-i.

« porte, plus moyen de sortir d'embarras sur les vieux jours. « — Les camarades, les amis, les connaissances, par Jupi- « ter, payeront mon écot ! — Ah! souhaite de n'avoir point « à mettre les amis à l'épreuve, car tu verrais bien vite que « lu n'es qu'une ombre l. »

Ainsi le travail s'impose à nous : au lieu de songer aux laveurs inespérées dont la Fortune peut le combler et d'attendre dans L'inaction les effets de sa bienveillance, le sage doit être laborieux, en prévision d'une ruine possible.

En nous forçant à songer pour nous-mêmes à l'avenir, les vicissitudes du sort nous amènent aussi naturellement à songer aux autres: et l'on ne peut douter que les sentiments d'humanité et de bienveillance qui distinguent l'époque d'Alexandre et reçoivent dans le stoïcisme leur expression philosophique, n'aient été en mande partie préparés et développés par la pensée de la puissance aveugle et souvent funeste qui se plaît à bouleverser nos destinées. Faisons aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fit, dit la morale contemporaine. Nous trouvons presque la même idée exprimée, presque dans les mêmes termes, dans plusieurs discours de Démosthène. « Il est juste, Athéniens, que gouvernés « d'après les principes démocratiques, nous ayons pour les « démocraties malheureuses les sentiments que vous vou- « driez qu'elles eussent pour vous, si jamais (et puisse ce jour « ne pas arriver) pareil malheur fondait sur vous... Ceux qui « sont heureux doivent toujours témoigner aux malheureux « une grande bienveillance car l'avenir est incertain pour « tous les hommes 2. » Cela sans doute est sensiblement différent de la charité chrétienne et de son abnégation; on saisit encore dans les conseils de l'orateur, si humains qu'ils

1. Philémon, Fragin . , Didot, p. 117. n/iz-j, dans le sens de convive qui arrive sans être invité par le maître de la maison, comme dans Horace : Iocks est et pluribve umbris. (Ep., I, 5, 28.) Cf. Plutarque, Quœstiones convival., 6. Il y a un jeu de mots.

i. Démosth., Pour la Liberté des Rhodiens, § 21. « Il faut être modéré dans la prospérité, dit-il ailleurs, et montrer qu'on n'oublie pas ce que peut nous réserver l'avenir. >, [Contre Leptine, 162).

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soient, la trace des préjugés politiques et nationaux : secouions les Rhodiens, dit Démosthène, parce qu'ils ont, comme nous, nue constitution démocratique. C'est une charité qui ne s'exerce qu'à de certaines conditions. La considération qui termine la phrase n'est pas non plus sans égoïsme; on ne traite les autres avec bonté que pour les obliger moralement à en faire autant à leur tour, si les rôles viennent à changer. Cette préoccupation constante d'un intérêt personnel que l'on poursuit en faisant du bien aux autres semble avoir eu beaucoup de peine à s'effacer pour faire place à l'amour désintéressé du prochain. ÎXous la retrouvons en maint endroit dans le poète le plus humain de cette époque, dans Ménandre. Déjà cependant, on constate chez lui un progrès: la libéralité des sentiments y est plus grande et, comme il est naturel, dégagée de ces considérations politiques que nous trouvions chez l'orateur, « Tu parles continuellement de tes richesses. « Hien n'est moins solide. Si tu es sur d'en jouir toujours, « garde-les, n'en fais part à personne, restes en seul maître. « Mais si tes biens appartiennent à la Fortune et non à toi, « pourquoi ô mon père, ne pas y faire participer les au- « très? La Fortune en effet peut te les enlever pour les douce ner à un autre qui en sera peut-être indigne. C'est pour- « quoi tu dois, pendant que tu les as, t'en servir libéralement « pour toi-même, secourir tous tes semblables, enrichir le « plus de gens possible. Car les bienfaits seuls ne périssent « pas, et si un jour tu tombes dans le malheur, ce sont'tes « obligés qui t'obligeront à leur tour l. » — « Si nous nous « aidions toujours les uns les autres, personne n'aurait be- « soin de l'aide de la Fortune. Il faut savoir compatir aux « maux d'autrui, pour que l'on compatisse justement aux « nôtres. Respecte et secours l'étranger, car tu seras peut- " être étranger un jour 2. »

Malgré ce que contient encore d'imparfait cette doctrine.

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