Id., p. 61; cf. ibid., p
on n'en peut méconnaître 1rs excellents effets. Entretenus sans cesse dans l'idée que la Fortune esl changeante ei peut leur ravir le soir les jouissances du matin, les Grecs étaient vis à vis 1rs uns des autres dans la situation de ceux qui oublient leur infortune pour déplorer celle d'autrui. Peut-être faut-il voir là une des raisons de la manière relativement bienveillante avec laquelle ils traitaient, leurs esclaves. Le sort de ces malheureux semble en effet s'adoucir à mesure que se répand davantage le culte de la Fortune, et déjà dans les auteurs de la comédie moyenne, nous rencontrons sur l'esclavage des pensées d'une humanité hardie ei tout à fait surprenante : « 0 mon cher, il n'y a pas dans le « monde de peuple d'esclaves, c'est la Fortune qui dispose « de nos personnes. Beaucoup aujourd'hui sont esclaves, qui « demain seront citoyens de Sunium ; après demain, ils vo- « teront sur l'Agora; c'est un dieu qui tient le gouvernail et « dirige nos destinées l. » Philémon renchérit encore sur cette idée par la façon plus nette et plus décidée dont il l'exprime : « Quoique esclave, cet homme a la même chair « que toi; personne n'est venu au monde esclave; c'est la « Fortune qui asservit les corps 2 ». Compris de cette manière, le culte de la Fortune n'égale-t-il pas en générosité et en grandeur les plus belles théories philosophiques ou sociales? Aristote, qui cherche à réduire le plus possible le rôle du hasard, appelle l'esclave un instrument animé et ne voit en lui qu'un être d'une espèce inférieure, capable seulement de mauvais instincts. Les sentiments de justice et de douceur qu'inspirait à la foule ignorante sa foi superstitieuse dans la déesse aveugle surpassent ici l'orgueilleuse et haute raison du philosophe.
La Fortune pouvait encore dans le peuple qui croyait en elle, produire des vertus qui ne sont pas sans analogie avec celles que les stoïciens du temps d'Alexandre prêchaient à